Cet article a été publié le: 24/03/21 7:00 GMT

Côte d’Ivoire-AIP/Interview/ “L’ergonomie, un levier de forte rentabilité pour les entreprises” ( Psychologue ergonome)

Par Esther Yao-Nguessan

Abidjan, 26 mars 2021 (AIP) – L’ergonomie est une discipline qui vise une meilleure conception des situations de travail et des outils, des machines, des postes et des environnements dans le but d’adapter le travail à la personne qui l’exercePremière psychologue ivoirienne à avoir un doctorat en ergonomie, Dr Gnéplé Agathe, explique les réalités auxquelles elle est confrontée pour exercer sa spécialité, en dépit de l’importance de sa discipline qui selon elle, constitue  un levier de forte rentabilité et de développement pour les entreprises”.

AIP : Pourquoi avez-vous choisi la spécialité de l’ergonomie en psychologie ?

Dr Gnéplé Agathe : Je dirai que ça été une chance pour moi. Après une maitrise de psychologie sociale à l’université d’Abidjan, j’ai eu une bourse de l’Etat de Côte d’Ivoire pour la France en 1991. Je partais en France pour un doctorat de psychologie du travail quand j’ai eu la chance de m’inscrire en doctorat d’ergonomie qui était assez récent en France après un DEA. J’ai fait le doctorat au Conservatoire national des arts et métiers de Paris, en collaboration avec le laboratoire de psychologie ergonomique et informatique.

Quand je faisais ma thèse, mon terrain d’étude était à Abidjan et notre recherche est très appliquée parce qu’il y a des normes. J’ai travaillé sur les conditions auxquelles les travailleurs s’adaptent pour travailler dans une banque et dans une industrie pétrolière. J’ai fait des propositions qui m’ont permis de faire ma thèse. Les responsables de ces entreprises ont accepté mes propositions mais ils n’ont pas amélioré grandes choses.

AIP : Comment se fait le travail du psychologue ergonome dans une entreprise ?

Dr Gnéplé Agathe : Le terme ergonomie concerne les normes du travail. Quelle que soit la situation du travail, il s’agit de dégager des constantes qui améliorent le système global (la technique, l’organisation et l’homme). Si on m’invite à constater le travail des journalistes ou des reporters d’un journal, tout sera passé au peigne fin, aussi bien les horaires, que l’organisation du travail, l’espace ou encore le matériel utilisé. L’ergonome doit être attentif sur une longue durée. Il doit pouvoir faire des propositions et il faut accepter les propositions qu’il fait si on veut améliorer le travail des agents. Il y a plusieurs multinationales qui se sont développées grâce aux études d’ergonomes.

La sélection est très importante en psychologie du travail. Il faut voir si les postes sont adaptés à ceux qui les occupent et ceux qui vont les occuper. Par exemple, vous tenez un poste et vous ne vous sentez pas bien. Le dirigeant qui ne met pas l’accent sur le développement humain peut laisser passer. Par contre, si on questionne un ergonome ou un psychologue du travail, il va essayer de voir s’il n’est pas bien, peut-être parce que le poste ne lui convient pas. Le psychologue va se demander est-ce qu’il comprend le travail ? Ou est ce qu’il est à l’aise ? L’ergonome va dire qu’il n’est pas à l’aise parce le poste n’est pas adapté. Maisle médecin du travail intervient quand quelqu’un est malade et c’est en posant des questions, qu’il va remonter à ses conditions de travail.

AIP : Les patrons d’entreprises ne voient-ils pas l’ergonome comme un défenseur des travailleurs ?

Dr Gnéplé Agathe : Très bien. Ils voient l’ergonome comme quelqu’un qui vient défendre les travailleurs. Je ne suis pas syndicaliste. L’ergonome est avec vous au quotidien, il tire la sonnette d’alarme. Il agit un peu comme un consultant au sein de l’entreprise. Si une entreprise fait un milliard de FCA de chiffre d’affaires avec ses conditions habituelles de travail, elle peut faire plus si elle regarde de près les conditions de travail. Les mauvaises conditions de travail ou certaines conditions de travail tuent. Les travailleurs que nous appelons opérateurs, ne disent pas tout.

Les gens subissent, ils font avec et on est très fort en Afrique pour ça. Mais si vous les regardiez de près, si vous les écoutiez, vous feriez plus de chiffre d’affaires. Dans la gestion des hommes en entreprise et des systèmes, il y a beaucoup de coûts cachés réels. Figurez-vous, qu’il y a beaucoup d’absences dans les entreprises et les gens sont menacés, les patrons se plaignent. La psychologie ergonomique, c’est celle qui tient compte des hommes, qui va adapter les hommes aux postes. Les conditions de travail, ce sont les conditions de travail au travail et hors travail. On regarde les deux et ça nous donne quelque chose de très bon pour améliorer les résultats.

AIP : Parvenez-vous à mettre à profit vos compétences au service des entreprises et structures de l’Etat ?

Dr Gnéplé Agathe : Ici il n’y a pas d’ergonomie, c’est maintenant que ça commence à venir. Tous ceux qui ont fait l’ergonomie sont en France. Dans toute activité, dans toute entreprise, l’ergonomie est importante. Maintenant, c’est une question de politique interne de l’entreprise. Il faut déjà que les gens aient la culture de l’ergonomie. La plupart des dirigeants qui devraient avoir la culture de l’ergonomie ou qui l’ont, n’aiment pas qu’on les contredise avec ce que nous savons, nous les psychologues. En tant que directeur de l’entreprise, il faudrait que vous me donniez la latitude de dire ce qu’il y a. Mais si vous ne voulez pas qu’on le dise, comment voulez-vous m’utiliser ? Si ça ne marche pas, c’est parce que les gens refusent les propositions, la réalité. J’ai rencontré de grands décideurs, de grands dirigeants d’entreprises mais ils ne sont pas prêts.

Les ergonomes ont de beaux jours en Europe, au Canada, aux Etats-Unis et en France ou c’est le top. Dans tous les domaines de la vie, à l’hôpital, à la banque, dans la presse, les industries, on en a besoin. Oui je n’y arrive pas parce que je suis seule. Il y a quelques-uns qui l’ont fait au niveau Master, certainement des nouveaux. Au fait, comme je suis seule, je ne voulais pas me battre. Par exemple en Côte d’Ivoire, actuellement il y a beaucoup de juristes parce tout le monde fait le droit. A Air Afrique où j’ai travaillé pendant quelques années, l’ergonomie les intéressait mais ils ne sont plus là. On peut dire peut-être que c’est un manque de chance.

Toutes les entreprises, de l’industrie aux services, ont besoin de l’ergonomie. L’ergonome, c’est celui qui doit avoir une marge d’autonomie, une très grande marge d’autonomie. C’est-à-dire, il devient consultant au sein de l’entreprise. L’ergonome doit intervenir régulièrement, regarder les postes en amont parce qu’en aval c’est le médecin du travail. Notre utilisateur principal c’est la Caisse nationale de prévoyance sociale (CNPS) qui a un département prévention sécurité et qui emploie beaucoup de médecins sur place. Ces médecins font des enquêtes dans les industries, les services. C’est de cette même manière que l’ergonome que je suis, devrais fonctionner.

Cela fait une vingtaine ou une trentaine d’années que la psychologie est née en Côte d’Ivoire et c’est dommage qu’on ne soit pas vraiment structurés. Si on était structurés, c’est sûr qu’on aurait atteint certains objectifs.

La plupart des psychologues sont connus comme des gens qui soignent. C’est vrai on soigne mais à différents niveaux. C’est vrai on traite les gens mais tout le monde n’est pas malade, on a nos problèmes, l’anxiété, le stress… On ne va pas aller à l’école juste pour venir échanger avec quelqu’un juste pour lui remonter le moral ou pour être le coach. Ce n’est pas de ça seulement qu’il s’agit. On veut s’organiser maintenant à travers le Conseil national des psychologues de Côte d’Ivoire (CNPsy-CI) pour expliquer nos spécialités aux gens.

AIP : Est-ce qu’on peut dire qu’ils n’ont pas besoin d’ergonome ?

Dr Gnéplé Agathe : Mais c’est l’Etat. On va en venir à un état de politique globale. Il y a des blocages. Malheureusement, vous allez vers les gens, ils ne regardent pas ce que vous pouvez leur apporter, ils regardent ce que vous êtes. C’est pour cela qu’entres d’autres raisons, je suis encore là. Les gens ont des besoins et ils ne communiquent pas et moi aussi j’ai des compétences mais je ne communique pas. Finalement il y a une rupture. Quand les disciplines sont nouvelles et qu’elles peuvent impacter le développement socio-économique, il faut les exploiter. Quand j’allais faire mon doctorat en France, on venait de créer le doctorat en ergonomie.

L’Etat ne voit pas en moi la personne qu’il verrait en un médecin de travail. On ne peut pas convaincre tout le monde de quelque chose qui est important pour tout le monde. On peut rêver que ça se fasse peut-être quand je ne serai plus là. On a formé des professionnels qui étaient dans les départements de ressources humaines en Diplôme d’études supérieurs spécialisées (DESS) en psychologie du travail et ergonomie. Ils sont là et ils ne peuvent même pas faire prévaloir ça. A la limite, tout le monde me dit tu es utile et on a besoin de toi mais je suis seule à me battre.

AIP : Comment arriver à leur expliquer le bien-fondé de l’ergonomie qui ne va pas l’encontre de leurs intérêts financiers ?

Dr Gnéplé Agathe : Au contraire, ça aide. Il est question d’organiser des séminaires. Ce qui est du ressort de la CNPS, qui est cette structure de l’Etat et qui est en contact avec toutes les entreprises du secteur privé. Il faut aussi une décision politique pour créer une structure de renforcement de capacités qui sera un programme de développement humain intrinsèque dans un environnement professionnel pour que tous les dossiers viennent là et qu’on ait des experts pour plancher là-dessus. Il y a de l’anxiété et du stress dus à l’organisation du travail, aux horaires atypiques, aux conditions d’espace, au cadre de travail. Je souffre de voir que je peux aider les gens mais voilà… Comment faire passer le message aux patrons ? Vous les rencontrez, ils voient l’importance de la chose mais ils préfèrent se confier aux cabinets multinationales.

(AIP)

ena/tm