Cet article a été publié le: 3/09/21 20:34 GMT

Côte d’Ivoire-AIP/ Le CERFAM veut faire de l’enrichissement des aliments une stratégie optimale pour éradiquer la « faim cachée » (Interview)

Abidjan, 03 sept 2021 (AIP)- Le gouvernement ivoirien et le PAM, à travers le CERFAM, en collaboration avec la Commission de l’Union africaine et l’Organisation ouest-africaine de la santé (OOAS), ont lancé une consultation virtuelle de haut niveau jeudi 02 et vendredi 03 septembre 2021, sur le thème “L’enrichissement des aliments : quelle approche alimentaire pour réduire les carences en micronutriments en Afrique ?”.

La consultation visait à favoriser l’échange d’expériences et de bonnes pratiques en matière d’enrichissement des aliments afin d’accélérer la lutte contre la malnutrition sous toutes ses formes en Afrique. Le directeur par intérim du Centre d’excellence régional contre la faim et la malnutrition (CERFAM), Patrick Teixeira, à l’issue de ces assises virtuelles, s’est prêté aux questions de l’AIP. Son vœu, « c’est de faire de l’enrichissement alimentaire vraiment une stratégie optimale qui puisse marcher avec les autres interventions complémentaires afin d’éradiquer non seulement ce qu’on appelle la faim cachée qui sont les carences en micro-nutriments mais aussi combattre toutes les formes de malnutrition ».

Deux jours de consultation de haut niveau sur l’enrichissement de l’aliment en Afrique, que peut-on retenir ?

Ces deux jours ont été extrêmement importants. Ils ont montré que quand la volonté politique est là, l’engagement de tous les partenaires, on peut se réunir autour d’une consultation de haut niveau qui amène des organisations qui justement peuvent faire bouger les choses, comme l’Union africaine, l’organisation Ouest-africaine de la santé, le programma alimentaire mondial, comme les partenaires techniques et financiers, la société civile, le secteur privé, les institutions financières, les universités, les chercheurs et aussi beaucoup de consommateurs qui veulent en savoir un peu plus sur l’enrichissement des aliments.

Et ces deux jours ont été extrêmement riches en échanges, en partage d’expériences. J’ai pris beaucoup de plaisir à avoir la mobilisation, l’engagement, le positionnement de tous pour faire de cette consultation justement un espace d’échanges, de partages d’expériences où on pouvait voir les bonnes pratiques des pays, des uns et des autres, donc apprendre, c’est très important. Voir ce qui marche et puis surtout, aussi s’entendre sur ce qu’il y a à faire. Parce que cela fait un moment qu’on parle d’enrichissement alimentaire mais pourquoi cela ne va pas assez vite.

Tout le monde s’accorde pour dire que l’enrichissement des aliments est une des méthodes les plus efficaces, les plus effectives justement pour mettre fin aux carences en micronutriment et pourtant les avancées ne se font pas assez vite. Nous espérons qu’au sortir de ces deux jours que toutes les parties prenantes, sous le leadership de l’Union africaine avec le support décisif du gouvernement de la Côte d’Ivoire, du PAM, à travers le CERFAM, pourront justement mettre en œuvre des recommandations, un plan d’action tangible, durable qui puisse permettre d’atteindre les objectifs escomptés.

Vous avez parlé de carences en micro-aliments, pour le citoyen lambda, c’est quoi une carence en micro-aliment ?

Très souvent on a tendance à manger, on mange surtout les aliments de base qu’on connaît, le riz, l’attiéké, le manioc et autre, la viande. On n’oublie que, pour le fonctionnement de l’organisme, il est essentiel d’avoir des micro-nutriments, qui sont les vitamines, les minéraux, comme on dit le fer, l’iode, etc., dont le corps a absolument besoin pour bien fonctionner, dont les fonctions essentielles, intellectuelles, physiques, biologiques de l’organisme, sont nécessaires pour faire en sorte qu’on puisse tirer le plein potentiel des êtres vivants. Pour ce faire, les carences en micro-nutriments ont un coût extrêmement élevé parce que, si on ne fait rien, par exemple comme l’anémie, évidemment, il y a un manque à gagner de productivité, il y a des coûts pour la santé publique, il y a des coûts en termes de gain et d’apprentissage. Il est essentiel d’y mettre fin et pour le faire, il existe un éventail de solutions.

Une première solution, c’est la diversification alimentaire. Il faut manger plus varié et plus riche et plus sain. Un deuxième axe stratégique, c’est la supplémentation. Très souvent on prend ici et là, des médicaments. Mais là l’enrichissement alimentaire se fait un peu de façon naturelle parce que on n’a pas besoin de changer nos habitudes. Je vais vous donner un exemple très simple : si vous utilisez le riz enrichi, mais vous mangez toujours le riz. Il a le même goût, il a la même couleur mais en plus, il a ces micro-nutriments essentiels, donc ces vitamines, ce fer acide folique, qui va permettre justement au corps d’en tirer plein bénéfice.

Quand on parle de fortification, on a tendance à penser à du chimique, à de l’engrais, à quand intégralement le bio ?

Cela existe déjà. La bio-fortification est à un stade très avancé. Durant les deux jours de consultation, nous avons pu voir qu’effectivement, des avancées ont été faites. Alors, il ne s’agit pas de fortification chimique comme on dit, mais justement, profiter de ce qu’à la technologie à offrir. Et l’innovation à offrir, c’est faire en sorte que nous ayons des semences qui soient beaucoup plus riches, beaucoup plus résistantes à certaines pestes. Donc, qu’on puisse tirer le meilleur profit en apportant plus de micro-nutriments.

Cela existe déjà et il y a des avancées qui ont été faites. Comment faire déjà justement pour qu’on puisse développer ces initiatives avec les financements qu’il faut, avec le support politique, avec les orientations stratégiques de toutes les parties prenantes, faire en sorte que cela puisse avoir, on va dire, une zone de couverture beaucoup plus large mais aussi, sensibiliser les consommateurs à justement, accepter ces aliments qui leur apportent ces micro-nutriments qui sont essentiels.

Quand on parle d’aliments, on parle aussi de la boisson (bière, soda, liqueurs), est ce que le CERFAM adresse également cet aspect ?

On va dire que quand nous parlons des aliments effectivement on les voit dans leurs diversités. Vous savez que pour avoir une alimentation saine et équilibrée, nous conseillons vraiment, de ne pas, en tout cas abuser de toutes ces boissons qui très souvent ont beaucoup trop de sucre ou encore ont d’autres substances qui créent une addiction, et aussi qui peuvent être nuisibles à la santé. Mais beaucoup d’institutions, je veux dire le ministère de la santé, ces institutions qui justement luttent contre toutes ces addictions et autres maux, sont beaucoup mieux placées pour non seulement parler de leurs stratégies mais des initiatives concrètes qu’elles mettent sur le terrain.

Mais ce que je peux vous dire, c’est que le CERFAM est résolument engagé à travailler avec toutes les parties prenantes, pour trouver ce qui marche. Alors il y a des bonnes pratiques partout, comment on peut prendre là où ça marche, on identifie et on dissimile. On n’a pas besoin de réinventer la roue comme on dit, est-ce qu’on peut répliquer ce qui marche ailleurs, et le faire ici et dans les autres pays et comment on peut aussi mettre à l‘échelle, pour en faire justement des politiques, des interventions de masse qui touchent le plus grand nombre.

des vivriers sur le marchés de Taï

Vous parlez d’enrichissement des aliments. Le riz, on va dire, est industriel, mais il y a le manioc qui se consomme directement. Comment entrevoyez-vous la question du manioc ?

Effectivement vous avez raison. Ce qu’il faut comprendre dans l’enrichissement des aliments, c’est de choisir le bon véhicule. Vous savez, l’enrichissement, vous prenez ce que les gens mangent le plus, vous n’avez pas à changer leur besoin, et donc vous les enrichissez. Quand vous parlez du manioc, effectivement qui est une denrée qui est très utilisée en Côte d’Ivoire et ailleurs. Le CERFAM a participé à une initiative avec le gouvernement de la Côte d’Ivoire et le Bénin, pour aller porter une assistance justement au renforcement de la filière du manioc au Congo. A travers des produits dérivés où effectivement la fortification peut se passer. Donc la Côte d’Ivoire dispose d’une expertise et de techniciens qui sont là, qui peuvent non seulement apporter leur concours à ce renforcement au niveau national mais aussi exporter leur savoir-faire, échanger leurs connaissances avec d’autres pays de la sous-région.

A l’issue de ces deux jours de consultation qui ont réuni plus de 200 acteurs clés du domaine, quelle sera la prochaine action ?

Deux jours de consultations riches en débats, en échanges, en propositions, en recommandations. Alors nous sommes sortis satisfaits. Il y a eu beaucoup de recommandations d’un très haut niveau pour revoir un peu le cadre légal, législatif, politique. Nous avons eu des recommandations en termes de communication et de plaidoyer, des recommandations pour faire en sorte qu’il y ait une plus grande coordination entre les entités. Qu’il y ait plus d’implications de toutes les parties prenantes, à commencer par le leadership politique au plus haut niveau. Donc de l’Union africaine et de ses Etats membres, aussi de toutes les organisations sous-régionales, des commissions économiques régionales, pour faire en sorte que ce soit l’affaire de tous. Des partenariats public-privés.

Au sortir des deux jours, nous sommes sortis avec des recommandations qui vont nous amener à entreprendre des actions. Nous avons écouté M. le secrétaire général de la présidence de la République de Côte d’Ivoire qui justement nous a engagés à ne pas perdre ce combat, à définir et mettre en œuvre un plan d’action très concret et c’est ce à quoi cette équipe va s’atteler ensemble avec toutes les parties prenantes. Faire en sorte qu’on puisse arriver avec un plan d’action qui soit bien défini, où les responsabilités sont situées et où les investissements aussi sont définis afin qu’on puisse marcher vers cette amélioration qu’on veut tous, vers les objectifs que nous nous sommes assignés au cours de ces deux jours. C’est de faire de l’enrichissement alimentaire vraiment une stratégie optimale qui puisse marcher avec les autres interventions complémentaires afin d’éradiquer non seulement ce qu’on appelle la faim cachée qui sont les carences en micro-nutriments mais combattre toutes les formes de malnutrition.

Deux ans que votre institution, le CERFAM, a lancé ses activités en Côte d’Ivoire, depuis 2019 donc, alors qu’est ce qui a milité en faveur de l’installation de ce centre ici à Abidjan ?

Il faut saluer et reconnaitre la vision stratégique du gouvernement de la Côte d’Ivoire. Face au défi, la Côte d’Ivoire s’inscrit justement dans l’agenda 2063 de l’Union africaine mais aussi dans l’agenda 2030 des Nations-Unies, les objectifs de développement durable. Comme vous le savez, le PAM a deux centres d’excellence au Brésil et en Chine. A travers ses échanges, la Côte d’Ivoire a eu l’occasion d’aller au Brésil et de s’inspirer un peu de ce qui se faisait au Brésil et sa vision stratégique et aussi son rôle, son leadership a fait qu’elle a eu aussi à avoir un centre similaire en Côte d’Ivoire, qui n’a pas vocation juste à s’occuper de la Côte d’Ivoire mais qui a vocation à s’occuper de toute l’Afrique. Ce n’est donc pas un centre pour la Côte d’Ivoire mais un centre africain pour les africains qui bénéficient bien sûr du leadership, du financement et de toutes les orientations stratégiques et opérationnelles du gouvernement de la Côte d’Ivoire.

Donc le gouvernement a contacté le PAM qui, justement avec les autres centres et l’expertise, ont établi ensemble la structure que vous voyez, qui un an après une première phase on assistait surtout des pays dans la sous-région, en Afrique de l’Ouest et du centre, maintenant a étendu ses activités à toute l’Afrique avec plusieurs exemples, notamment celui du Congo où effectivement l’action du CERFAM apporte un appui aux requêtes des gouvernements que nous recevons.

Expliquez-nous un peu le processus d’intervention du CERFAM. Est-ce qu’un pays qui a besoin de votre appui, vous fait appel ou bien le CEFRAM s’auto-saisit pour adresser un problème de malnutrition ?           

J’ai parlé tout à l’heure de l’Agenda 2063 de l’Union africaine qui veut que ses Etats membres, justement adhèrent à ses grandes aspirations qui sont d’apporter le bien-être, éradiquer la pauvreté, notamment la faim et la malnutrition pour la population. Et si ces pays souscrivent tout à fait à l’agenda des Nations-Unies 2030 à travers les objectifs de développement durable, donc les pays sont dans le lead d’abord d’adresser en premier lieu, les besoins, les aspirations de leurs populations.

Le CFERFAM ne s’auto-saisit pas mais répond à des requêtes très formelles qui viennent de la part des gouvernements. Donc c’est en consultation avec le gouvernement de la Côte d’Ivoire que nous examinons les voies et moyens, justement d’apporter les réponses les plus adéquates à ses requêtes justement dans les domaines programmatiques prioritaires du CFERAM. Il faut savoir qu’afin que notre action ait le plus grand nombre d’impact, nous avons aussi des domaines de spécialisations.

On va parler de l’alimentation scolaire basée sur la production locale, combattre toues les formes de malnutrition, la résilience des communautés, la transformation du monde rural à travers l’échelle de valeur agricole. C’est là où je voulais faire le lien quand j’ai parlé de nutrition, justement un domaine très important de l’action du CERFAM. C’est de pouvoir aussi réunir les décideurs, les politiques, les financiers, les partenaires au développement, les organisations de la société civile pour qu’ensemble on puisse réfléchir à des problématiques. C’est dans ce cadre que nous avons organisé cette consultation de haut niveau sur l’enrichissement des aliments.

Il faut savoir que ce que on appelle la faim cachée est un problème qui touche beaucoup de populations, notamment à travers l’anémie qui a un impact très fort sur la santé et partant sur l’économie des pays. D’aucun s’accorde à dire qu’il y a deux interventions majeures qui changent la donne ou qui sont des puissants leviers de transformation justement au niveau de la faim et de la malnutrition, voire du développement. Un, c’est l’alimentation scolaire, le deuxième c’est l’enrichissement des aliments.

Merci M. Patrick Teixeira

(AIP)

gak/fmo

Interview réalisée par Georges Konan