Abidjan, 19 sept 2026 (AIP)- De Gorée à Ouidah, en passant par Cape Coast et Elmina, Touré Ibrahim, alias Massachula, porte son regard d’artiste sur les lieux qui racontent l’une des pages les plus douloureuses de l’histoire africaine. À travers ses sculptures, ce jeune Ivoirien entend donner une forme à la mémoire de la traite négrière et contribuer à sa transmission aux générations futures.
Dans son atelier ou sur les sites historiques, Massachula revendique une même démarche, celle de faire de la sculpture un moyen de raconter l’histoire, de questionner le passé et de mettre en valeur les cultures africaines.
Né le 2 février 1997 à Abobo, dans le district d’Abidjan, il découvre très tôt le travail du bois. Enfant, Massachula fréquente un atelier situé près de son quartier, observe les artisans et leur prête parfois main-forte les mercredis et les week-ends.
Le dessin accompagne également cette période, sans que le jeune Ibrahim envisage immédiatement une carrière artistique. Après des études en marketing management à Agitel-Formation, sanctionnées par un BTS puis une licence, il travaille dans plusieurs entreprises avant de se rapprocher progressivement de la création artistique.
Autodidacte, il conserve de ses premières expériences un attachement aux savoir-faire artisanaux. Bois, textile, matériaux recyclés et assemblages nourrissent aujourd’hui son travail, notamment à travers des mannequins qu’il transforme et personnalise.
L’ambition clairement affichée de l’artiste est de « réinventer carrément la sculpture africaine ». Une démarche qui consiste, selon lui, à faire dialoguer les peuples, les régions, les cultures et les savoir-faire du continent dans un langage artistique contemporain, tout en restant ancré dans l’histoire africaine.
Cette orientation s’affirme notamment lors de sa première grande exposition au Musée des cultures d’Abobo (MUCAT), dans le cadre du projet Culture Shock. Le choix d’Abobo, commune où il a grandi, traduit également une volonté de montrer que la création artistique peut émerger de tous les environnements et que les jeunes de cette commune peuvent eux aussi trouver dans l’art un moyen d’expression et de réalisation.
Dans la construction de son univers artistique, Massachula cite notamment les sculpteurs Jems Koko Bi et Ousmane Sow, ainsi que les artistes Yinka Shonibare et Ndary Lo, parmi les créateurs qui nourrissent sa réflexion.
Son parcours l’a également conduit à travailler dans le domaine de la promotion culturelle et touristique. Avec le soutien de Côte d’Ivoire Tourisme, il a notamment participé à un salon international du tourisme à Paris, où il a contribué à la promotion de la destination ivoirienne.
Mais c’est surtout la mémoire historique qui occupe désormais une place centrale dans son travail.

À travers son concept de « Gardien de la mémoire », intégré à son univers intitulé « Les géants de la nouvelle ère, nous sommes la culture », l’artiste se donne pour mission de recueillir, conserver et transmettre des fragments de l’histoire africaine.
Cette démarche l’a conduit sur plusieurs lieux associés à la traite négrière, notamment à Cape Coast et Elmina au Ghana, à Ouidah au Bénin et à Gorée au Sénégal. Des lieux où l’artiste puise une partie de son inspiration pour interroger la mémoire collective et les traces laissées par cette histoire.
En 2025, il offre ainsi au Sénégal deux sculptures, « Kunta Kinté » et « Nègre calciné ». Selon les indications de l’artiste, ces œuvres ont intégré le patrimoine national sénégalais. « Kunta Kinté » est installée à la Maison des Esclaves de Gorée, tandis que « Nègre calciné » est présentée en dialogue avec le Grand Monument de la Renaissance africaine.
À travers ces œuvres, Massachula ne cherche pas uniquement à produire des objets artistiques. Il entend évoquer les violences liées à la traite négrière, interroger leurs traces dans les mémoires et susciter chez les jeunes générations un intérêt pour cette histoire.
« Le gardien de la mémoire, c’est celui qui recueille, conserve et transmet », explique-t-il en substance, résumant ainsi la place qu’il souhaite occuper à travers son art.
Son inspiration dépasse toutefois la seule histoire de la traite négrière. La vie quotidienne, l’actualité, les traditions africaines, l’épopée mandingue de Soundjata et le Serment du Mandé alimentent également sa création.
Pour Massachula, l’art doit ainsi pouvoir transmettre des valeurs et être utile à la communauté. Une conception qui s’est construite au fil d’un parcours marqué aussi par les épreuves.
L’artiste évoque notamment des difficultés financières, des périodes de dépression, des expériences de trahison et de manipulation. La disparition de son père, qui l’avait accompagné et soutenu dans ses débuts artistiques, demeure également une épreuve majeure.
En parallèle de sa pratique artistique, Massachula a créé ART AFRICA CREATOR, une structure artisanale à travers laquelle il ambitionne de contribuer au développement du secteur et à l’essor du marché de l’art.
En septembre 2026, cette démarche se poursuit avec de nouveaux projets. L’artiste doit notamment participer, aux côtés du peintre Anselme Kouadio, à l’Africa Space Expo (ASPEX), prévue du 24 au 26 septembre au Parc des Expositions d’Abidjan. Ils y présenteront une installation immersive intitulée « Le Protocole des Gardiens de la Mémoire : La Matrice de l’Akasha ».
Un déplacement à Dakar est également envisagé pour développer d’autres projets artistiques, tandis qu’à plus long terme, Massachula souhaite présenter son travail au siège de l’Union africaine, à Addis-Abeba.
De l’atelier où il découvre enfant le travail du bois aux sites qui portent encore les traces de la traite négrière, Touré Ibrahim construit ainsi un parcours où la sculpture dépasse progressivement la seule recherche esthétique. Elle devient, dans son univers, un moyen de raconter, de questionner et de transmettre une mémoire africaine qu’il veut inscrire dans le présent et faire dialoguer avec les générations futures.
(AIP)
Kkt/msl/kp