Reportage réalisé par Komara Ibrahima, Chef du bureau régional de Séguéla
Séguéla, 4 avr 2026 (AIP) – À Gbona, village niché au cœur du Worodougou, les os brisés retrouvent leur place sans bistouri ni ordonnance. Dans cette localité située à quelques kilomètres de Séguéla, la médecine traditionnelle n’est pas une alternative : elle est une institution. Chaque semaine, des malades venus de plusieurs régions de Côte d’Ivoire y affluent, portés par une réputation solidement ancrée. Mais derrière cette prouesse thérapeutique se cache un contraste saisissant : Gbona soigne, mais manque cruellement d’infrastructures essentielles.
Un héritage transmis par les ancêtres

Chaque matin, avant que le village ne s’anime, le vieux Siaka Coulibaly, guérisseur respecté, brave la poussière et la chaleur pour chercher les feuilles nécessaires à ses préparations. Héritier d’un savoir transmis dans un songe par ses aïeuls qui l’ont choisi, il perpétue un rituel sacré : incantations murmurées, canari familial, mélange de terre ancienne et d’herbes locales.
« Une fracture peut demander trois ou quatre semaines, parfois plus. Une entorse guérit en quelques jours. Mais tout est gratuit. Nous ne demandons rien, sauf la noix de cola et la pièce symbolique, pour honorer les ancêtres », précise le vieux Coulibaly.
Il raconte que c’est son grand frère qui détenait le secret de ce médicament et qu’après son décès, il a été contraint de quitter Abidjan pour venir assurer la relève à la demande de nombreux habitants du village. ” Quand il est décédé, moi j’étais installé à Abidjan, et venu au village pour les funérailles, j’ai rêvé que quelqu’un me donnait les incantations qui se font sur le médicament pour guérir et c’est ainsi que le village m’a demandé de revenir ici », affirme le guérisseur.
Ce n’est pas un homme vivant qui donne le savoir à celui qui sera chargé de faire les médicaments, confie-t-il, ajoutant que son remède soigne fractures, entorses et blessures graves, et son efficacité est reconnue bien au-delà des frontières du village.
La particularité ici, explique le chef du village Kassim Coulibaly, c’est que tout le monde peut appliquer le médicament pour soigner mais ce n’est pas tout le monde qui fabrique le médicament. « Quand un malade rentre dans le village, il peut se trouver un tuteur et c’est ce dernier qui viendra chez le vieux Coulibaly pour mettre le médicament. Il peut donc aller soigner le malade à domicile », dit-il.
Il arrive que le malade vienne d’une autre localité et ne veut pas rester au village. Dans ces conditions, il peut transporter le médiatement, chez lui, pour les soins », précise le chef du village. Mais il insiste sur le fait que le guérisseur ne doit jamais se déplacer pour aller soigner les gens.
À Gbona, la guérison est un acte collectif. Le patient n’est pas un client mais un membre de la communauté. Avant les soins, il offre une pièce symbolique et des noix de cola, marque de respect envers les ancêtres.
Les guérisseurs, appelés tuteurs, appliquent le médicament avec précision surtout quand il s’agit de remettre un os en place, traiter une entorse, apaiser une blessure. Les témoignages des malades venus d’Abidjan ou des villages voisins confirment l’efficacité de cette médecine gratuite et accessible.
Une médecine communautaire et accessible

À Gbona, le patient n’est pas un client mais un membre de la communauté. Avant les soins, il offre une pièce symbolique auparavant 5 F mais aujourd’hui 25, 50 ou 100 f à cause de la rareté de la pièce de 5 f et des noix de cola, marque de respect envers les ancêtres. Les guérisseurs, appelés tuteurs, appliquent le médicament selon les recommandations reçues. Le craquement sec d’un os replacé surprend, mais aussitôt la douleur s’apaise. Les témoins autour hochent la tête : le geste est juste, le remède agit. « Nous ne sommes pas des commerçants. Notre richesse, ce sont les vies sauvées», précise un autre guérisseur, Amadou Coulibaly.
Bakayoko Issa, jeune accidenté de moto, raconte que son bras, resté sans amélioration à Abidjan, a retrouvé sa forme dès les premiers jours à Gbona. « On a fait plusieurs endroits à Abidjan pour soigner mon bras mais il n’y avait pas d’amélioration. Mais mon bras retrouve peu à peu sa force ici. Je vis au village le temps des soins, et chaque jour je sens la chaleur revenir dans mes muscles », raconte Issa, visiblement heureux. Il affirme que, depuis son arrivée, il n’a rien payé. Il explique que c’est grâce à sa grande sœur qui est mariée dans un village voisin qu’il a connu Gbona mais depuis qu’il est arrivé, tout va bien.
Un vieil homme de 75 ans, Doh Traoré, se déplaçant difficilement, affirme avoir retrouvé l’usage de ses jambes après deux mois de souffrance et un espoir perdu face aux coûts exorbitants des hôpitaux. Pour lui, comme pour beaucoup, Gbona est une alternative salvatrice, là où la médecine moderne devient inaccessible.
« J’ai été accueilli dans ce village On me soigne et je ne paie aucun centime. Si je n’étais pas venu ici, il y a longtemps que j’étais mort », avoue le septuagénaire, avant de baisser le regard vers ses membres inférieurs.
Une pratique en complément de la médecine moderne
Mais, le chef du village, Kassim Coulibaly, insiste en précisant que Gbona n’est pas en opposition avec la médecine moderne. Les cas graves sont parfois envoyés à l’hôpital de Séguéla.
« Il y a quelques années, l’hôpital nous avait dit d’aller là-bas mais comme le détenteur du savoir ne doit faire le médicament ailleurs alors le village a refusé. Parce qu’aujourd’hui, ça appartient à tout le village. Et même si on trouve une somme importante en sa possession, il subira un interrogatoire serré. Il n’a pas le droit de prendre de l’argent aux malades faute de gâter ce médicament qui est un patrimoine du village », explique le chef Coulibaly
L’expression de gratitude des malades guéris
Contrairement aux malades en cours de soins, d’autres patients ont déjà retrouvé la santé et sont revenus exprimer leur reconnaissance. « J’avais une fracture au pied. Après un mois de soins, je marche normalement. Je suis revenue avec du riz et de l’huile pour remercier », confie une femme de 40 ans, Fatou Diabaté.
Le cultivateur, Kouadio Yao raconte :que son épaule était bloquée. « En trois semaines, j’ai retrouvé ma force. J’ai offert un coq aux guérisseurs, car ils m’ont rendu ma vie », avoue -t-il. Chaque guérison est suivie d’un geste de gratitude : un repas partagé, une danse improvisée, ou une simple parole qui résonne longtemps dans la mémoire du village. Les chants montent dans la nuit, les tambours résonnent, et les guérisseurs, entourés de leurs patients, deviennent les gardiens d’une joie collective.
Certains malades poursuivent leur traitement dans les villes voisines. Mariam Fofana, partie à Séguéla, confie. « J’ai reçu les remèdes à Gbona, mais je devais continuer les massages. À Séguéla, j’ai suivi les conseils des guérisseurs, et la guérison s’est achevée ». Ibrahim Kanate, depuis Téguéla, raconte avoir emporté les décoctions avec lui pour y poursuivre le traitement. « Même loin du village, je sentais la force des plantes. Après trois semaines, je pouvais reprendre mon travail. »
Un déficit criant d’infrastructures
Malgré sa renommée, Gbona souffre d’un manque criant d’équipements. Pas de centre de santé, une seule pompe à eau souvent à sec, des femmes enceintes contraintes de parcourir des kilomètres pour accoucher, parfois dans des tricycles. Les enfants tombent malades sans médicaments, les femmes marchent chaque jour pour chercher de l’eau.
« Nous sommes à Gbona et nous n’avons pas d’eau. Du matin jusqu’à la nuit, nous sortons à la recherche d’eau. Nous sommes fatigués, nous souffrons à cause de ce manque. Nous demandons pardon à l’État de venir nous aider en nous donnant de l’eau », explique une habitante de Gbona, Dosso Madohin, ajoutant qu’il n’y a pas de puits dans le village à cause des roches dans le sous-sol.
Pour Bakayoko Fatou, une jeune femme enceinte, l’absence de centre de santé est un calvaire. « Nous sommes épuisés. Sans eau, sans médicaments pour nous et nos enfants, nous souffrons. Pardonnez-nous, aidez-nous surtout pour l’eau. Nous n’avons pas de puits ici», a-t-elle déclaré.
S’il arrive à quelqu’un de tomber malade, il faut aller jusqu’à Séguéla ou Teguela. Il en est de même que pour une femme enceinte qui doit honorer les consultations prénatales ou soigner les enfants, confie-t-elle..
Le contraste est saisissant : un savoir thérapeutique puissant, mais une vie quotidienne marquée par la précarité.
Un appel aux autorités
Le chef du village, Kassim Coulibaly, insiste sur le fait que les soins des os qui se font dans son village ne signifie pas que Gbona est en opposition avec la médecine moderne. La preuve, les cas graves sont parfois envoyés à l’hôpital de Séguéla. Faute d’infrastructures adéquates dans la localité, la médecine traditionnelle reste une voie incontournable.
Le réparateur des os, Coulibaly Siaka lance un appel aux autorités tant administratives que politiques afin de se pencher véritablement sur le manque d’infrastructures de développement dans le Gbona.
« Nous voulons que l’État nous entende. Que l’on nous donne un forage fiable, un centre de santé, un accès digne à l’eau. Nous souhaitons que notre savoir soit reconnu et intégré dans la médecine moderne. Notre vœu est simple : que la guérison ne s’arrête pas aux os, mais qu’elle touche aussi la vie sociale et humaine », a-t-il souhaité.
(AIP)
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