Cet article a été publié le: 2/04/21 9:35 GMT

Côte d’Ivoire-AIP/ L’approvisionnement des fonctionnaires auprès des boutiquiers, source d’endettement (Enquête)

Gagnoa, avr 2021 (AIP)- En Côte d’Ivoire, l’on connait depuis des années les usuriers, ou “margouillats”, c’est-à-dire des personnes qui prêtent de l’argent hors de tout cadre légal et à des taux démesurément élevés. Leurs proies privilégiées, les fonctionnaires et agents de l’Etat. A côté de ces margouillats auprès de qui s’endettent les fonctionnaires, est né un nouveau type de prêteurs: les boutiquiers de quartiers dont les clients potentiels sont également les fonctionnaires, ces salariés qui s’approvisionnent auprès de ces détaillants dans le format d’un contrat renouvelé mensuellement, qui parfois se transforme en gouffre financier pour ces agents de l’Etat.

L’approvisionnement en produits divers chez le boutiquier, le noeud de l’endettement

“Demande à Baldé, qu’il te donne un sac de riz de 25 kg et deux bouteilles d’huile”, voilà comment avant le 15 du mois en cours, le fonctionnaire entre dans la spirale de l’endettement sans fin. Peu à peu, un cahier est ouvert en son nom chez l’épicier du coin, où la servante, la maman et parfois les enfants vont se servir dès qu’il manque quelque chose à la maison, où que des visiteurs imprévus sont arrivés. Si ce n’est le chef de famille, qui passe du produit à crédit, au crédit financier.

“On ne s’en rend pas compte, mais la facture monte très vite », fait observer Olivier T, agent  administratif dans une direction régionale du Goh, à Gagnoa. Au Nouveau quartier où il habite depuis bientôt quatre ans maintenant, l’homme se sert régulièrement chez son boutiquier. L’ardoise mensuelle est de l’ordre de 30 000 à 40 000 FCFA. « Vous ne pouvez pas comprendre, comment nos comptes se trouvent déséquilibrés chaque mois », fait-il observer, au point où dit-il, qu’une partie de la dette provient non pas des produits qu’ils prennent dans l’épicerie, mais du boutiquier qui au fil des mois, se transforme en préteur d’argent.

Plus surprenant, un autre cadre de la ville, directeur régional d’administration qui vit sur place avec sa famille révèle que sa facture mensuelle régulière est de l’ordre de 50 000 Fcfa à 60 000 Fcfa, pour toutes sortes de bricoles. Cela n’a rien à voir, dit-il, avec les deux sacs de riz importé de 25 kg chacun, les deux grands bidons d’huile de cinq litres, auxquels il dit ajouter les 100 000 Fcfa de popote mensuelle. Toutes les autres dépenses que vous ne pouvez pas imaginer, martèle-t-il, proviennent de chez le boutiquier du quartier.

Confessant qu’il ne règle qu’environ les trois quart de la dette de l’épicier, dès que les virements sont faits, il précise que le reliquat passe en report à nouveau dans la comptabilité que tous les deux tiennent. « Je n’ose pas dire que c’est du fétichisme, mais à la vérité, la disponibilité et la facilité avec laquelle nos amis nous appuient, devient pour nous, source de drame », lance-t-il, un peu désabusé. Il reconnaît l’ampleur du désastre, mais lance avec un brin de sourire, « on gère ».

Nous sommes surpris de faire le constat que cette situation n’est guère particulière. « Donc, tu croyais que c’était moi seul. Renseigne-toi, tu verras ! », fait observer un professeur certifié de mathématiques dans l’un des trois lycées de Gagnoa, et vacataire dans deux autres établissements privés de la ville, depuis plus d’une dizaine d’années.

Pour le salarié dont la famille demeure à Abidjan, et qui vit dans une maison deux pièces ou parfois un studio, la situation présente un tableau quelque peu différent, mais avec les mêmes difficultés et recours. Si les trois-quarts du virement restent à Abidjan pour s’occuper de la famille, le reste sert à faire face aux charges incompressibles de loyer, eau, électricité, téléphone, carburant. C’est là qu’entre en ligne de compte, le boutiquier qui fournit à crédit tous les autres besoins.

Dans les deux cas, l’engrenage est réel et parfois quand le crédit monte un peu trop, ces clients de types particuliers ont recours au second boutiquier, dans un autre quartier. Ce n’est nullement une fuite, mais c’est juste le temps de respirer financièrement, en laissant volontairement la dette courir sur deux mois.

Un mal nécessaire mais profitable, assure les commerçants

« Dès lors que tu es un fonctionnaire, nous ne faisons pas de difficultés », note Mahamoud, dont la supérette longe le rond-point d’Agboville, chef-lieu de la région de l’Agnéby-Tiassa, à 78 km d’Abidjan. Lui aussi explique qu’il est dans l’intérêt du commerçant d’avoir des clients qui permettent à la marchandise de « sortir » chaque mois et à des périodes précises, afin de renouveler son stock de sécurité. L’objectif étant de rendre crédible le détaillant auprès des grossistes et grandes maisons de distribution.

Aucun commerçant qui vend des produits divers dans un quartier et qui a une forte clientèle, ne peut se permettre de refuser d’ouvrir un cahier aux fonctionnaires. Ils assurent que ces clients se gênent très souvent, alors qu’ils ignorent qu’en réalité ils constituent  “la garantie d’une rentrée d’argent frais en fin de mois, aux fins de satisfaire ainsi les grossistes”. Pour convaincre, il sort un cahier de 200 pages dans lequel figurent des noms de fonctionnaires insoupçonnés.

Mahamoud révèle qu’ils sont très peu les clients fonctionnaires qui payent l’intégralité de la dette, une fois le mois achevé. Il explique que le plus important est de maintenir la clientèle, car le reliquat de la dette est toujours payé, même s’il s’agit d’un perpétuel recommencement. D’ailleurs, le rôle du commerçant est d’écouler sa marchandise, même si les échéances de paiements ne sont pas toujours totalement respectées.

Pour se sortir du crédit sans fin chez le boutiquier, certains fonctionnaires croient pouvoir trouver leur salut dans les jeux de hasard, un autre cercle vicieux qui s’ouvre, pour probablement une autre impasse pour certains.

En 2014, le Parlement ivoirien a adopté une loi visant à combattre l’usure. Elle prévoit des peines d’emprisonnement pouvant aller de deux mois à deux ans de prison – voire cinq ans en cas de récidive -, ainsi qu’une amende de 100 000 à cinq millions de francs CFA.

(AIP

dd/ask