Par Cyrille Ouattara, Lydia Gbogou, Princia Kouamé/ Coll: Benjamin Bassolé
Abidjan, 05 mars 2026 (AIP) – Elles sont des centaines, chaque soir, à investir les artères bondées d’Abidjan. Leur marchandise : de petits sachets plastiques renfermant un fruit brun et ridé, aussi sacré que convoité. Pendant le mois de Carême, les “dames de la datte” rythment la vie des quartiers. L’AIP est allée à leur rencontre, sur les traces de ces femmes pour qui le “tamarou” est bien plus qu’une tradition : un combat quotidien.
17 heures, carrefour Adjamé Liberté. La fournaise du jour laisse place à une chaleur moite. La circulation est dense, les klaxons stridents. C’est dans ce chaos que Sangaré Karidjatou, 42 ans, trouve son terrain de jeu. Son étal à elle, c’est le bitume. Sa vitrine, un grand bol en plastique rose débordant de sachets.
« C’est l’heure de pointe, les gens ont faim et soif. Ils sortent du travail, ils sont dans les embouteillages. Pour eux, c’est le moment idéal pour acheter de quoi rompre le jeûne », explique-t-elle, le regard vif, tout en surveillant les véhicules ralentis par le feu tricolore.
Karidjatou fait partie de ces “dames de la datte” qui ont fait du mois de Carême leur saison dorée. « En temps normal, je vends des beignets. Mais en mars, je ne jure que par le tamarou. Parfois, je peux gagner jusqu’à 8 000 F CFA par jour, contre 2 000 d’habitude. »
Pourtant, derrière ce sourire se cache une réalité moins reluisante. À quelques mètres, Diomandé Rokia aligne ses sachets : six dattes pour 100 F CFA, 12 pour 200 F CFA.
On achète le kilo entre 1 200 et 1 250 FCFA chez les grossistes. Mais cette année, c’est plus cher qu’avant. Tout le monde veut vendre des dattes pendant le Carême, du coup les prix grimpent », soupire-t-elle.
L’audace des “funambules” du bitume
Parmi ces femmes, certaines ont choisi une stratégie plus risquée. Fatoumata Coulibaly, elle, ne tient pas en place. Elle slalome entre les capots, toque aux vitres, tend ses sachets aux automobilistes exaspérés ou bienveillants.
« Ici, je vends plus vite. Les conducteurs n’ont pas à sortir de leur voiture. Mais c’est dangereux, très dangereux », confie-t-elle en jetant un œil anxieux aux motos qui la frôlent.
Ces “funambules du bitume” sont une image familière à Abidjan. Leur audace force le respect, mais leur fragilité interpelle.
« On n’a pas le choix, ma sœur. Si tu restes assise, tu vends trois fois moins. Et il faut bien nourrir les enfants à la maison », lâche Fatoumata avant de replonger dans la marée humaine.
Au marché de Cocody, l’autre visage du business
À quelques kilomètres de là, sur les allées ombragées du marché de Cocody, l’ambiance est différente. Ici, les “dames de la datte” ont pignon sur rue. Elles sont installées, protégées par des étals en dur. Ouédraogo Assita, une jeune vendeuse d’une vingtaine d’années, dispose ses sachets avec soin.
« À Cocody, la clientèle n’achète pas de la même manière. Ici, on prend des sachets à 500 francs, parfois plus. On ne peut pas vendre à 100 francs comme à Adjamé, sinon on ne couvre même pas le prix de la place », justifie-t-elle, désignant l’emplacement qu’elle loue quotidiennement.
Assita, comme ses consœurs, subit aussi la flambée des prix. « Le kilo est passé de 1 000 à 1 500 francs dès le début du Ramadan. Les grossistes en profitent parce qu’ils savent qu’on ne peut pas s’en passer. »
Taxes, saisies et débrouille
Car avant d’arriver sur les étals ou dans les bols, la datte suit un parcours semé d’embûches. Mariam Diarrasouba, la cinquantaine nerveuse, en sait quelque chose. Installée à Abobo, elle fait chaque jour le déplacement jusqu’au forum d’Adjamé pour s’approvisionner. Ce matin, elle a les traits tirés.
« Hier, on m’a saisi ma marchandise. J’ai dû payer 3 000 francs à la mairie pour la récupérer. Et en plus, j’achète des tickets à 300 francs par jour pour avoir le droit de vendre. Entre ça, le transport, les sachets et le pourboire aux fournisseurs, je commence à peine à m’en sortir », énumère-t-elle, les doigts crispés sur une liasse de billets usés.
Mariam Diawara, une autre détaillante, revient de chez la grossiste. Elle a investi 50 000 FCFA pour un demi-sac de 50 kg.
« Au début du mois, on se faisait plaisir. Maintenant, c’est la croix et la bannière. Les clients comparent les prix, ils négocient. Certains préfèrent attendre que le Ramadan finisse pour en acheter moins cher », regrette-t-elle.
Entre foi et nutrition
Mais au-delà des chiffres et des difficultés, il y a une constante, la foi. Pour toutes ces femmes, la consommation de la datte est d’abord un acte religieux.
« Le Prophète rompait le jeûne avec des dattes. C’est une Sunna. Les musulmans le savent, et c’est pour ça qu’ils en achètent », rappelle Diomandé Fatim, commerçante au voile immaculé.
Hamed Cissé, 25 ans, étudiant venu faire ses emplettes, confirme. « J’en mange à 4h du matin, après mon café. C’est naturel, c’est sucré, et ça tient au corps. Je n’ai pas faim de la journée. »
Un avis partagé par Youba Dicko Taleb, grossiste au forum, qui vante même leurs vertus pour la mémoire. « Les dattes de La Mecque, c’est excellent pour les élèves ! »
Un produit sacré, un métier précaire
Pourtant, alors que le soleil entame sa descente, les “dames de la datte” reprennent leur poste. Le maghrib approche. Dans moins d’une heure, des milliers de musulmans vont rompre le jeûne. Et pour beaucoup, une datte suffit à renouer avec Dieu.
Karidjatou, Fatoumata, Rokia, Assita, Mariam… Elles sont les gardiennes de cette tradition. Leur métier est précaire, leur quotidien semé d’embûches, mais leur place est centrale dans le mois sacré.
« Le jour où les gens arrêteront de manger des dattes pour rompre le jeûne, je ne sais pas ce que je deviendrai », sourit tristement Karidjatou en remontant son foulard.
Sur les traces des “dames de la datte”, on découvre une Abidjan qui jeûne, qui prie, qui commerce, mais surtout, qui se bat. Un fruit, des femmes, et tout un symbole.
(AIP)
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