Cet article a été publié le: 21/07/21 9:19 GMT

Côte d’Ivoire-AIP/ Entre rigidité et maltraitance, les enfants Talibés à Tengrela jouent leur survie (Dossier)

Abidjan, 21 juil 2021 (AIP)-Loin d’une chaleur parentale, les Talibés, ces enfants envoyés auprès de maîtres pour apprendre le Coran, vivent écartelés entre l’apprentissage et la mendicité à Tengrela. Sous la tutelle de maîtres coraniques appelés marabouts, ils sont soumis à cette pratique honteuse avec pour corollaires, des risques pour leur santé, leur sécurité voire leur survie.

Il est 09 H, ce vendredi 09 juillet 2021 à Tengrela, ville frontalière du Nord de la Côte d’Ivoire avec le Mali. Sous une pluie fine, une horde d’enfants munis de boites de tomate avec des cordes au cou en groupe de trois, quatre ou cinq déambule dans les ruelles de la ville pour quémander de l’aumône ou des vivres, ou s’invitent dans les restaurants, à la recherche de pitance en l’occurrence des restes des repas, après le passage des clients. La plupart des gamins dont l’âge est de trois à 12 ans se promènent dans la ville les pieds nus, en guenilles. Les plus chanceux ont des chaussures trouées.

Intrigués par la scène, quelques pièces d’argent dans leur boîte ont suffi de leur tirer les vers du nez. Rassurés alors, ils justifient le sens de leur présence dans la rue. « Mon père m’a envoyé ici à Tengrela chez mon maître pour faire des études coraniques. La nuit, nous étudions avec le maître, et le jour, il nous envoie dès 5H du matin chercher l’aumône à travers la ville », raconte Idriss Tamboura Ba, six ans.

Abandonné par leurs parents dans les mains de leurs maîtres coraniques, ces enfants disent parcourir la ville de Tengrela non seulement pour leur subsistance mais pour satisfaire aux instructions de leur tuteur. « Chacun de nous doit rentrer la nuit couchée chez le maître avec une somme demandée. Si ce n’est pas le cas, il est puni et renvoyé en ville pour chercher le complément avant d’avoir droit au repas. C’est une tradition chez nous les Peuls. Il faut passer par-là pour devenir homme », ajoute Bandé Amidou, sept ans.

Peu bavards, les enfants se montrent prudents sur certains points des échanges. Beaucoup d’entre eux ne veulent pas prendre le risque de dévoiler un certain nombre d’informations. Ils ne veulent pas donner le lieu où se trouvent leurs parents, comment l’argent collecté dans la ville est utilisé… Dans la plupart des cas, ces Talibés sont confiés par leurs familles, généralement pauvres, à l’enseignement et au soin d’un maître coranique, parfois très loin de chez eux. Moussa Sidibé, un garçon d’environ dix ans, raconte que ses compagnons et lui sont arrivés dans cette région avec leurs parents dans l’espoir d’avoir un mieux-être. Interrogé sur les voies et moyens pour y arriver, le gamin reste plutôt évasif.

Ces enfants semblent constituer un fonds de commerce pour les maîtres coraniques.

Faire la manche, un fonds de commerce

Ces enfants semblent constituer un fonds de commerce pour les maîtres coraniques. « Aujourd’hui, la mendicité de ces jeunes ‘’Talibés’’ a pris une tournure qui ne laisse personne indifférent à Tengrela », déplore Sékongo Brahima, un cadre de la ville. Les passants et clients sont la cible de ces mineurs qui n’hésitent pas à les harceler pour obtenir une piécette. Il suffit de s’adresser à l’un d’eux pour comprendre qu’ils ne parlent ni Français, ni le Sénoufo (langue locale de la région). « C’est vraiment déplorable de voir traîner ces enfants dans les rues. Nous sommes tous impuissants face à ce phénomène qui n’honore pas la ville. Moi particulièrement, je suis contre ce phénomène », renchérit Traoré Aboubacar, un guide religieux accusant les parents d’être à l’origine de cette situation. Certains pointent du doigt la mauvaise volonté des parents qui ne se soucient plus véritablement de l’éducation de leurs enfants, une fois qu’ils les confient à ces tuteurs. « Ce sont des enfants venus d’ailleurs. Chez nous ici, un enfant de Tengrela ne peut pas faire cette pratique car les parents sont là », relève M. Traoré, tout en souhaitant qu’une solution soit trouvée à cette pratique qui n’honore pas la localité.

Au crépuscule, la plupart de ces enfants regagnent le domicile de leur maître coranique, où ils apprennent ensemble à lire le Coran et à écrire l’alphabet arabe. L’emploi du temps est reparti de telle sorte que les enfants étudient tous les jours de 5 H à 7 H, de 14 H à 16 H et de 19 H à 21 H. Dans les quartiers Sokoura et Traoréla de Tengrela, où logent ces gamins en compagnie de leurs maîtres, les conditions de vie des enfants ne sont pas si faciles.

Sur place, nous avons fait l’amer constat de voir que ces jeunes garçons dorment, ensemble, sur le sol. Chaque matin, ils se lèvent, prennent leurs boîtes vides et partent mendier dans la ville pour avoir un petit déjeuner. Seuls ou en bandes, ils passent ainsi des heures à parcourir les rues à la recherche de leur nourriture et à demander l’aumône pour réunir entre 250 et 300 FCFA voire plus, le montant exigé chaque jour par leur marabout, s’ils veulent éviter d’être punis. En plus, selon leur affirmation, ils reçoivent également des coups de fouet, s’ils ne récitent pas parfaitement le Coran. Avec les longues heures passées dans les rues, ces enfants souffrent souvent de malnutrition, de déshydratation et de maladies de peau. Parce que l’accès à l’eau est difficile dans cette localité, les enfants ne se lavent que rarement. Leurs vêtements sont à peine lavés, souvent même sans savon. Pour plusieurs habitants de cette localité de la région de la Bagoué, cette mendicité accrue des enfants résulte du fait que les maîtres coraniques ne sont pas en mesure de couvrir leurs besoins.

Un maître coranique que nous avons rencontré a confié, sous le couvert de l’anonymat, que l’argent collecté par les enfants dans la rue sert à les nourrir et préparer leur conversion une fois le cycle de formation s’achève. Il précise que ces enfants Talibés font trois cycles avant d’être libérés. A l’en croire, une fois l’enfant libéré, il peut quitter le domicile du maître coranique. Dans le cas contraire, s’il décide d’y rester, l’argent qu’il gagne dans la rue lui revient de plein droit. Très prudent dans la conversation, ce maître coranique ne met pas en cause cette pratique. Bien au contraire, il soutient que cela fait bien partie de la vie sociale des Peuls. Sur la provenance des enfants et le lieu de résidence des parents, notre interlocuteur refuse de donner plus de détails.

« Faux ! », rétorque, le maire de Tengrela, Ballo Bakary. Selon lui, lorsque ces enfants grandissent, ils se retrouvent pour la majorité sur des sites d’orpaillage. « En voulant échapper aux sévices des maîtres coraniques, ils fuient vers les sites d’orpaillage et même deviennent de grands bandits sur nos routes. C’est très préoccupant pour nous car étant dans une zone frontalière », s’inquiète M. Ballo.

« Il y a des choses graves qui arrivent à ces enfants. Parfois, ils sont battus, violés et utilisés par les trafiquants de drogue pour écouler leurs marchandises », déplore une source sécuritaire à Tengrela. Les maîtres coraniques ou marabouts sont respectées dans la société car ils savent le Coran parfaitement, ce qui en fait des hommes dont la parole n’est jamais remise en cause dans la communauté musulmane. Il est gardien de la foi et guide spirituel des populations qui vont le voir pour des questions de tous ordres. Mais l‘arrivée de la société de consommation change les attitudes, les habitudes et les relations sociales. Ainsi, les marabouts sont poussés à utiliser leur métier pour en tirer un profit. Dans les faits, le statut des marabouts n’est ni réglementé, ni reconnu officiellement. N’importe qui peut se donner le titre de « maître coranique ». D’où cette prolifération de « faux marabouts » qui ont pour principale activité de diriger leur petite entreprise d’enfants mendiants.

Indignation face à la pratique

Basile Yao, l’un des responsables de la paroisse Notre Dame de Tengrela souhaite une solution urgente à cette pratique en vue de donner un bon exemple aux autres enfants. Même le premier magistrat de la commune, Ballo Bakary, est inquiet pour l’avenir de Tengrela. « C’est une question face à laquelle personne ne veut prendre ses responsabilités. L’une des véritables plaies, c’est l’inexistence de structures pour s’occuper de ces enfants », s’indigne-t-il. M. Ballo précise qu’un travail est en train d’être fait avec les religieux en vue d’endiguer le phénomène. « Nous sommes en train de travailler avec les responsables religieux à une solution. C’est un phénomène connu. Nous en parlons au cours de nos conseils », ajoute-t-il, préconisant des campagnes de sensibilisation auprès des maîtres coraniques. « Il ne suffit pas de refouler ces enfants. Il faut démanteler toute la filière car beaucoup ne savent pas où se trouvent leurs parents », poursuit le maire de Tengrela.

Lui emboîtant le pas, la secrétaire exécutive du Comité national de la lutte contre la traite des personnes (CNLTP), Mme Yapo Virginie, prévient que l’Etat est mobilisé pour mettre fin à ce traitement infligé aux enfants. « Nous sommes sur le terrain pour prévenir ce phénomène. La place de l’enfant n’est pas dans la rue, ni à la mendicité. Sa place se trouve à l’école. Il ya des lois sur l’école obligatoire de zéro à 16 ans en Côte d’Ivoire », avertit-elle.

Engagée de son côté pour éradiquer ce phénomène, la chargée de la réglementation de la lutte contre le travail des enfants, Mme Houphouët Raïssa, a relevé le fléau est réel dans plusieurs localités du pays notamment dans le Nord de la Côte d’Ivoire. A cet effet, elle rassure que plusieurs actions sont en cours pour freiner cette situation qui, si rien n’est fait, risque de prendre une proportion inquiétante.

« Lors de la journée internationale de lutte contre travail des enfants, nous nous sommes rendus à Korhogo. Et avec les préfets de région, nous avons mis en place des plans d’actions pour parler aux responsables qui sont chargés de la formation de ces jeunes talibés à savoir les sensibiliser en vue de les amener à comprendre que cette pratique est condamnée par la loi. Les antennes de la sous-direction de la police chargée de lutter contre le travail des enfants veillent à ce que cette pratique cesse », a expliqué Mme Houphouët Raïssa. Comme on peut le noter, plusieurs actions sont initiées ou sont en cours contre la pratique.

Lors de la déclinaison de ses priorités pour l’année 2021, le 11 février, le président du Comité interministériel de la lutte contre la traite, l’exploitation et le travail des enfants (CIM), le ministre Pascal Kouakou Abinan, a promis d’intensifier en 2021, les actions de lutte contre la maltraitance des enfants dans tout le pays. Les ONG Interpeace et Indigo Côte d’Ivoire, avec l’appui du Fonds des Nations unies pour l’enfance (UNICEF), ont demandé dans un rapport à l’Etat de faciliter l’accès de ces enfants à l’enseignement général, assurer leur protection contre les différentes formes de violences et d’abus, assurer la cohésion entre les communautés et renforcer le contrôle au niveau des frontières de manière à ce que les mineurs qui arrivent sur le territoire soient accompagnés. Pour réduire le risque de radicalisation de ces enfants, l’Etat est appelé à définir clairement les modalités d’accompagnement et d’encadrement des écoles coraniques. Les autorités islamiques sont aussi invitées à s’impliquer dans l’encadrement et les partenaires au développement sont sollicités pour les soutenir ces écoles qui sont très souvent démunies.

Une peine allant à 20 ans et une amende de 20 à 50 millions FCFA

La Côte d’Ivoire dispose d’instruments juridiques nationaux et a adhéré à des conventions internationales pour faire face au phénomène, à savoir la loi n°2016-1111 du 8 décembre 2016 relative à la lutte contre la traite des personnes. Selon l’officier du bureau régional Interpol à Abidjan, Kouassi Patrice, les contrevenants sont punis d’une peine allant à 20 ans de prison ferme, une amende de 20 à 50 millions FCFA ou la prison à vie, si le recours à la torture ou aux traitements inhumains a été observé. L’officier de police appelle tous les acteurs à s’impliquer dans la lutte contre cette pratique qui s’apparente à une traite et au trafic illicite de migrants. A cet effet, il préconise la formation des populations, des leaders communautaires, des chefs traditionnels ainsi que l’enseignement des thématiques de la traite et du trafic dans les écoles de formation.

Encadré : Avenir condamné !

Force est de se demander ce que feront ces jeunes après leur temps de formation ? A la sortie de l’école, ils ont entre 12 et 16 ans où entre 15 et 20 ans. Ils n’ont appris aucun métier, n’ont bénéficié d’aucun enseignement général. Alors, quel avenir pour eux ? Malgré leur âge, ils ne savent rien faire de leurs dix doigts. Leur peu de connaissances n’est même pas sanctionné par un diplôme. Certains deviendront peut-être maîtres religieux à leur tour, d’autres continueront de se perdre dans une vie misérable en ville. Abandonnés, affamés, épuisés, ils deviendront des proies faciles pour les réseaux criminels (vol, drogue, prostitution). Beaucoup de ces garçons ne reverront plus leurs parents ou leur village. Mais la plupart des gens estiment qu’il faut trouver d’autres solutions. D’ailleurs, toutes les solutions proposées se rejoignent : créer des écoles coraniques modernes, créer des centres d’apprentissage et d’emploi pour les Talibés et leur réinsertion dans la vie sociale, introduire l’enseignement coranique dans l’enseignement primaire, fournir des subventions aux marabouts honnêtes, prendre des sanctions à l’encontre des autres, interdire aux Talibés de mendier sous peine de sanctions… Mais les avis divergent quand il s’agit de dire qui doit agir. Moins de la moitié des gens estiment que c’est l’Etat qui doit s’occuper de ce problème, alors que pour le quart des personnes interrogées, c’est aux autorités religieuses qu’incombe cette responsabilité. Beaucoup d’agents sociaux, des artistes, des associations humanitaires et des ONG s’impliquent pour trouver des solutions qui sauvegardent les intérêts de l’enfant. D’abord faire appliquer les lois qui interdisent l’exploitation des enfants à des fins de mendicité. Il faudra encore du temps pour qu’ils grandissent en paix. Dans son roman ‘L’Aventure ambiguë’, l’écrivain Sénégalais Cheikh Hamidou Kane, soutient qu’il faut insister sur le rôle des chefs religieux dans la modernisation des écoles coraniques.

Dossier réalisé par Benjamin Soro

Bsp/cmas