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Abidjan, 29 juil 2025 (AIP)- L’artiste peintre, sculpteur et créateur, Mamadou Ballo, lors d’une interview avec l’AIP mercredi 23 juillet 2025 autour du thème « l’impact de la peinture comme outil de résilience et de mobilisation sociale », a affirmé que l’art réveille l’humain et éveille les consciences.

A travers ses sculptures réalisées à partir de matériaux recyclés, Mamadou Ballo, transforme les déchets en œuvres d’art et les quartiers populaires en galeries à ciel ouvert. Peintre, sculpteur et fondateur de l’événement « l’art dans la rue », il milite pour une culture accessible, utile et transformatrice. Dans cet entretien accordé à l’AIP, il revient sur son parcours, ses engagements en faveur de l’écologie et de la jeunesse, son rêve d’un grand espace culturel pour tous.

AIP : Quelle message faites-vous passer à travers vos œuvres ?

Mamadou Ballo : Je lutte contre la pollution plastique à travers mes œuvres. Mon activité consiste à peindre et à faire des sculptures avec des bouteilles plastiques, des habits usagés, du carton… bref, tout ce qui est destiné à la poubelle. Ce sont ces matériaux que je transforme. Mon objectif, c’est de contribuer à la préservation de l’environnement. Une bouteille en plastique dans une sculpture peut rester dans une maison pendant 100 ou 200 ans, au lieu de polluer la nature. C’est ma façon à moi de protéger l’environnement.

AIP : Les œuvres exposées racontent-elles une histoire collective ou reflètent-elles des réalités locales ?

Mamadou Ballo : mes œuvres racontent une histoire collective et reflètent les réalités locales à travers des matériaux recyclés comme les bouteilles plastiques, les habits ou les cartons. En transformant les déchets du quotidien en art, il sensibilise le public aux enjeux environnementaux et les faits prendre conscience. En exposant dans la rue, il rend l’art accessible à tous, notamment aux personnes éloignées des musées. À travers des ateliers pour les jeunes et des messages symboliques forts, comme l’assimilation de la planète à une femme qu’il faut protéger, son art devient un outil d’éducation, de mobilisation sociale et de transmission culturelle.

AIP : Vous organisez aussi des événements dans l’espace public « l’art dans la rue ». Pourquoi ce choix ?

Mamadou Ballo : Parce que tout le monde n’a pas accès aux galeries ou aux musées. Donc on va vers les gens, surtout ceux des quartiers populaires. On expose dans les rues, sur les façades. C’est là que la majorité du peuple vit. Et on sensibilise sur des questions comme l’environnement, le recyclage, la création artistique etc…

AIP : Votre projet “l’art dans la rue” connaît un certain succès. Quel en est l’impact social dans les quartiers ?

Mamadou Ballo : l’art dans la rue change des vies. Il y a des jeunes bagarreurs qui, après avoir participé à nos ateliers, ont découvert un autre chemin. L’art leur a donné une nouvelle vision. Même les enfants s’arrêtent, participent, créent… Certains ont fait des masques, des soleils, des canaris en argile. L’art réveille l’humain en chacun de nous.

Au niveau de son impact dans les quartiers, beaucoup de gens ne jettent plus leurs bouteilles au hasard. Certains me les ramènent. C’est déjà un changement de comportement. Ce n’est pas que je veux qu’ils fassent comme moi, mais au moins qu’ils soient conscients de l’impact des déchets. On montre que les ordures peuvent devenir de l’art. Cette créativité rend notre quartier propre avec une fière allure.

AIP : En quoi est-ce que l’impact de la peinture pourrait être un outil de résilience et de mobilisation sociale ?

Mamadou Ballo : l’impact de la peinture pourrait être un outil de résilience et de mobilisation sociale parce que l’art rassemble. Quand on est ensemble, on oublie les différences. On crée, on partage, on apprend. C’est ensemble qu’on va loin. L’isolement te fatigue vite, mais avec l’autre, tu avances. L’art permet ce lien humain-là, cette solidarité. Il soigne aussi les blessures intérieures.

AIP : Vous avez aussi porté un projet de résidence artistique. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Mamadou Ballo : j’avais lancé un projet de résidence pour artistes. L’idée, c’était de créer un espace où les artistes sans atelier pouvaient venir travailler pendant un, deux ou trois mois. Ils payaient une somme symbolique, 3 000 ou 5 000 francs par jour, pour couvrir les charges. Il y avait une chambre, une cuisine… Malheureusement, faute de moyens j’ai dû arrêter. Mon rêve, c’est d’avoir un espace permanent, ouvert à toutes les disciplines : peinture, musique, théâtre etc.

AIP : C’est à ce moment-là que vous avez lancé l’initiative “l’art dans la rue” ?

Mamadou Ballo : j’ai démarré avec les moyens que j’avais, en organisant l’événement dans la rue. On invite cinq artistes internationaux, cinq artistes ivoiriens, et on expose les œuvres dans l’espace public, sur les murs, les façades…

Pourquoi dans la rue ?

Dans la rue parce que la majorité des gens n’ont ni le temps ni les moyens d’aller au musée ou dans une galerie. Nous, on va donc vers eux, dans les quartiers populaires. On sensibilise à travers l’art.

AIP : Avez-vous reçu un soutien institutionnel pour vos actions ?

Mamadou Ballo : Nous bénéficions du soutien du ministère de la Culture et de la Francophonie, comme en témoigne la présence de la ministre Françoise Remarck lors de la 3ᵉ édition de notre événement « L’art de la rue ». Elle a exprimé l’appui symbolique de son institution. Nous avons également reçu le soutien de la mairie de Treichville, représentée par Sébastien Koliabo, ainsi que celui de la Fondation Dubeau à Assinie, de la Galerie Eureka, de la Galerie Amani en zone, ainsi que les mécènes qui nous accompagnent.

On continue donc avec les moyens du bord. Moi, je me dis que si on attend toujours les aides pour agir, on ne fait jamais rien. Je fais avec ce que j’ai. Par exemple, c’est sur fonds propres que j’ai organisé, en décembre 2024 à Treichville, la 3 e édition de mon événement « l’art dans la rue » portait sur le thème « Art et écologie : vers une culture durable et responsable ».

C’est un projet artistique qui rassemble des artistes locaux et internationaux autour d’un même objectif : sensibiliser le public aux enjeux environnementaux à travers des œuvres d’art réalisées à partir de matériaux recyclés. Pendant cinq jours, nous avons proposé des expositions, des panels, des ateliers créatifs et des performances. Le but est d’inspirer, de responsabiliser la population et de favoriser l’expression artistique, en particulier chez les jeunes.

AIP : Combien de personnes ont participé à cette édition ?

Mamadou Ballo : l’exposition a réuni plus de 3 000 personnes. Parmi les visiteurs, il y avait des personnalités comme la ministre de la Culture et de la Francophonie, Françoise Remarck, le maire de Treichville, François Amichia, le directeur de la galerie La Rotonde des Arts, Pr Yacouba Konaté ainsi que le responsable de la galerie EUREKA.

Nous avons accueilli des artistes venus du Burkina Faso, du Bénin, de la République démocratique du Congo et du Nigeria. Le prochain rendez-vous est prévu du 02 au 07 décembre 2025, avec encore plus d’initiatives prévues si les moyens suivent.

AIP : Au fil des éditions, votre événement “ l’art dans la rue” prend de l’ampleur. Envisagez-vous de l’étendre à d’autres quartiers ou d’autres villes ?

Mamadou Ballo : Oui, c’est l’objectif. Cette année, on prévoit de décentraliser l’événement en organisant deux jours d’activités dans deux autres secteurs de Treichville, en plus des cinq jours habituels.

Si on a plus de moyens, on pourrait proposer jusqu’à dix ateliers. On a aussi été sollicités par d’autres villes comme Divo, où on devait organiser une semaine de formation. Pour moi, ça peut se faire partout en Côte d’Ivoire, et même à l’international. J’ai reçu des propositions pour le Congo Kinshasa et le Sénégal.

AIP : Est-ce que votre travail artistique attire l’intérêt des acheteurs ?

Mamadou Ballo : Oui, mais pas toujours facilement. Il faut rendre l’art accessible. Tout le monde ne peut pas acheter une œuvre à un million, mais si tu proposes des formats à 300 000 ou 500 000 FCFA, tu ouvres d’autres possibilités. L’art, ce n’est pas de l’argent jeté, c’est un investissement. En Afrique, on ne comprend pas encore assez cela. Mais ailleurs, comme au Nigeria les gens achètent, consomment de l’art, parce qu’ils en perçoivent la valeur.

AIP : On remarque que vos œuvres mettent souvent en scène des figures féminines. Pourquoi ce choix ?

Mamadou Ballo : Pour moi, la femme représente la planète terre. C’est un symbole de force, de fertilité, de vie. Si on aimait la terre comme on aime notre mère, notre sœur, ou notre épouse, on ne la détruirait pas. Même quand mes sculptures montrent des femmes nues, ce n’est pas pour provoquer, c’est pour parler de la planète, de l’abondance. C’est une manière poétique et symbolique de faire passer un message écologique.

AIP : Selon vous, quel rôle la culture peut-elle jouer dans les politiques de cohésion sociale ?

Mamadou Ballo : Un rôle central. Là où la culture est mise en avant, il y a moins de conflits, parce que les gens sont plus instruits, plus ouverts. La culture éveille les consciences. C’est un levier de développement et de paix. Malheureusement, ici, on ne lui accorde pas encore la place qu’elle mérite dans les politiques publiques.

AIP : Pensez-vous que les décideurs devraient mieux intégrer la culture dans les politiques de cohésion sociale ?

Mamadou Ballo : Bien sûr. Là où la culture est mise en avant, il y a moins de conflits. La culture élève, éduque, éclaire. Il faut que les politiques, les journalistes, les institutions le comprennent. La culture est une arme puissante pour construire une société plus unie et plus forte.

AIP : Votre rêve, à long terme, pour la culture ?

Mamadou Ballo : J’envisage de créer un grand espace culturel pour tous les artistes. Un lieu vivant, accessible, ouvert à toutes les disciplines. Où chacun peut venir apprendre, créer, partager. Ce serait un vrai levier de cohésion sociale, de développement et de transmission de savoir.

AIP : Un dernier mot ?

Mamadou Ballo : L’art, ce n’est pas seulement pour décorer. C’est un message. Une énergie. Une nourriture pour l’âme. Un artiste, c’est comme un imam ou un pasteur. Il parle à l’intérieur de toi. Il t’aide à voir plus loin. Il t’ouvre une porte.

(AIP)

ad/dg/zaar

Interview réalisé par Awa Diaby en collaboration avec Dorine Gbalou

 

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