mercredi, septembre 2

Par Piechion Benjamin

Abidjan, 02 sept 2026 (AIP)- À Gbémou, dans le département de Boundiali, le silence des terres vaut parfois plus que le grondement des pelleteuses. Ici, pas de va-et-vient incessant de motos transportant des hommes vers des fosses fraîchement creusées, pas de bassins boueux où l’eau est brassée à la recherche de quelques paillettes d’or.

Le village a choisi une autre voie : garder ses terres intactes et fermer la porte à l’orpaillage illégal

Ce choix n’est pas anodin. Gbémou dispose d’un important cours d’eau et d’un barrage à vocation agricole. L’eau y constitue à la fois une ressource vitale et un outil de production. La préserver, c’est donc protéger l’agriculture, l’environnement et, au-delà, les moyens de subsistance des générations futures.

« Nous avons dit non à l’orpaillage illégal. Des populations voulaient que nous cédions, comme cela se fait dans d’autres villages. Nous nous sommes fermement opposés et nous avons bénéficié du soutien des cadres et des élus. Aujourd’hui, notre village est cité en exemple et c’est une fierté pour nous », témoigne le notable de Gbémou, Nalourgo Coulibaly.

À Gbémou, l’activité clandestine n’a pas réussi à prendre racine. L’opposition des élus, des cadres et des populations a constitué, dès les premières tentatives, une véritable digue communautaire.

A quelques kilomètres de là, à Sissèdougou, dans la sous-préfecture de Ganaoni, la riposte s’est organisée autrement. Les habitants ont mis en place une cellule de veille chargée de surveiller le territoire et de prévenir l’installation des réseaux d’orpailleurs clandestins.

Ici, la vigilance commence avant même que la première fosse ne soit creusée. Un inconnu qui s’intéresse à une parcelle, des personnes venues effectuer des tests sur une terre, une proposition financière faite à un propriétaire terrien peuvent constituer les premiers signaux d’alerte.

« Plusieurs personnes ont tenté de s’installer ici mais, avec la bénédiction et la confiance de nos chefs, nous avons toujours réussi à prendre le dessus. Nous sommes fiers de ce combat. Tous les villages aux alentours sont touchés par le phénomène, mais nous avons dit non et c’est une fierté pour notre village », se félicite le président des jeunes, Yéo Tenan.

Ces deux expériences illustrent une réalité soulignée par la Direction générale des Mines et de la Géologie : une exploitation clandestine ne peut s’installer durablement dans une localité sans une forme d’acceptation, de tolérance ou de complicité au niveau local.

Propriétaires terriens, chefs de village, jeunes, cadres, élus et mutuelles de développement deviennent ainsi les premières sentinelles de leurs territoires. Leur rôle est déterminant, car l’orpaillage clandestin commence rarement par une pelleteuse. Il commence souvent par une négociation, une promesse d’argent ou une tentative de convaincre un propriétaire.

Petite mine légale, une alternative à l’orpaillage clandestin.

Dire non, mais proposer une autre voie

À Yobouèkro, dans le département de Toumodi, les populations ont également refusé l’installation des orpailleurs clandestins. Mais leur choix ne s’est pas arrêté à la fermeture de leurs terres.

La communauté s’est organisée en coopérative et a obtenu des autorisations d’exploitation minière artisanale. L’objectif est de démontrer qu’entre l’exploitation anarchique et l’interdiction absolue, une troisième voie est possible : celle d’une activité minière encadrée, identifiable et contrôlée.

« Ici, la différence est fondamentale : il ne s’agit pas de rejeter l’activité minière en elle-même, mais de refuser qu’elle s’exerce dans l’illégalité et au détriment du territoire », explique un cadre du village, Paul Kouakou.

Cette distinction a également été rappelée par le Groupement des artisans miniers de Côte d’Ivoire (GRAMCI). Son premier vice-président, Eugène Malan, a appelé, vendredi 28 août 2026, à ne pas confondre l’orpaillage clandestin, qui échappe à toute réglementation, détruit les ressources naturelles et alimente les circuits informels, avec l’orpaillage légal et la petite mine.

Dans le cadre légal, les opérateurs peuvent être identifiés, la production tracée et les retombées économiques mieux réparties. La réhabilitation des terres après exploitation peut également être envisagée.

Plus de 800 autorisations d’exploitation artisanale et semi-industrielle ont ainsi été délivrées au cours des trois dernières années, soit davantage que durant toute la décennie précédente.

À Yobouèkro, l’expérience prend alors une signification particulière : dire non à l’orpaillage clandestin ne signifie pas nécessairement dire non à l’or. Cela peut vouloir dire choisir les règles, protéger les ressources et faire en sorte que l’exploitation profite durablement à la communauté.

Le même refus gagne le Moronou

À plusieurs centaines de kilomètres de là, dans le Moronou, d’autres communautés ont fait le même choix. À Andé, dans la sous-préfecture d’Andé, les populations ont empêché l’installation de l’orpaillage illicite. À N’Zanfouenou, dans la sous-préfecture de Kotobi, dans le département d’Arrah, les habitants ont également préservé leur territoire.

La même détermination s’observe à Assièkokorè, dans la sous-préfecture du même nom. Là encore, la communauté a fermé la porte à l’exploitation clandestine.

« Ce sont ces terres que nous allons léguer à nos enfants. Si nous les détruisons, comment vont-ils vivre demain ? Il peut y avoir des divergences, mais la concertation permet de mettre tout le monde au même niveau. Notre village est épargné, mais nous subissons les conséquences des autres villages qui pratiquent l’orpaillage illégal, car les eaux qui coulent vers nous sont polluées », déplore un habitant d’Assièkokorè, Roger Koyé.

Son témoignage rappelle une réalité : aucune communauté ne vit complètement à l’écart des conséquences de l’orpaillage clandestin. Une rivière ne s’arrête pas à une limite administrative. La pollution peut franchir les frontières d’un village, atteindre les terres agricoles et affecter des populations qui n’ont jamais autorisé l’exploitation.

Une mécanique qui commence avant la première fosse

Derrière chaque site clandestin se cache une mécanique qui commence bien avant le bruit des pelleteuses. Selon la Direction générale des Mines et de la Géologie, tout part de l’identification d’une terre supposée riche en or. Un intermédiaire approche alors le propriétaire terrien, parfois avec de l’argent, des présents, une motocyclette ou la promesse de futurs gains. Si les tests sont concluants, les négociations s’étendent à la communauté, avec la promesse de quotes-parts sur la production.

C’est précisément avant cette étape que les villages qui disent non veulent intervenir. Car une fois installé, un site clandestin entraîne souvent bien plus que l’extraction de l’or : trafic de produits chimiques, consommation de stupéfiants, prostitution, braquages et dégradation des terres et des cours d’eau.

Pour le directeur général des Mines et de la Géologie, Seydou Coulibaly, « les seuls endroits où l’orpaillage illégal a été définitivement contenu sont les localités où les communautés ont dit non ».

Cette mobilisation trouve un écho au-delà de la Côte d’Ivoire. Au Ghana, où le « galamsey » menace rivières, forêts et terres agricoles, la communauté de Jema, dans la Western North Region, a interdit l’exploitation minière sur ses terres dès 2015. Elle a ensuite créé une équipe de surveillance chargée de patrouiller dans les forêts et autour des cours d’eau. Son mot d’ordre : « Jema, no galamsey ».

Dans l’Upper West Region, la communauté de Tanchara s’est, elle aussi, mobilisée pendant plusieurs années pour défendre ses terres, son eau et ses valeurs face à un projet minier, jusqu’à obtenir son arrêt.

À l’inverse, au Sénégal, dans la région de Kédougou, notamment à Bélédougou, des communautés subissent les effets de la pression minière : poussière, réduction des terres cultivables, pression sur l’eau et dégradation de l’environnement. Certaines ont également connu des déplacements liés aux opérations minières.

De Gbémou, Sissèdougou, Yobouèkro, Andé, N’Zanfouenou et Assièkokorè en Côte d’Ivoire à Jema et Tanchara au Ghana, jusqu’aux communautés de Kédougou au Sénégal, une même question se pose : que restera-t-il aux générations futures si la recherche de l’or détruit les terres, l’eau et les moyens de subsistance ?

Le combat tous azimuts contre l’orpaillage clandestin.

De la répression à la protection durable

En Côte d’Ivoire, l’ampleur du phénomène justifie l’intensification de la riposte. Du 1er janvier au 31 juillet 2026, la Gendarmerie nationale a procédé au déguerpissement de 1 114 sites d’orpaillage illégal, à la faveur de 953 opérations, avec 1 531 personnes interpellées.

Ces interventions ont permis la saisie de 4 410,42 grammes d’or, 255 barres de dynamite, 2 541 motopompes, 59 pelleteuses et 244 groupes électrogènes, entre autres matériels utilisés dans l’exploitation clandestine.

Depuis 2021, plus de 8 500 sites d’orpaillage illégal ont été démantelés en Côte d’Ivoire et 4 474 personnes déférées devant la justice, selon un bilan présenté le 23 juillet par le Conseil national de sécurité (CNS). Parmi elles, 65 % sont des ressortissants étrangers.

Sur la seule période de janvier à juillet 2026, les opérations ont également conduit à la destruction de 16 200 abris de fortune, 6 142 motopompes et 5 845 concasseurs.

Ces chiffres témoignent de la permanence du phénomène malgré l’intensification des opérations. Ils révèlent surtout les limites d’une réponse exclusivement fondée sur le démantèlement. Car lorsqu’un site est détruit, la question demeure : qui empêchera sa reconstruction ?

La réponse pourrait se trouver précisément dans ces villages qui ont décidé de défendre eux-mêmes leurs territoires.

Un choix qui rappelle à l’Afrique qu’aucune stratégie de protection des terres ne sera véritablement durable sans l’adhésion de ceux qui les habitent. La force publique peut fermer un site, saisir une pelleteuse et interpeller des exploitants. Mais seule une communauté convaincue peut empêcher que la première fosse ne soit creusée.

De Gbémou, dans le nord ivoirien, aux villages du Moronou, en passant par Yobouèkro, Jema au Ghana ou Tanchara, une même conviction se dessine : la richesse d’un territoire ne se mesure pas uniquement à ce que son sous-sol peut livrer aujourd’hui, mais à ce que sa terre, son eau et ses forêts peuvent encore offrir demain.

(AIP)

bsp/zaar

 

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