Cet article a été publié le: 21/04/21 8:29 GMT

Côte d’Ivoire-AIP/ La sensibilisation, les poursuites pénales et un centre de transit préconisés pour lutter contre la traite des personnes à Aboisso

Aboisso, avr 2021 (AIP)- Le trafic illicite des personnes et la maltraitance des enfants sont récurrents dans la région du Sud-Comoé notamment dans le département d’Aboisso qui constitue une zone frontalière. En 2020 il y a eu 92 victimes de traite rapatriées dans leurs pays d’origine. 1193 victimes ont été secourues dont 504 mineurs et 689 adultes. Parmi les 1193 il y a eu 461 nationaux et 732 étrangers. Pour ce qui concerne la répression il y a eu 84 personnes interpellées dont certaines ont été jugées et condamnées. Le directeur régional de la Femme, de la Famille et de l’Enfant du Sud-Comoé, Dano Dako, dans une interview à l’AIP, propose de sensibiliser les parties prenantes, d’appliquer la loi pénale et surtout créer un centre de transit pour mettre fin au trafic illicite des personnes et la maltraitance des enfants.

Que faut-il entendre par maltraitance d’enfants, trafic d’enfants, exploitation d’enfants ?

  • Je voudrais d’abord vous remercier pour l’initiative que vous prenez. Ce sont des questions qui touchent effectivement la zone et elles sont tellement pernicieuses qu’il faut en parler.

La maltraitance c’est le fait de soumettre une personne à un mauvais traitement. C’est de traiter durement un enfant, dans notre cadre, c’est  brutaliser un enfant.  Physiquement et psychologiquement L’exploitation serait donc le fait de tirer profit de manière illégitime du travail d’une personne.

La loi définit la traite des personnes. Au vu de la loi 2016- 1111 du 08 décembre 2016, elle est  vue comme le recrutement  de personnes par des moyens divers, le fait de faire miroiter une situation meilleure que celle qu’il vivait dans son pays à une personne, de la  transporter, l’envoyer sur un nouveau site de travail, la faire travailler et garder par devers soit son salaire. Il s’agit donc de recruter une personne, de la transporter, de la faire travailler aux fins d’exploitation afin de tirer profit de sa force de travail. L’alinéa 4 de cette loi dit que le recrutement peut se faire à partir de menaces. On met donc tous les stratagèmes en jeu pour que la personne se sente très vulnérable. Tous ces éléments montrent que la traite est bien pensée par les délinquants pour pouvoir exploiter des personnes.

Quelles sont les sanctions prévues par cette loi  que vous avez évoquée tantôt ?

  • La loi sévit à la hauteur du crime. Les questions de pires formes de traites et les questions de trafic illicite  sont régulées par des lois spéciales qui ne sont pas dans le code pénal. Le Président de la République a voulu mettre en évidence ces phénomènes et donc des lois spéciales ont été votées pour permettre la célérité de l’action du juge. Est puni d’une peine d’emprisonnement de  cinq à 10 ans et d’une amende de Cinq millions  à 10 millions FCFA quiconque commet  la traite des personnes. L’auteur des faits ne peut  invoquer le consentement de la victime, de ses parents ou toute personne ayant autorité sur elle pour se soustraire des poursuites. Lorsqu’il s’agit de mineurs  les amendes vont de 10 millions à 50 millions FCFA et la peine d’emprisonnement de 10 ans à 20 ans. Comme vous le constatez la loi est très rugueuse parce qu’il s’agit de crime.

Quelles sont les statistiques en matière de maltraitance et autres dont vous disposez ?

  • Les statistiques  existent  mais plus au niveau national. En 2020 il y a eu 92 victimes de traite rapatriées dans leurs pays d’origine. 1193 victimes ont été secourues dont 504 mineurs et 689 adultes. Parmi les 1193 il y a eu 461 ivoiriens et 732 étrangers. Pour ce qui concerne la répression il y a eu 84 personnes interpellées dont certaines ont été jugées et condamnées. Cependant nous avons traité plusieurs cas au niveau régional. A la prison civile d’Aboisso croupit une dame nigériane condamnée à 10 ans de prison ferme pour avoir recruté et exploité sexuellement des jeunes filles. Il y a quelques semaines la police a arrêté des burkinabés dont 19 majeurs, et quatre de leurs bourreaux qui les transportaient d’un site du Nord à un autre site ici. Les 19 mineurs ont été rapatriés au Burkina-Faso.

Peut-on donc dire que la lutte contre ces phénomènes se porte bien dans la région du Sud-Comoé ?

  • Oui la lutte se porte bien  mais à la hauteur des moyens à disposition. On aurait eu une maison de transit ici au niveau régional que cela aurait réglé une partie de la question. Cela pourra déjà être une ébauche de solution parce que nous sommes en zone frontalière et ces phénomènes sont légion.

Selon vous, pourquoi ce phénomène est-il si récurent dans le Sud-Comoé ?

  • Nous sommes en zone frontalière et la Côte d’Ivoire constitue pour les pays frères qui sont autour de nous un peu comme leur eldorado. Les parents utilisent donc  tous les moyens pour que leurs enfants soient en Côte d’Ivoire. Ils sont donc réceptifs à toute proposition. Leur souhait c’est qu’ils arrivent en Côte d’Ivoire et qu’ils y fassent fortune. Il y a aussi les ressemblances au plan culturel, au plan de la langue entre autres  qui facilitent les choses. Il suffit aussi qu’ils traversent la frontière de manière clandestine en passant par l’eau et atteignent des villages ivoiriens où ils sont reçus en proposant leurs services.

Ils ont des stratégies bien huilées, car au fur et à mesure que les forces de l’ordre trouvent des techniques, eux aussi ne tarissent pas d’idées, parce que simplement le butin n’est pas à négliger. Au-delà de la traite il y a le trafic des organes humains. J’ai lu récemment dans un journal que des colis avaient été interceptés avec plusieurs cartons de pénis nigérians. Ces pénis sont certainement ceux de personnes enlevées ou des personnes à qui on fait des promesses de ce genre. On leur prend leurs organes, et ce sont des choses qui coûtent extrêmement chères. Ce sont des phénomènes qui ont lieu autour de nous dont il faut parler.

Il y aussi  des raisons économiques. Il y a des parents qui poussent leurs enfants vers l’immigration clandestine. Et une fois que tu te retrouves dans un pays tiers dans le désert par exemple tu deviens vulnérable. Il y a même des personnes qu’on vend.

Il  y a également  cette volonté de vouloir soumettre l’autre. Il y a des personnes qui sont malades et qui veulent soumettre l’autre. Elles veulent donc prendre une personne et en faire un esclave. Quand elle  a envie de lui faire subir des sévices corporels elle  le fait et cela lui procure assez de la joie. Cependant les raisons essentielles sont des raisons économiques  qui font qu’on envoie ses enfants à l’abattoir. Il y a le fait que l’enfant de l’autre soit parti à l’aventure et qu’il ait changé la situation de ses parents à son retour. Le parent qui est à côté pousse donc son enfant à en faire autant.

On peut citer aussi  le fait que les anciennes victimes qui se retrouvent dans des pays dans une situation de dénuement total appâtent leurs frères  en leur envoyant des photos dans lesquelles elles  semblent vivre dans le luxe. Ce dernier la rejoint et elle le vend comme elle même a été vendue et  rebrousse chemin. Donc les anciennes victimes deviennent des bourreaux ainsi de suite.

Comme on le constate le phénomène est vraiment crucial, quelles sont les stratégies  que vous vous mettez en place pour mener à bien cette lutte

  • C’est une question transversale qui ne peut être réglée par une seule entité. La première stratégie c’est de travailler en synergie d’action avec tous les acteurs, depuis la sécurité en passant par le social, la santé,  vraiment tous les acteurs clés et tous les acteurs secondaires.

La deuxième stratégie c’est la sensibilisation. Il faut sensibiliser, sensibiliser et sensibiliser. Il faut surtout mettre en avant les anciennes victimes qui se sont reconverties qui sont rentrées au pays et qui peuvent dire ce qu’elles  ont vécu. A côté de ces stratégies il faut faire la guidance parentale. Il faut aider les parents eux-mêmes parce qu’ils prennent des décisions pas en connaissance de cause. Ils prennent des décisions en regardant les autres, en voulant les imiter etc…

A côté de tout cela il faut aussi sensibiliser nos guides religieux. Savez vous que les guides religieux ont une grande part de responsabilité dans le départ de nos enfants dans ces zones ? On est capable de dire à ses jeunes fidèles «  moi j’ai fait une vision  et toi c’est par le voyage que tu vas réussir.» une fois que cela a été dit, l’enfant le considère comme une prophétie. Il faut qu’il aille réussir pour payer les dîmes et autres. Ils peuvent mêmes avoir des point focaux qui promettent d’accueillir les enfants etc…. Donc il faut faire une sensibilisation de masse et votre apport vous en tant que journalistes sera vraiment d’importance. Mais il faut aussi les moyens.

Il y a eu ici à Aboisso plusieurs cas de personnes maltraitées ou exploitées qui ont été recueillies et l’on  a été obligé de les interner dans des centres souvent loin d’Aboisso. Ne pensez-vous pas qu’il faut construire un centre de transit à Aboisso ?

  • Cela va se régler à moyen terme. Nous avons trouvé un financement, le site de construction  du centre de transit est déjà trouvé. L’avantage de ce site de transit c’est d’enlever déjà les victimes des griffes des bourreaux. Si on n’est pas capable  de l’envoyer dans un environnement sécurisé pour la prendre en charge de manière holistique, on risque de victimiser la personne doublement. Donc un centre de transit où il y aura des spécialistes, des médecins, des psychologues etc … cela permettra  de mettre la personne en sécurité, le temps de voir tout le contour de l’affaire parce qu’il arrive souvent qu’on prenne un élément de la chaîne de transmission. Cela permettra  à ces victimes d’aller témoigner devant le juge et de voir aussi si on doit rapatrier la victime. Cela peut se passer entre deux pays mais cela peut aussi se passer entre deux régions.

Quel est l’appel que vous avez à lancer  aux candidats à l’aventure mais aussi à l’endroit des bourreaux en guise de conclusion ?

  • Je voudrais leur dire simplement que les choses ont changé. Si le Président de la République a jugé bon d’isoler les lois qui portent sur les deux phénomènes c’est-à-dire  la traite des personnes et le trafic illicite des migrants c’est parce que  c’est des choses qui lui tiennent à cœur. Ces personnes doivent se dire que désormais elles auront en face d’elle la loi. Il faut qu’elles se reconvertissent dans d’autres activités plus correctes. Aux futurs candidats, je voudrais leur dire que le voyage est noble, mais il faut voyager dans les normes. Il faut qu’ils retiennent que tout ce qui est facile amène forcément à la perdition.

(AIP)

Interview réalisée par Ahoulou Konan Noel, chef du bureau régional de l’AIP à Aboisso

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