Cet article a été publié le: 7/09/20 16:22 GMT

Côte d’Ivoire-AIP/ Entre allaitement et corvée, ces filles-mères qui osent le service civique pour leur réinsertion (Reportage)

Par Simon Benjamin Bassolé

Abidjan, 08 septembre 2020 (AIP)- Une première cohorte de 93 jeunes filles en situation de vulnérabilité des régions de la Bagoué, du Poro et du Tchologo dans le Nord de la Côte d’Ivoire, suivent depuis le 29 juin 2020, une formation civique et citoyenne. Parmi elles, 13 nourrices sorties de grossesses précoces ou mariages forcés, écartelées entre allaitement et corvée, osent le service civique pour leur réinsertion cuisine-pâtisserie, cosmétique-esthétique et agro-transformation. Reportage.

A l’initiative de l’Office du service civique national (OSCN), ces filles-mères âgées de 16 à 21 ans, venues pour la plupart des villages et campements desdites régions, sont internées avec leurs enfants au Centre de service civique de Guinguereni, une bourgade dans le département de Boundiali (région de la Bagoué).

Créé en 1962 et laissé à l’abandon depuis 1984, cet espace de 20 hectares, autrefois couvert de brousse et véritable nid de rampants (scorpions, serpents) a été réhabilité et désinfecté par l’Institut d’hygiène avec l’appui du conseil régional pour faciliter l’insertion socio-professionnelle de ces jeunes mamans.

Depuis son entrée au centre, les travaux champêtres sont devenus un souvenir lointain pour une des pensionnaires âgée de 20 ans originaire de Lomara, village situé dans le département de Tengrela (région de la Bagoué). Rencontrée le mardi 25 août 2020 lors d’une visite de terrain, Mlle C.A a dû abandonner l’école en classe de première pour devenir la deuxième épouse à l’issue d’un mariage forcé.

« J’ai arrêté mes études en classe de première à cause du mariage. J’ai fait le premier trimestre. En congé de Noël, mes parents m’ont dit d’arrêter les cours et m’ont mariée en tant que seconde épouse. Avec ce dernier, j’ai eu un fils », confie-t-elle, enfonçant ses mamelons dans la bouche de son fiston de six mois.

Vêtue de sa blouse de couleur kaki, elle apprend le métier de la pâtisserie-cuisine en plus de la formation en civisme et citoyenneté. Elle passe la journée entre les salles de cours et la crèche.

En l’espace de deux mois, Traoré Rokia (20 ans), formée en agro-transformation maîtrise déjà bien le volant des tracteurs. Venue de Tengrela, plus précisément de Kanakono et suite à une grossesse précoce, elle a été contrainte de mettre fin à ses études pour s’occuper de son fils Traoré Bakary, âgé d’un an.

Mlle Traoré Rokia en pleine démonstration avec son bébé au dos

« Je suis venue suivre la formation pour devenir une grande dame. J’ambitionne de m’acheter un tracteur pour labourer les terres et livrer les produits de mon père qui est cultivateur », livre-t-elle au volant d’un tracteur avec son fils sur le dos.

Une autre mère, Coulibaly Safiatou qui n’a jamais connu le chemin de l’école, a décidé de saisir cette seconde chance de la vie. Après s’être enrôlée à la mairie de Sinématiali (Région du Poro), elle se forme dans le métier de la cosmétique-esthétique sous le regard innocent de sa fille de cinq mois, Yéo Affoussiata.

La présence de Mlle Coulibaly profite bien aux autres filles. A ses temps libres, elle propose à la cantine des recettes à base de mil pour la nourriture des bébés.

Entre crèche et salles de cours

Le centre de service de Guinguereni comprend une dizaine de salle notamment les salles de cours, des dortoirs pour les filles et des encadreurs, l’administration et une crèche construite pour les enfants pendant que leurs mamans sont au cours.

Cette salle qui fait office de garderie, construite en dur sur environs 5 m², est meublée de matelas, de placards, des petites chaises et de tables. Après les corvées à 5H30, les filles déposent leurs enfants à la crèche tenue par deux éducatrices préscolaires.Tous les lundis, avec les bébés au dos, elles prennent d’abord part au défilé suivi du salut aux couleurs (le drapeau) avant de regagner les salles de cours.

« Nous encadrons ces enfants de cinq mois à quatre ans. Les mères apprenantes les déposent à partir de 7H30. Nous nous en occupons pendant qu’elles sont au cours. A 10H et 16H, nous faisons appel aux mamans pour allaiter leurs bébés », confie Kouassi Blandine, l’une des éducatrices préscolaires.

Dans cette mangeoire, les filles apprennent à donner à manger à leurs enfants et à les changer quand ils sont mouillés. Des astuces telles la manière de calmer l’enfant en pleurs, leurs sont données, poursuit Mme Kouassi.

En plus de l’encadrement à la crèche, un suivi médical des filles et leur progéniture est assuré. Selon l’infirmier militaire à la retraite Kouadio Théodule, les cas de maladie les plus récurrents chez les mamans sont les lombalgies, les douleurs abdominales comme ce sont les femmes, les céphalées et le paludisme. Quant aux enfants, ils sont soumis à des pathologies infantiles telles les diarrhées, les bourbouilles, quelques cas de gale au début.

« Tous les enfants ont été déparasités avant leur prise en charge », rassure M. Kouadio, soulignant un partenariat avec les centres hospitaliers régionaux (CHR) et les districts sanitaires pour les soins externes.

A côté des éducatrices préscolaire et de l’infirmier, une assistance sociale veille également au grain.

Filles-mères dans la crèche
Une vue des filles-mères donnant à manger à leurs progénitures

« Notre mission ici, est d’accueillir les jeunes filles-mères dans une atmosphère de confidentialité. Nous les écoutons, les conseillons et les orientons. Un suivi social, individuel ou collectif leur est assuré », fait savoir l’assistante sociale, Gnagne Mathilde Gisèle.

Un besoin d’électricité exprimé

La directrice général Coulibaly Maïmouna avec son équipe se bat nuit et jour pour faciliter l’autonomisation et l’insertion socio-professionnelle de ces apprenantes. Se félicitant de la volonté des filles à se responsabiliser, elle appelle à un soutien pour leur assurer de bonnes conditions de formation et d’apprentissage.

Par manque d’électricité, ce centre est alimenté par un groupe électrogène qui fonctionne de 19H à 22H. Après ces trois heures, tout l’environnement est dans le noir. Le carburant pour faire fonctionner l’appareil devient un casse-tête chinois pour la responsable.

« Nous avons un groupe électrogène qui a besoin d’être alimenté au quotidien, beaucoup d’espace à nettoyer et l’infirmerie qu’il faut approvisionner. Que les autorités fassent un tour ici pour s’enquérir du besoin en électricité », a souhaité Mme Coulibaly.

Conscient de la difficulté, un don de 300 litres de carburant a été fait à la direction, a fait observer le directeur général de l’administration du conseil général de Boundiali, Locéni Camara.

« Il n’y a pas d’électricité sur ce site qui dispose d’un groupe électrogène qui ne fonctionne pas en plein temps. Le président du conseil régional a eu à offrir 300 litres de carburant pour aider à l’électrification de ce site. C’est très souvent que nous passons sur ce site pour nous informer sur les réalités que vivent ces filles », souligne M. Camara.

Près de 1000 jeunes vulnérables formés en Côte d’Ivoire en deux ans

L’un des objectifs de l’Office national du service civique (OSCN) est de lutter contre l’incivisme avec son corollaire de vulnérabilité. Des jeunes filles et garçons déscolarisés et sans emploi, alcoolique, toxicomane, travailleuse du sexe sont recueillis dans les centres pour une formation civique et citoyenne basée sur le respect des symboles de la République et de la connaissance des règles qui régissent une société. Elles sont également soumises à l’apprentissage d’un métier sanctionné par la remise gracieuse des kits d’installation.

Selon la directrice de communication de l’OSCN, Kouakou Tcha Inès, près de 1000 jeunes vulnérables ont été accueillis dans les trois centres de service civique installés à Abidjan, capitale économique, à Sassandra dans le Sud-ouest du pays et à Boundiali, dans le Nord.

Ces cadres de resocialisation bénéficient d’un financement de l’Etat de Côte d’Ivoire avec l’appui des partenaires techniques et financier, l’Union européenne et la Coopération italienne à travers l’UNICEF, et l’Agence française de développement dans le cadre du Contrat de désendettement et développement (C2D).

Bientôt, un centre mixte de service civique ouvrira à Bouaké, dans deuxième grande ville ivoirienne située dans le Centre du pays. Près de 100 jeunes (filles et garçons) bénéficieront d’une formation civique et citoyenne. Et ce, en plus de l’apprentissage dans les métiers de gardiennage et d’activités commerciales, annonce Mme Kouakou.

Cette visée de l’OSCN dans le Nord n’est pas fortuite. La région de la Bagoué et les autres régions voisines du Poro, du Folon, du Tchologo se caractérisent par la pauvreté de la population et le faible niveau d’éducation des jeunes, notamment des filles.

L’analphabétisme chez les filles et femmes de plus de 15 ans est de 70% contre 30% dans le Sud du pays, selon le Fonds des Nations-Unis pour la Population (UNFPA).

(AIP)

bsb/tm/cmas

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