Cet article a été publié le: 2/04/20 15:23 GMT

Côte d’Ivoire-AIP/ Les femmes violées : le silence de la honte (Dossier)

Abidjan, 02 avr  2020 (AIP) – Difficile pour les victimes de dire ce qui s’est passé. Dans un environnement qui lui est favorable, la victime ne parle pas, même si les preuves médicales sont réunies. Dans le cas d’une mineure, ce sont les parents qui portent la parole parce que la parole est sacrée et il faut avoir un certain âge pour la porter.

La peur de dénoncer leur colle à la peau. Les survivantes d’un viol perdent la force de dénonciation parce qu’elles ont peur des représailles. Ici, la honte est immense. Elle conduit facilement à la dépression.

Doublement victime : viol et stigmatisation

Lucie Kooua, la quarantaine, exilée au Kowëit en 2018, décline sa saga. « Il y avait un monsieur qui jouait le gentil à qui je devrais apporter le café chaque 16H. C’est dans affaire d’envoyer le thé que ça commencé. Il a commencé par les attouchements et un 16H, je suis arrivée là-bas, il m’a dit qu’il a besoin de moi. Après ça, j’ai fui la maison. J’ai ressenti du dégoût, de la haine, la rage. Je ne veux pas en parler avec les larmes aux yeux parce si je le fais, c’est comme si j’acceptais toujours que ça soit une partie de moi », lâche-t-elle.

La famille de Lucie Kooua, ses amis, lui tirent dessus lorsqu’elle évoque cette aventure. Un jour, elle prend le risque d’ouvrir la bouche dans un studio de radio. Quel fût son regret face aux réprimandes de ceux et celles qui étaient à l’écoute. « Franchement, j’ai regretté ce jour d’avoir parlé », dit-elle.

La honte, l’autre face cachée des victimes des VBG

Pourquoi les victimes demeurent bouche-bée ? Nous nous sommes tournés vers N’Zi Mireille, diagnostic d’une psychologue en service à l’ONG internationale Save the children. « Le sexe est tabou en Afrique. Les victimes n’arrivent pas à en parler pour éviter les histoires de stigmatisation. Une femme violée est sous l’anathème de toute la famille et de la communauté », soutient-elle.

N’Zi Mireille est pour des actions permettant de reconditionner les victimes afin de briser leur silence et cette attitude favorable à une rétention préjudiciable à la solution de leur problème.

La psychologue poursuit, « la victime n’a pas d’arme pour sa défense. Sa préoccupation c’est d’abord sa vie. Mais quand le violeur a terminé son acte et disparaît, elle est lambeau ».

Dans un état de droit, faut-il recourir à la loi ou tenter un règlement à l’amiable ? Beaucoup se perdent en conjecture.

« Nul n’est à l’abri du viol. Chaque cas est particulier. Chaque cas à son lot d’émotion », conclut la psychologue avec un soupir.

L’explication de la honte est partagée dans la société. Pour Antoine Yapo, fonctionnaire en activité, la honte est la raison du silence des victimes de viol. Elles préfèrent garder le silence.

M. Yapo prévient que le silence a ses limites. « Il faut trouver la force et le courage pour en parler pour se libérer soi-même d’abord et ensuite être compris par son entourage. C’est la parole qui libère », recommande-t-il.

Herman Koffi, informaticien, n’y va pas avec le dos de la cuillère. Il déclare sans ambages: « je souhaite que les auteurs de ces crimes soient punis selon la loi, même si d’autres pensent qu’il faut une peine plus sévère. La loi est ce qu’elle est. Il faut s’en tenir à la loi et l’appliquer ».

Le recours à la loi n’est pas encore un réflexe chez les victimes

Cerise sur le gâteau, Dakouri Bertin, docteur en Droit, achève de nous convaincre. « Les victimes peuvent saisir toutes les juridictions compétentes en la matière. Les gens n’aiment pas s’intéresser aux choses de la justice parce qu’ils pensent immédiatement à la prison ».

Les lois ivoiriennes sont sans équivoques. Tout acte de violation est puni. Le viol est le recours à la force physique, la menace de recourir à la violence ou à la contrainte émotionnelle afin de procéder à la pénétration vaginale, anale, buccale sans le consentement de la victime.

Il ressort de l’article 354 du Code pénal que le viol est puni de l’emprisonnement de 5 à 20 ans. La peine est celle de l’emprisonnement à vie si l’auteur est aidé dans son crime par une ou plusieurs personnes, ou s’il est le père, un ascendant ou une personne ayant autorité sur la victime, s’il est chargé de son éducation, de sa formation intellectuelle ou professionnelle.

Une psychiatre partage son expérience

Avec plus de 30 ans de service, Dr Clarice Apko confirme qu’il est difficile d’obtenir, dans nos cultures, la parole de la victime, qui est la base de la prise en charge. Aussi, elle relève que la victime est gênée de répéter cette histoire douloureuse plusieurs fois dans le cadre du procédure judiciaire, avec parfois des questions par exemple « vous êtes sûre ? Sûre sûre ?

« J’ai eu une jeune dame qui a été violée par son oncle quand elle était enfant. Elle a eu à m’en parler parce qu’elle avait souvent des maux de ventre, des céphalées et elle était dans une relation sentimentale qui allait vers le mariage. Elle m’a dit qu’elle ne s’est pas sentie protégée par son père qui n’a rien dit et qui a laissé faire. Sous ma recommandation, elle a eu une rencontre avec son père à l’issue de laquelle il s’est mis à pleurer. Le père a dit qu’il ne pouvait pas agir de façon frontale parce qu’à ses yeux il fallait privilégier l’unité de la famille au détriment de la santé mentale de sa fille », fait savoir Dr Apko.

Elle précise que pour les cas d’inceste, les victimes et les parents ont plus recours aux cérémonies traditionnelles de purification que d’opter pour la justice.

« J’ai eu une victime qui s’est suicidée à la fin. C’est un monsieur qui l’a conduit au service de psychiatrie parce qu’il l’a trouvée au bord de la route et elle pleurait. Elle lui a dit qu’elle voulait se suicider. Elle était très belle et son père couchait avec elle depuis l’âge de 12 ou 13 ans. Il l’a battait quand il la voyait arrêté avec un jeune. Il la couvrait de bijoux à un point que la belle-mère la sentait vraiment comme une rivale. Le pire, quand elle a un retard, le père l’envoyait chez ses amis médecins et ils faisaient passer la grossesse. Il mettait la petite sur contraceptif injectable une fois par mois. Une fois, son papa a foncé sur elle avec son véhicule et il l’a coincé contre le mur et lui a dit si jamais tu t’amuses à aller chez quelqu’un pour raconter quoi que ce soit, je te tue parce que déjà tu es une prostituée », relate Dr Apko.

Pour Dr Clarisse Apko, le problème de viol est tellement sensible qu’on ne doit pas légiférer sur le fait.

Selon le rapport 2018 du Comité nationale de lutte contre les violences faites aux femmes et aux enfants, de manière générale, les cas de Violences basées sur le genre (VBG) à savoir le viol, agression sexuelle, agression physique, mariage forcé, dénis de ressources d’opportunités ou de service et la maltraitance psychologique, ne font pas souvent objet de plaintes devant les autorités judiciaires. Cependant, le viol est le type de VBG qui a fait l’objet de plus de plaintes, 66,4% en 2018 contre 58,43% en 2016.

Sur un total de 2.744 cas de VBG déclarés dans les structures de prise en charge psychosociale, le viol enregistre 693 cas et on note un nombre élevé de plaintes rapportés pour enfants victimes de viol (320) notamment les filles (314). La petite enfance (0 à 4 ans) n’est pas épargnée avec un total de 17 cas. La majorité de ces cas rapportés de viols sont perpétrés par des partenaires ou ex-partenaires ou personnes de l’entourage de la victime. Les élèves sont les plus touchés par les viols avec une proportion de 46,19%. On note également qu’au niveau du viol, 101 sont des cas de viol collectif.

(AIP)

ena/cmas