Cet article a été publié le: 22/12/21 8:50 GMT

Côte d’Ivoire-AIP/ L’école, lien de cohésion sociale à Téhiri (Reportage)

Gagnoa, déc 2021 (AIP)- Plus d’un an après les violences sociopolitiques (d’octobre 2020) survenues à Téhiri, gros village de plus de 6 000 âmes situé à 33 km de Gagnoa qui ont entraîné homicides, destructions et incendies d’habitations, la paix semble de retour. En effet, la réouverture des salles de classe de Téhiri marque le retour de centaines d’enfants qui avaient suivi leurs parents dans leur fuite dans des villages voisins. Et, dans une certaine mesure, constitue le signe manifeste de la cohésion sociale en voie de reconstitution même si celle-ci se fait à pas de torture, avons-nous constaté lors de notre passage le 15 décembre 2021.

Le retour des écoliers réfugiés

Retour trois mois en arrière. Ce jeudi d’octobre 2021 est jour de distribution de kits scolaires aux écoliers à Téhiri. Le village est animé, la cour de l’école bruyante. Enfants de tous âges, de toutes confessions religieuses, et surtout, de communautés autochtones, allochtones et allogènes, jouent ensemble dans la cour de l’école, située au centre du village. Cette même cour, où en octobre 2020, c’était la débandade des enfants originaires de ce village.

Si au soir du scrutin présidentiel, la majorité des enfants, essentiellement les autochtones, avaient dû fuir les violences en suivant leurs parents pour se réfugier dans une douzaine de villages voisins, force est de constater qu’en ce mois de décembre, sur les 804 écoliers qui constituaient l’effectif des quatre écoles primaires publiques de la localité, 794 sont revenus au village. « Cela a vraiment aidé au retour de la cohésion sociale », soutient le secrétaire général du chef de village, Baye Djédjé Ludovic, assurant l’intérim du chef encore convalescent et qui se remet lentement de ses graves blessures.

L’homme se dit heureux que les enfants allogènes qui constituaient les seuls écoliers après la crise aient été rejoints par leurs frères autochtones revenus avec leurs parents. « L’enfant, c’est l’insouciance et ce qu’ils vivent ensemble à la récréation dénote d’un retour à l’harmonie », estime Djédjé Ludovic. Pour mémoire, dans ce village, l’EPP Amondji compte aujourd’hui 207 élèves, l’EPP Téhiri 2, 315 élèves, Téhiri 3, 215 élèves et Téhiri 4, 120 élèves, soit un effectif total de 857 élèves en cette rentrée scolaire 2021-2022. À cela, convient-il d’ajouter les 51 de la maternelle. Ainsi, l’on est passé de 804 écoliers pour l’année scolaire 2020-2021 à 857 pour la présente rentrée scolaire. Une nette augmentation.

Pour le directeur de l’EPP Téhiri 1, M. Lalakou Yao Fulgence, c’est une satisfaction que l’école contribue à recoller les morceaux et « on fait avec ». Si les enfants ont, semble-t-il, déjà oublié les conflits qui ont opposé les adultes, malheureusement, huit de leurs enseignants manquent toujours à l’appel. Ayant quitté le village au moment des faits, « ils n’ont pas été remplacés jusqu’ici » déplore le chef de village intérimaire. « L’école a retrouvé ses écoliers, même s’il manque quelques enseignants », conclut-il, quelque peu amer.

De l’avis de nombre de personnes à Téhiri, il faut louer l’action de l’UNICEF ainsi que celle de la Direction régionale de l’éducation nationale et de l’alphabétisation (DRENA) du Goh qui, après la crise, ont tenté coûte que coûte de sauver l’année scolaire des enfants réfugiés dans les autres villages, en leur faisant parvenir des kits scolaires. Mieux, en encourageant leurs parents à retourner à Téhiri afin que les élèves puissent poursuivre leurs études convenablement.

Plus de 30 % des maisons détruites en chantier

Au soir du 30 octobre 2020, l’on avait dénombré 72 maisons détruites, dont 33 incendiées qui présentent des murs lézardés, donc inhabitables. Mais aujourd’hui, avec le retour des élèves et de leurs parents, le tiers de ces maisons est en réhabilitation. Et cela, grâce à l’appui de bonnes volontés et du Médiateur de la République qui a fourni plusieurs dizaines de tôles.

Seulement, voilà. Les travaux de réhabilitation ou de reconstruction sont à la charge des propriétaires comme dans le cas du secrétaire du chef de village. Ce dernier nous révèle qu’il a dû, à son corps défendant, vendre une partie de sa plantation de cacaoyers, pour se construire une nouvelle maison. La sienne ayant été saccagée et incendiée. Il ajoute qu’il ne pouvait pas continuer à prolonger son séjour à Gbigbikou, le village voisin, avec son épouse et ses 12 enfants dont la moitié est encore à l’école, tous, à la charge d’un parent « éloigné ».

L’examen attentif des travaux de réhabilitation en cours nous incline à souligner que dans nombre de cas, les habitants de Téhiri n’ont réparé qu’une seule des pièces de leur maison, la moins touchée, en déblayant les gravats. D’autres ont renforcé la structure de leur bâtiment avec des poteaux en bois pour l’empêcher de s’écrouler. « On accepte ce pardon, car on doit vivre dans notre village, et non ailleurs », rumine le chef intérimaire.

Cette réhabilitation, même d’une partie des maisons détruites, contribuent aujourd’hui à ramener un climat de paix et de cohabitation. C’est grâce à cette fraternité qui revient que le chef intérimaire a pu faire héberger récemment dix agents recenseurs dans le cadre du Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH). Trois au quartier allogène et sept chez les autochtones, dans le village encore sinistré. « Tout cela a concouru à recoller les morceaux entre nous », assure le secrétaire du chef. Qui assure que la vie a repris, même si visiblement, dit-il, les ressentiments ne s’estompent que progressivement, après les violences que le village a connues.

« Jeunes et vieux ont commencé à se côtoyer », fait remarquer le président des jeunes du quartier Dioulabogou, essentiellement habité par les allogènes, Bakayoko Sindou. Il assure que l’école y est pour beaucoup, favorisée en cela par les rencontres et échanges à l’école lors des inscriptions et autres activités concernant les enfants.

La réconciliation peu observable chez les commerçantes

Avec le retour des enfants et des familles, les femmes autochtones et allogènes sont contraintes de s’approvisionner en vivres sur les marchés locaux. A priori, cela aurait pu favoriser le brassage des communautés. Que non ! Les deux marchés du village ne sont pas encore fréquentés par les commerçantes, encore moins. Pour l’heure, les commerçantes allogènes vendent leurs produits sur leur marché et les autochtones en font de même chez elles.

Néanmoins, une satisfaction demeure, relève le vice-président du Comité de veille et de suivi de la situation de la cohésion sociale à Téhri (CVS), Bakayoko Lassana. Selon lui, le fait que les mamans autochtones viennent acquérir des aubergines et du poisson au marché des allogènes et vice-versa est pour lui, une source de satisfaction.

« Tout devrait revenir à la normale d’ici peu », estime le médiateur délégué du Gôh, le préfet Brissi Guehi Lucas qui poursuit sa mission. À savoir, rapprocher les populations, sans laisser de côté la manifestation de la justice, pour apaiser les cœurs. « Cadres et politiciens de tous bords, aidez-nous », avait lancé le Médiateur de la République, Adama Toungara lors de son passage en octobre dernier à Téhiri.

(AIP)

Dd/ask