Séguéla, 08 avr 2026 (AIP) – Dans le canton Assolo, la vie communautaire à Mongbara, village de la sous-préfecture de Séguéla, s’articule autour d’un double enjeu : bâtir l’avenir par les efforts de la jeunesse et préserver un héritage immatériel qui fonde l’identité du village, le Guiniba. Cette danse sacrée, transmise de génération en génération, n’est pas seulement un rituel festif mais un symbole de cohésion, de mémoire et de spiritualité. Elle interroge sur la manière dont une tradition peut résister aux mutations sociales, sur les règles et interdits qui lui confèrent sa dimension mystique, et sur les stratégies mises en place pour assurer sa transmission.
Ce reportage explore le rôle des jeunes dans la construction et la sauvegarde de la culture, les tabous et prescriptions qui entourent le tam-tam sacré, et enfin la reconnaissance régionale qui fait du Guiniba un patrimoine vivant et un emblème du Worodougou.
La jeunesse bâtisseuse et gardienne de la culture
À Mongbara, la jeunesse est le moteur du développement. « Avec notre coopérative, nous travaillons chaque samedi. Grâce à cet argent, nous avons construit le bâtiment de l’infirmier à l’hôpital et contribué au développement de l’école. Aujourd’hui, nous sommes prêts pour bâtir une sous-préfecture. Nous avons déjà déblayé le terrain et préparé plus de dix tonnes de ciment», raconte le président des jeunes, Dosso Souleymane.
Mais pour le président, le Guiniba est aussi une œuvre de construction : celle de l’unité et de la cohésion. « Le Guiniba ne va pas disparaître. Nous sommes nés et nous avons trouvé cette danse. Elle se transmet de générations en générations », explique-t-il.
Guiniba, une danse mystérieuse et sacrée

« Franchement, la danse là, nous les femmes, on aime tellement. Même les bébés savent que la danse vient de chez nous. Quand le tam-tam trésonne, tu ne peux pas rester tranquille», témoigne avec passion, la porte-voix des femmes du village une femme du village, Dosso Madané.
Elle rappelle aussi les règles ancestrales : « Avant, quand une femme avait ses menstrues, elle ne devait pas toucher le tam-tam. Et aujourd’hui cet interdit existe encore. De plus quand une femme porte le Guiniba, elle ne doit pas regarder derrière », soutient-elle.
Ces récits renforcent le caractère mystique du Guiniba, où l’instrument est considéré comme un être vivant, capable de se manifester seul et de désigner ses musiciens. « C’est une tradition, parce que le tam-tam lui-même a parlé», dit la porte-parole des femmes.
Et Madané d’ajouter, avec une voix vibrante : « Quand le tam-tam crie seul dans la maison, tout le monde est saisi. C’est lui qui décide, pas nous. Nous, on ne fait qu’obéir. »
Les règles sacrées et les interdits

Le Guiniba est entouré de tabous qui lui donnent une dimension anthropologique forte. Le tam-tam n’est pas perçu comme un simple instrument mais comme une entité dotée d’une volonté propre qui impose des prescriptions précises. Les anciens expliquent que les femmes en période de menstrues ne doivent ni toucher, ni regarder derrière quand elle porte le tambour, car cette règle protège la pureté du rituel et évite de troubler l’équilibre spirituel.
Dosso Madané insiste sur le fait que « si une femme est dans ses menstrues, elle ne doit pas s’approcher du tam-tam, sinon elle risque de briser l’harmonie de la danse. »
De son côté, le doyen Dosso Massé rappelle l’importance des précautions prises par les ancêtres : « Depuis que nos vieux ont installé le Guiniba, ils ont toujours dit que le tam-tam n’est pas un objet ordinaire. Il faut le respecter, car il est le lien avec les forces invisibles qui protègent le village.» Lorsque le Guiniba s’approche des spectateurs assis au cours de ses prestations, ceux-ci se lèvent et tendent la main au-dessus de l’instrument, signe de respect.
Le choix des joueurs n’est jamais laissé au hasard : le tam-tam choisit lui-même ses tapeurs, parfois en résonnant seul pour désigner ceux qui doivent le battre. La manipulation de l’instrument est strictement encadrée : seuls les initiés ou ceux désignés par la tradition y ont droit. Enfin, le respect des gestes est fondamental : lorsqu’un joueur avance avec le tambour, nul ne doit se placer derrière lui, ni croiser son chemin de manière irrespectueuse. Ces règles ne sont pas de simples contraintes mais des garanties de l’équilibre social et spirituel, elles rappellent que le Guiniba est une pratique sacrée où chaque geste est codifié et porteur de sens.
Adama Dosso, le tapeur choisi

Sous un soleil de plomb, un mercredi après-midi, le tam-tam sacré résonne au centre de Mongbara. Les jeunes enfants et les vieux sortent de leurs demeures pour assister. Les femmes joyeuses chantent et battent des mains au rythme du Guiniba.
Au milieu de la foule, Adama Dosso, le principal joueur, petit de taille, de teint noir, à moitié couvert par un pagne vert à rayures noires, un chéchia rouge sur la tête, un petit cure-dent entre les lèvres. Le lourd tambour, suspendu au cou. Visage grave, gestes précis, sa posture inspirent respect. Lorsqu’il commence à frapper, c’est comme s’il était possédé : ses bras s’abattent avec force, son corps tournoie, et chaque coup semble résonner jusque dans les entrailles du village.
Les villageois le décrivent comme un homme sérieux, respecté, choisi par le tam-tam lui-même. « Adama, c’est un homme droit. Il ne veut pas de choses mauvaises dans le village. Le tam-tam l’a choisi, et tout le monde parle de lui avec respect », confie le vieux Massé.
Adama est considéré comme le garant de la pureté du Guiniba. Sa rigueur et son intégrité renforcent la dimension sacrée de la danse. Lorsqu’il frappe le tambour, c’est toute la communauté qui se sent en harmonie avec ses ancêtres.
Une identité régionale reconnue

Le directeur régional de la Culture et de la Francophonie du Worodougou, Bombro Yessoh Christian, souligne l’importance patrimoniale du Guiniba : « Le Guiniba identifie le peuple Worodougou et le canton Assolo. Si cette danse disparaît, c’est votre identité qui disparaît. Vous avez un bien précieux qu’il faut préserver et transmettre aux générations futures» , insiste-t-il.
Il rappelle que le Guiniba a déjà fait l’objet d’un inventaire scientifique et qu’il est désormais reconnu comme un élément unique de la région. Pour lui, il est urgent de mettre en place des stratégies de transmission, peut-être même une école dédiée, afin d’assurer la relève. « Quand les musiciens d’aujourd’hui seront fatigués, il faut qu’il y ait une succession. C’est cela la préservation d’un patrimoine», conseille M Bombro
Une fête de cohésion et de fierté
Chaque année, après le Ramadan, Mongbara devient le cœur battant du canton. Les villages voisins affluent pour participer à la grande danse du Guiniba. « Tous les jeunes sont là, les femmes, les garçons, les enfants… tout le monde danse. C’est la joie, c’est l’union », explique Dosso Souleymane, décrivant l’ambiance.
Le Guiniba est aussi un symbole de fierté régionale. À Séguéla, son dessin figure sur les tricots des élèves et dans les représentations culturelles. Il est devenu un emblème du Worodougou, une marque de reconnaissance et d’appartenance.
Ce mercredi après-midi à Mongbara, le Guiniba n’était pas seulement une danse : c’était une cérémonie, une mémoire vivante, une identité partagée. Les tambours sacrés, les chants des femmes, la gravité des anciens et la ferveur des jeunes formaient un tableau vibrant où chaque geste avait un sens.
Le Guiniba est l’âme de Mongbara, un héritage sacré que les habitants portent avec fierté et qu’ils s’engagent à transmettre. Tant qu’Adama Dosso frappera le tambour, tant que les femmes chanteront et que les enfants danseront, le Guiniba continuera de résonner, comme le souffle même du village.
(AIP)
ik/fmo
Un reportage Brahima Komara
Chef du bureau régional de Séguéla

