Nairobi, 05 mars 2026 (AIP) – Lors de l’Africa Press Day à Nairobi, le Docteur Boni Simon, médecin de santé publique et point focal du projet WICS (Women’s Integrated Cancer Services) en Côte d’Ivoire, a partagé les succès de la phase pilote. Entre intégration des soins primaires et apport de l’intelligence artificielle, il dresse un bilan prometteur pour la santé des femmes, dans une interview accordé à l’AIP, mercredi, 04 février 2026 à Nairobi, au Kenya.
AIP : Quel est l’objet de votre présence à l’Africa Press Day ?
Dr Boni Simon : C’est un rendez-vous crucial entre scientifiques et acteurs des médias pour faire le point sur la lutte contre le cancer, sous l’impulsion des laboratoires Roche. J’ai participé à un panel sur l’intégration des services de prévention dans les soins de santé primaires, aux côtés de la directrice du programme national du Kenya. Le projet WICS est actuellement déployé dans trois pays : la Côte d’Ivoire, le Kenya et le Zimbabwe. Nous y avons partagé l’expérience ivoirienne en matière de coordination des soins (cancer, diabète, hypertension et santé mentale).
AIP : Pouvez-vous nous présenter le projet WICS en Côte d’Ivoire ?
Dr Boni : C’est une initiative du bureau africain de l’OMS, coordonnée en Côte d’Ivoire par une équipe multidisciplinaire incluant le ministère de la Santé à travers trois programmes clés. Le programme national de lutte contre le cancer (PNLCa), le programme des maladies non transmissibles (métaboliques) et le programme de santé mentale.
AIP : Concrètement, comment se déploie ce programme sur le terrain ?
Dr Boni : Nous avons sélectionné des centres de santé de premier contact dans deux districts pilotes, Agboville et San-Pedro. Le personnel (sages-femmes, médecins) a été formé et équipé. Le concept est simple. En une seule visite, une femme bénéficie d’un pack complet : un dépistage des cancers du col de l’utérus et du sein, une évaluation de la tension artérielle et du diabète, un bilan de santé mentale.
Lancé en février 2025, l’objectif était de dépister 10 000 femmes par pays en un an. À fin décembre 2025, la Côte d’Ivoire affichait déjà 11 000 femmes dépistées. Cet engouement exceptionnel est le fruit de la mobilisation des directeurs régionaux et départementaux et des professionnels de santé d’Azaguier, de Rubino, de Soukoura à Agboville et du côté de Saint-Pédro, de la PMI Bado, de Moussa Dougou et du CSI de Thuy qui ont su anticiper l’extension du projet.
Aujourd’hui, on a suffisamment de ressources, on a suffisamment des outils pour pouvoir passer à échelle ce modèle. Je tiens à rappeler que jusque-là, ce qui se faisait, c’était le dépistage du cancer du col de l’utérus seulement ou le dépistage du cancer du sein dans les centres de santé. Ce modèle vient pour renforcer l’intégration, pour optimiser les ressources et permettre à ce que les femmes ne se perdent pas dans le système entre les consultations pour dépistage du cancer du corps et les consultations de médecine générale.
AIP : Quels sont les résultats du projet pilote WICS en Côte d’Ivoire ?
Dr Boni : Sur un objectif initial de 10 000 femmes à dépister en un an, soit de février 2025 à janvier 2026, la Côte d’Ivoire affichait déjà plus de 11 000 dépistages à la fin décembre 2025. Parmi elles, au moins 99 % ont bénéficié d’un bilan complet incluant le dépistage du cancer du col de l’utérus, le contrôle de la tension artérielle, le test du diabète et une évaluation de la santé mentale.
Cependant, l’objectif n’est pas uniquement quantitatif. Sur le plan qualitatif, la prise en charge a été considérablement renforcée grâce à l’implication directe des directeurs départementaux et régionaux, des coordonnateurs de programmes de santé et, bien sûr, du ministère de la Santé.
Ce projet a bénéficié dès le départ de la forte volonté politique du ministre de la Santé et de l’Hygiène publique, M. Pierre Dimba. Cette impulsion a permis de mobiliser les acteurs locaux : chefs traditionnels, leaders religieux, chefs de communautés et groupements de femmes. Leur engagement constant tout au long de cette phase pilote démontre qu’il est possible de fédérer l’ensemble de la société dans la lutte contre le cancer, afin de garantir à chaque femme l’accès au dépistage. »
AIP : Vous avez évoqué l’introduction de l’intelligence artificielle. Quel est son rôle ?
Dr Boni : Aujourd’hui, nous sommes heureux de faire part de la contribution de l’intelligence artificielle dans le système de dépistage, de lutte contre le cancer du corps utérus. Des solutions ivoiriennes ont permis de mettre en place un outil qui permet en communauté, via un questionnaire et à travers l’IA, de sélectionner, de trier des femmes à haut risque de développer un cancer du sein.
Ces femmes sont référées dans les centres de santé les plus proches. Une fois la suspicion confirmée, elles sont orientées dans le système jusqu’au diagnostic. C’est une approche vraiment complémentaire à l’approche traditionnelle qui consiste à toutes les femmes de venir dans les centres de santé.
La deuxième solution de l’intelligence artificielle consiste à optimiser le résultat histologique, le résultat qui confirme le cancer. Ces approches étaient jusque-là des approches pilotes et nous allons nous préparer à les intégrer dans le système de santé comme c’est fait au niveau du Kenya aujourd’hui.
AIP : Pourquoi avoir intégré un volet « santé mentale » ?
Dr Boni : La santé mentale a sa place quand on parle de prévention du cancer, de lutte contre le cancer. Parce que, comme vous le savez, la dépression peut réduire les chances de rémission pour une femme atteinte de cancer.
Tout comme le stress est un facteur de risque de cancer. Il y a cette interconnexion entre la lutte contre le cancer et le renforcement de la santé mentale. C’est pour cela que le programme cancer et le programme des maladies non transmissibles se sont mis ensemble avec le programme santé mentale pour pouvoir renforcer l’offre de santé mentale en soins de santé primaire.
En formant les sages-femmes et agents communautaires aux soins psychologiques de base, nous avons brisé les barrières. Les femmes ne refusent plus le dépistage par peur du diagnostic. Elles sont accompagnées dès la suspicion, et ce soutien les aide à suivre le parcours de soins, parfois jusqu’à Abidjan (CNRAO) pour des examens approfondis.
Si cet effort se poursuit sur 5 à 10 ans, nous inverserons la tendance : au lieu de 75 % de détections tardives, nous diagnostiquerons les cancers à des stades où ils sont guérissables.
AIP : La santé a été abordé dans un panel comme un investissement. Quel est votre avis ?
Dr Boni : Les études l’ont démontré, ici comme ailleurs : investir 1 $ dans la santé des femmes génère un retour sur investissement d’au moins 12 $ par femme. Concrètement, si l’on investit environ 700 $ pour chaque patiente, le gain économique peut s’élever à plus de 6 000 $, voire 7 000 $.
Ce sont des données qui incitent fortement à accroître le financement de la santé féminine. Dans d’autres pays, même là où l’âge médian avoisine les 60 ans, les investissements se poursuivent. Chez nous, nous avons l’avantage d’avoir une population jeune.
Plus nous investirons dans la lutte contre le cancer, plus le retour sur investissement sera significatif et la productivité nationale renforcée. Nous saluons les efforts actuels et futurs du ministère de la Santé. À ce prix, le cancer ne sera plus perçu comme un drame, mais comme une maladie chronique contrôlable, conformément à la vision du ministère en matière de lutte oncologique.
AIP : Un message à l’endroit des décideurs politiques ? On entend souvent qu’au Kenya, les soins sont gratuits, alors qu’en Côte d’Ivoire, ce n’est pas encore totalement le cas
Dr Boni : Mon message aux politiques, à l’issue de cette phase pilote réussie du projet WICS et au regard des expériences étrangères, est un appel à investir davantage dans la lutte contre le cancer. Certes, beaucoup de choses sont déjà faites. Aujourd’hui, le modèle ivoirien est d’ailleurs cité en exemple et s’apprête à être répliqué dans plusieurs pays francophones, mais pas seulement.
Des pays anglophones sollicitent également la Côte d’Ivoire pour s’inspirer de notre modèle de partenariat public-privé et des investissements réalisés. Nous avons le CNRAO (Centre National de Radiothérapie et d’Oncologie Médicale) qui fait notre fierté, et le CNROM qui arrive à Grand-Bassam. Mais il nous faut aller plus loin.
Nous pouvons rendre l’accès aux traitements bien plus massif grâce à la couverture maladie universelle (CMU), qui s’étend progressivement. Actuellement, l’hypertension artérielle et le diabète y sont intégrés. Notre ambition doit être d’y inclure le dépistage des cancers du sein et du col de l’utérus. À l’instar du Kenya, qui a intégré le traitement de base des cancers précoces dans son système de couverture santé, nous pourrions envisager une prise en charge initiale, quitte à l’élargir par la suite.
En mettant en œuvre ces mesures, nous garantirons une population en meilleure santé et nous réussirons enfin à dédramatiser la question du cancer
pk/zaar
Interview réalisée par Philomène Kouamé, envoyée spéciale à Nairobi, au Kenya.

