Abidjan, 26 fév 2026 (AIP)- À Abidjan, une coïncidence du calendrier religieux offre cette année un spectacle rare et émouvant. Chrétiens et musulmans partagent le même élan spirituel. Du mercredi des Cendres au mois de Ramadan, les fidèles des deux confessions observent le jeûne, et parfois, rompent ensemble le pain, dans une fraternité qui dépasse les clivages.
Un rendez-vous spirituel inédit
Depuis le 18 février 2026, la Côte d’Ivoire vit au rythme d’une double ferveur. D’un côté, les chrétiens entament les 40 jours de carême, marche pénitentielle vers Pâques. De l’autre, les musulmans débutent le Ramadan, mois sacré de jeûne et de prières. Si les pratiques diffèrent, l’esprit est le même. Se priver pour mieux s’élever, jeûner pour mieux prier, partager pour mieux aimer.
Cette simultanéité, rare dans le calendrier, a inspiré une série d’initiatives originales. Un peu partout à Abidjan, des tables communes sont dressées. Chrétiens et musulmans y rompent ensemble le jeûne, dans un geste fort de réconciliation et de vivre-ensemble.
À la paroisse Sacré-Cœur d’Abobo Anador, la fraternité en partage
Dans la cour de la paroisse Sacré-Cœur d’Abobo Anador, l’ambiance est à la fois recueillie et joyeuse. Nous sommes le mercredi des Cendres, la paroisse organise une rupture collective du jeûne ouverte à tous.
Le père Gilles César Dogoua, curé de la paroisse et secrétaire exécutif national de la Commission épiscopale pour l’œcuménisme et le dialogue interreligieux, bénit cette coïncidence.
« Elle n’advient pas chaque année. C’est une occasion privilégiée de fraterniser davantage. Il y a une joie profonde à être unis dans la diversité », confie-t-il, le regard illuminé par la ferveur des fidèles rassemblés.
Pour le Père Gilles, cette simultanéité engage les guides religieux à une responsabilité accrue. Celle de créer des espaces de rencontre.
« L’unité ne concerne pas seulement la vie spirituelle. Nous sommes enfants d’un même Dieu. Il nous revient de cultiver ce qui nous unit pour une cohésion véritable », insiste-t-il.
Au ministère de l’Enseignement supérieur, le jeûne comme vecteur de cohésion

Trois jours plus tard, le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique s’invite à son tour dans cette dynamique. À l’occasion de la présentation des vœux au ministre Adama Diawara, une rupture collective du jeûne est organisée dans un réceptif hôtelier de la place.
Le ministre, professeur Diawara, voit dans ce moment bien plus qu’une simple tradition.
« C’est un acte de piété, mais aussi un vecteur de cohésion, d’union, de fraternité, de solidarité et de partage. Tout cela nous pousse à nous donner la main, à être unis pour les affaires du système d’enseignement supérieur », explique-t-il, entouré de ses collaborateurs, chrétiens et musulmans mêlés.
Dans l’assistance, on apprécie le symbole. Ici, pas de discours dogmatiques, mais l’expression simple d’une foi vécue au quotidien, y compris dans l’enceinte administrative.
Chez Sow Mamadou à Koumassi, le pardon au cœur du partage
Samedi 21 février. Dans la cour de la résidence de Sow Mamadou, à Koumassi, dans le sud d’Abidjan, une trentaine de personnes sont réunies. Fidèle musulman et membre du Rotary club Abidjan-Golf, M. Sow a ouvert sa maison pour une rupture collective du jeûne placée sous le signe de la tolérance et du pardon.
L’imam Ismaël Bamba, de la mosquée des II Plateaux-Aghien, est invité à prêcher.
« Le pardon permet d’avancer avec un cœur sincère vers Dieu et d’avoir de l’amour pour les autres, même pour celui qui vous a fait du tort. Le pardon, en cette période de pénitence, libère de la haine et de la jalousie », enseigne-t-il, sous les regards approbateurs des convives.
Le président du Rotary club Abidjan-Golf, Honoré Kouamé, se félicite de cette initiative.
« C’est une tradition au sein de notre club. Je salue l’esprit de ces retrouvailles, et particulièrement le thème du pardon. C’est essentiel pour tout croyant », dit-il, une assiette à la main.
Carême et ramadan : regards croisés sur deux chemins vers Dieu
Pour comprendre la portée de cette rencontre, il faut s’arrêter un instant sur ce que vivent, chacun de leur côté, chrétiens et musulmans. Le père Franck Stéphane Yapi, théologien, éclaire ces deux pratiques.
« Le carême commence le mercredi des Cendres et dure 40 jours. Il s’inspire des 40 jours que le Christ a passés au désert. C’est un temps de conversion, de prières, de jeûne et de partage, orienté vers Pâques », explique-t-il.
Le Ramadan, lui, est le neuvième mois du calendrier islamique. Les musulmans observent un jeûne strict de l’aube au coucher du soleil. C’est un acte d’obéissance à Dieu, de discipline spirituelle et de solidarité avec les pauvres.
« Les similitudes sont réelles », note le Père Yapi.
« Dans les deux traditions, il s’agit de purification intérieure, d’intensification de la prière, de maîtrise de soi, d’attention aux pauvres. »

Mais les différences existent et doivent être respectées.
« Dans la foi chrétienne, le jeûne n’est pas une fin en soi. C’est un chemin vers une relation plus profonde avec le Christ. L’essentiel n’est pas ce que l’on s’interdit, mais l’amour que l’on laisse grandir », précise-t-il.
Dans l’islam, le jeûne du ramadan est une obligation religieuse précise, l’un des cinq piliers. Il est structuré par des règles claires.
« Le carême chrétien s’inscrit dans la dynamique du salut liée à la passion et à la résurrection du Christ, le Ramadan commémore la révélation du Coran », résume le théologien.
Malgré ces différences, la quête spirituelle est commune. Et c’est peut-être là l’essentiel.
Cette convergence temporelle, rare, est une invitation. Celle de dépasser les clivages pour se retrouver sur l’essentiel : la maîtrise de soi, la justice, la compassion, le pardon, la fraternité. En ces temps de carême et de Ramadan, les Ivoiriens donnent une belle leçon au monde. Celle d’une foi qui ne divise pas, mais qui rassemble. Celle d’un Dieu qui, quel que soit le nom qu’on lui donne, appelle ses enfants à s’aimer.
Et si la prière commune n’est pas encore possible, le partage du pain, lui, l’est. Il est déjà un chemin.
(AIP)
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