jeudi, septembre 10

Identification des engins à deux et trois roues

L’anarchie des deux-roues dans le Gôh : une bombe à retardement sécuritaire et financière (Enquête)

Gagnoa, 06 sept 2026 (AIP)- Au carrefour du tribunal de Gagnoa, le décor est tristement devenu routinier : un amas de tôle froissée, une victime ensanglantée évacuée à la hâte, et un conducteur de moto volatilisé dans la nature. Derrière ce fait divers ordinaire, se cache l’un des grands défis sécuritaires et économiques de la région du Gôh. Avec plus de 200 000 motos et tricycles en circulation, dont la majeure partie évolue dans une totale clandestinité, les autorités ivoiriennes font face à un fléau aux multiples visages. Entre l’explosion des accidents de la route, la criminalité grandissante et un manque à gagner colossal pour les caisses de l’État, le ministère des Transports a lancé une opération d’identification d’envergure pour tenter de reprendre le contrôle d’un secteur devenu hors la loi.

État des lieux : un gouffre financier et un angle mort pour l’État

Selon les données de la direction régionale des Transports et des Affaires maritimes, le constat est alarmant. L’absence de traçabilité et d’immatriculation de ces engins prive le fisc de ressources budgétaires majeures. Cela, alors même que ces véhicules utilisent quotidiennement des infrastructures publiques saturées. Pour endiguer cette hémorragie et restaurer l’autorité de la loi, une phase d’expérimentation a débuté en avril 2026 dans la région du Goh. L’objectif est clair : identifier chaque conducteur et enregistrer chaque châssis pour sortir définitivement le transport à deux et trois roues de la zone grise de l’informel. Bien évidemment, lutter contre l’insécurité et engranger des ressources pour l’État, sont à prendre en compte !

La traçabilité, un enjeu pour les recettes de l’État

Une étape vers leur mise en conformité avec les procédures administratives s’impose donc. Selon les termes de référence du projet, qui a suscité la prise de l’arrêté en date du 13 mars 2026, instituant l’identification des engins à deux et trois roues, chacun des propriétaires devra payer la somme de huit mille (8 000 FCFA).  Cette somme devra être payée au service de la direction des Transports et des Affaires maritimes du Gôh, à Gagnoa. En contrepartie, il est délivré un récépissé d’identification de moto non immatriculée. La grande part des 8000 FCFA est constituée des taxes pour les caisses de l’État, notamment les frais de timbres fiscaux et d’imprimés produits par l’imprimerie nationale.

D’autres ressources émanant du recouvrement des recettes des amendes forfaitaires. Au titre de l’année 2025, par exemple, il ressort que la trésorerie de Gagnoa a recouvré 21,756 millions de FCFA d’amendes forfaitaires sur un objectif de 24,268 millions de FCFA, soit un taux de recouvrement de 89,65 %. Pour les six premiers mois de 2026, ce taux s’élevait à 82,9 %. Ces chiffres concernent l’ensemble des véhicules et engins soumis aux contrôles. Mais ils illustrent l’enjeu financier que représente la régularisation du secteur.

Avec un parc estimé à plus de 200 000 motos et tricycles dans la seule région du Gôh, les autorités y voient un potentiel important de mobilisation de ressources. Ramené à l’échelle nationale, il s’agit là de plusieurs milliards de FCFA de taxes à percevoir, assurent les services financiers du Trésor. Malheureusement encore, l’anarchie des deux-roues a un impact sur la sécurité routière, avec son lot important d’accidents de la circulation.

Des pistes pour restaurer l’ordre, la sécurité

Face à cette crise multiforme, le statu quo n’est plus tenable. L’urgence est d’actionner simultanément plusieurs leviers afin de sécuriser les populations et neutraliser les réseaux criminels. Pour restaurer cet ordre, le projet de pilotage de d’identification des engins à deux et trois roues en région, nécessite selon les spécialistes des transports, une décentralisation. Ouvrir des guichets uniques mobiles dans les deux départements du Goh, qui sont Gagnoa et d’Oumé. Cette option permettrait d’enrôler massivement les engins sur leurs lieux de stationnement. Le couplage de chaque numéro de châssis à la carte nationale d’identité (CNI) du propriétaire dans une base de données numérique nationale, aidera à briser définitivement l’anonymat des conducteurs.

Parallèlement à l’identification, le recensement de tous les vendeurs de motos de la région du Gôh est un impératif. Rétablir pour chacun d’eux, des agréments de vente par arrêté préfectoral. Ces vendeurs agréés devraient avoir pour mission, d’immatriculer les engins pour le compte de leurs clients, ou les immatriculer directement au nom de leur entreprise. Cette mesure, notons-le, visera à résoudre définitivement le problème de la circulation des motos non immatriculées.

À ces mesures, s’ajoutent le durcissement des contrôles et la tolérance zéro sur le terrain, par les forces de l’ordre (police, gendarmerie). Les agents civils de la direction régionale des Transports participent aux contrôles. Des opérations inopinées aux points stratégiques de la ville, notamment le carrefour du dispensaire urbain, le rond-point de Dioulabougou, le rond-point de Babré ainsi que celui du CHR sont nécessaires. Tout engin non identifié ou dépourvu de plaque d’immatriculation réglementaire doit être systématiquement mis en fourrière, avec des amendes dissuasives pour décourager la récidive.

Par ailleurs, il faut envisager de professionnaliser et d’organiser la filière. Les conducteurs de motos et de tricycles qui font du transport, doivent être structurés en coopératives formelles et localisables. L’octroi d’un gilet numéroté et d’un badge d’identification obligatoire pour chaque conducteur de moto-taxi permettrait aux usagers et aux forces de sécurité de repérer instantanément les opérateurs clandestins.

Enfin, l’obligation du permis de conduire A et de l’assurance devrait aider à réduire les accidents de la circulation. Parallèlement, le contrôle rigoureux des ateliers de mécanique et des lieux de vente des engins permettra d’asphyxier nettement les réseaux de vol. Le gouvernement doit, à cet effet, procéder au recensement et soumettre à autorisation l’activité des réparateurs de deux-roues. Quant aux mécaniciens, ils leur ont recommandé de tenir un registre des interventions, stipulant l’identité du client et le numéro de châssis de la moto, sous peine de fermeture pour complicité de recel. Ne pas prendre en compte ces mesures, expose les usagers aux difficultés de prise en charge médicale, en cas d’accidents, du fait de l’absence d’assurance.

L’impact de l’anarchie des deux-roues sur le système hospitalier

L’absence de traçabilité des motos ne se traduit pas seulement par des chiffres dans les registres de police, elle s’écrit aussi en lettres de sang dans les couloirs des urgences. Celles des hôpitaux de Gagnoa sont débordées. « Soyez-là en début de soirée, vous vivrez avec nous, le ballet des jeunes gens accidentés de motos », lâche un infirmier trouvé sur place au CHR de Gagnoa. L’hôpital de référence le plus utilisé, car situé au centre-ville et en son rond-point.

Les services des urgences sont saturés par les traumatismes graves. Les accidents impliquant des motos non identifiées se caractérisent par une extrême violence. En l’absence de port du casque, les traumatismes crâniens, les fractures ouvertes des membres inférieurs et les lésions internes graves constituent la majorité des admissions, monopolisant les lits et le personnel médical au détriment d’autres pathologies.

A l’hôpital général de Gagnoa, le personnel soignant est en première ligne face à ce que les médecins qualifient désormais « d’épidémie silencieuse ». Chaque jour, des vagues de blessés par accident de moto s’y déversent, submergeant des services de traumatologie déjà sous-équipés.

Notons que dans la préfecture de police de Gagnoa, qui couvre les commissariats de Gagnoa, Guibéroua, Ouragahio, Oumé, Diégonéfla, Divo, Lakota et Guitry, 991 accidents sur la voie publique (AVP) y ont été décomptés en 2025. Les motos sont impliquées dans 898 (AVP) et les tricycles, dans 138 cas. Dans l’ensemble, ces accidents ont provoqué 1233 blessés, pour 45 décès accidentels causés par les motos.

L’autre difficulté, c’est le drame des blessés anonymes et abandonnés. Corollaire direct du manque d’immatriculation des engins. Lorsqu’un conducteur sans papiers ni plaque fuit ses responsabilités, ou qu’un piéton est fauché par un engin fantôme, les victimes arrivent aux urgences sans aucun proche pour les identifier. Les hôpitaux se retrouvent à prendre en charge des patients sous X, compliquant le suivi médical et psychologique. « C’est souvent fréquent », confirme le Centre national de la protection civile (ONPC) du Gôh, qui est chargé de convoyer les blessés de la voie publique.

En tout état de cause, ils rapportent que les motos et engins à trois roues ont été impliqués dans 458 accidents de la circulation en 2024. Même son de cloche en 2025, avec 521 accidents. Il ne se passe pas une journée, sans que l’on assiste dans la ville, à des accrochages entre motos et piétons (138 cas), entre motos et véhicules (238 cas) et/ou entre motos et motos (145 cas), durant l’année 2025. « Tous ces blessés non identifiés, ne peuvent être totalement abandonnés à leur sort », confie l’hôpital, qui confesse que les maigres ressources dont dispose la structure, ne permettent pas réellement de réaliser la prise en charge totale de ces sinistres.

Un gouffre financier pour les structures de santé. La prise en charge d’urgence de patients non assurés, souvent insolvables ou abandonnés par des conducteurs en fuite, représente un coût exorbitant. Faute de pouvoir se retourner contre un tiers responsable ou une compagnie d’assurance (quasi-inexistante dans le secteur informel des deux-roues), l’hôpital public doit avancer les frais de premiers soins, de matériel chirurgical et de médicaments, creusant le déficit de l’institution. « C’est une réalité déconcertante et frustrante à la fois », fait observer le directeur de l’hôpital général, Dr Kouakou Adolphe. « Nous sommes l’État et nous le faisons dans la limite de nos moyens », dit-il.

Quant au chirurgien, il déplore le nombre important de fractures ouvertes, nécessitant des interventions chirurgicales, souvent coûteuses. Les victimes sont, en général, de jeunes conducteurs, sans casque et sans assurance. Ou encore, les accidentés, que sont les élèves piétons ou les personnes âgées. Tous sont souvent dans la catégorie des personnes vulnérables. Quand bien même, elles sont prises en charge dans l’urgence, le suivi ne suit plus, faute de moyens et faute d’assurance. L’engin n’étant ni identifié, ni immatriculé, encore moins assuré.

Le business de l’ombre : le réseau des voleurs d’engins

 Pour que plus de 200 000 engins échappent aux radars de l’État dans le Gôh, une véritable économie souterraine s’est certainement mise en place. Le manque de traçabilité initial des deux-roues alimente ce cercle vicieux où le vol de motos renforce la fraude documentaire, et vice-versa. Les réseaux de voleurs ciblent en priorité les motos neuves ou très bien entretenues. Les modes opératoires sont multiples. Vol à la fausse clé sur les marchés, dans les parkings des hôpitaux et des services publics. Vol nocturne avec effraction, dans les domiciles, pourtant clôturés. Agressions violentes à la nuit tombée dans les zones mal éclairées de Gagnoa, notamment la périphérie de Nayraiville ou l’axe menant à Oumé. Les conducteurs sont éjectés de leur engin sous la menace d’armes blanches ou plus rarement d’armes à feu.

Les chiffres de la police sont formels. En 2025, les vols de motos ou de tricycles ont représenté 10% des vols enregistrés sur le territoire couvert par la préfecture de police de Gagnoa. Quant aux vols à moto ou à tricycle, ils représentent aussi 10 % des vols enregistrés. « Je ne vous communiquerai pas de chiffres précis pour certaines raisons, mais sachez qu’on parle de plusieurs centaines de cas en 2025, sur l’ensemble du district de police (Gôh-Djiboua) », a révélé une source policière anonyme. « Pis, les agressions et braquages s’opèrent avec des motos, qui, elles-mêmes, sont souvent volées », confie la source.

Selon les forces de police et de gendarmerie, l’identification renforce la sécurité, vu qu’elle facilite leur travail. Chaque engin est formellement identifié, ainsi que son propriétaire. « Cela permet de lutter contre le grand banditisme et les infractions », a assuré l’ex-préfet de police du Gôh-Djiboua, le commissaire divisionnaire major, Boa Kouassi Jean (alors en poste à Gagnoa).

Le maquillage de châssis et le trafic de pièces détachées : Une fois la moto volée, elle est immédiatement conduite dans des ateliers de mécanique clandestins en brousse ou dans des cours communes discrètes. Là, deux options s’offrent au réseau. Soit le numéro de châssis est limé et refrappé pour correspondre à de faux papiers, soit l’engin est intégralement désossé. Les pièces détachées (moteurs, amortisseurs, carrosserie) sont ensuite revendues individuellement sur le marché de l’occasion, devenant intraçables.

Pour éviter de se faire repérer, les engins volés à Gagnoa sont rarement revendus dans le centre-ville. Ils sont acheminés vers les campements agricoles reculés de la région du Gôh ou vers des localités voisines. Dans ces zones rurales, les motos servent au transport de l’orpaillage clandestin ou des produits agricoles (café-cacao), là où la présence des forces de l’ordre et les contrôles de la direction des Transports sont beaucoup plus discrets.

Au vu des habitudes acquises, des spécificités en matière d’engins à deux roues des différentes régions, et avec la persistance des faux frais sur la voie publique, il faut trouver une réponse à la problématique qui conduit de nombreux propriétaires et chauffeurs d’engins, à s’intéresser davantage aux « faux frais » auxquels ils sont confrontés sur les routes, qu’aux avantages de la réforme.

Une enquête de

Dogad Dogoui

AIP Gagnoa

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