lundi, septembre 21

Par Simon Benjamin Bassolé
Abidjan, 07 août 2026 (AIP) – Les murs blancs de l’Hôpital Psychiatrique de Bingerville (HPB) cachent une vérité silencieuse. Derrière les grilles et les couloirs aseptisés, des hommes et des femmes vivent dans l’attente. Certains y ont posé leurs valises il y a 15 ou 18 ans, sans jamais les rouvrir. D’autres sortent, errent dans les rues d’Abidjan, rechutent et reviennent, prisonniers d’un cycle dont personne ne semble pouvoir les sortir. L’hôpital soigne, stabilise, mais ne peut pas réinsérer. Et dans ce vide, des vies s’égarent, des familles s’épuisent, des malades mentaux sont abandonnés « en plein milieu de la route ». Immersion au cœur d’une urgence humanitaire et sanitaire qui appelle une réponse immédiate.

Un hôpital saturé, 50 % de rechutes, 100 patients sans solution

L’entrée de Hôpital psychaitrique de Bingerville

L’Hôpital psychiatrique de Bingerville (HPB) devait être un établissement de niveau 2, desservant les populations de Cocody et Bingerville. Il est devenu la structure de référence pour toute la Côte d’Ivoire, et même au-delà des frontières, a fait savoir la directrice générale de l’établissement, Porquet Olga épouse Mabanza, mardi 28 juillet 2026 lors d’une visite de terrain.

« Nous avons des patients de Man, Korhogo, San Pedro, Bouaké, Yamoussoukro. Et même du Ghana, du Nigeria, du Bénin », confie Mme Porquet Olga.

Dans cet hôpital ouvert depuis 1962, les données parlent d’elles-mêmes. Le HPB dispose d’une capacité d’accueil de 85 à 87 lits, une capacité dérisoire face à l’afflux constant de patients. En 2025, 20 000 patients ont été reçus, soit une hausse de 17 % par rapport à 2024. Le taux d’occupation atteint 61,3 %, un chiffre qui, en apparence modéré, cache en réalité une rotation rapide des patients, avec une durée moyenne d’hospitalisation réduite à 21 jours.

Mais le chiffre le plus alarmant est celui des 50 % de rechutes. Autrement dit, la moitié des patients sortis de l’hôpital y reviennent. Derrière ces chiffres, il y a des vies. Des hommes et des femmes qui, après avoir été soignés et stabilisés, retournent dans des familles souvent effrayées, parfois hostiles, ou se retrouvent à la rue. Faute de suivi, faute de travail, faute de perspective, ils abandonnent leurs médicaments. Et la rechute survient.

« En réalité, les patients sans solution se comptent par centaine. Ils sortent, ils errent, ils reviennent. C’est un cycle sans fin », déplore la directrice.

Parmi eux, des patients sont hospitalisés depuis 18 et 15 ans. Ils n’ont pas de famille pour les accueillir. Ils n’ont pas de solution. Ils vivent à l’hôpital.

Axel et Carelle incarnent l’urgence humaine

Assis sur un banc, le regard perdu entre les murs de l’hôpital, Axel raconte son parcours. Une enfance marquée par le rejet. Une belle-mère qui le traite comme un étranger. Des dépressions à répétition. Et la rue, comme unique échappatoire.

« Quand je suis à la maison, ils me traumatisent. Je me sens bizarre, comme si je n’étais pas à ma place. Je me dis, la rue est mieux que la maison. Mais quand c’est difficile dans la rue, je retourne à la maison… Je n’arrive pas à y rester trois jours. C’est trop lourd dans ma tête », relate Désiré Lécika Axel Rostand, interné depuis 2019.

La rue l’a conduit à voler des téléphones pour survivre. Plusieurs fois en prison. Plusieurs fois à l’hôpital. Un cycle infernal.

« Si on pouvait créer un centre d’insertion pour nous accueillir, nous former et nous permettre de nous insérer dans la vie, ça me ferait vraiment plaisir. Moi, j’ai la volonté d’y aller pour être formé. J’aimerais apprendre l’électricité en bâtiment, ou bien la pâtisserie », confie-t-il.

Quelques pas plus loin, Carelle Wole, alias « Tatachou », acquiesce. Elle aussi connaît la spirale. Les soins, la sortie, l’arrêt des médicaments par manque d’argent, la rechute, le retour à l’hôpital.

« Quand tu es ici, tu es encadré, on t’assiste. Mais quand tu sors, c’est un autre monde. Les médicaments sont chers. Quand tu n’as pas les moyens, tu arrêtes de les prendre et tu rechutes. On te ramène à l’hôpital, puis on te ressort, et le cycle recommence », témoigne-t-elle.

Carelle a pourtant un BTS. Elle a étudié et a un potentiel. Malheureusement son diplôme ne pèse pas lourd face à la stigmatisation.

« On nous voit comme des gens qui vont tout casser. On ne veut plus être traités comme ça. La réinsertion, c’est avoir un travail, un logement, une vie sociale. Il faut des centres où on peut apprendre un métier, où on est encadré », plaide-t-elle.

Le calvaire des familles, victimes silencieuses de la rechute

Derrière chaque patient, il y a une famille qui s’épuise. Les traits tirés par l’inquiétude et la fatigue, Kouassi Marie-Louise raconte le parcours du combattant de son fils.

« Mon fils est sorti il y a deux mois. Il prenait bien ses médicaments au début. Mais quand l’argent a manqué, il a arrêté. Quelques jours plus tard, il est devenu agressif, il a menacé les voisins. J’ai dû fermer ma petite boutique pour m’occuper de lui. Cette rechute m’a coûté tout ce que j’avais économisé, sans compter la peur de le voir disparaître ou se faire mal. Pendant qu’il était à l’hôpital, je me sentais coupable, mais au moins, je savais qu’il était en sécurité. ».

Comme Mme Kouassi, des dizaines de familles sont prises dans un tourbillon financier et émotionnel, obligées de tout abandonner pour tenter de sauver un proche, sans jamais y parvenir durablement.

150 000 FCFA par mois, errance, insécurité : le coût de l’inaction

L’absence de centre d’insertion a un coût. Un coût humain, d’abord. Un coût économique, ensuite. Les conséquences sociales de la rechute sont dévastatrices. De nombreux patients deviennent sans-abri, retournent en prison pour des délits mineurs, perdent leur emploi ou sont rejetés par leur famille, devenant des proies faciles pour les agressions et les violences.

« L’hospitalisation à l’hôpital psychiatrique de Bingerville s’élève à 150 000 FCFA le mois – 5 000 FCFA pour la consultation, 30 000 FCFA pour le lit, 60 000 FCFA pour la nourriture, 50 000 FCFA pour les médicaments. Pour 360 patients hospitalisés en cinq mois, la facture s’alourdit pour l’État et les familles », révèle Mme Mabanza.

Investir dans un centre d’insertion, c’est investir dans l’avenir. C’est permettre à ces jeunes de devenir des citoyens actifs, des travailleurs, des contribuables. C’est briser le cycle infernal de la rechute et de l’errance.

« Notre population est majoritairement jeune. Ce sont des personnes qui pourraient servir le pays si elles étaient réadaptées », insiste-t-elle.

Un centre d’insertion public-privé, hybride, formateur et réadaptatif

Face à l’urgence humanitaire et économique, la directrice générale de l’hôpital a dévoilé une vision audacieuse. Celle de la création d’un centre d’insertion public-privé, hybride, à la fois formateur et réadaptatif. Ce centre aura pour vocation de redonner dignité et espoir à ces patients, en leur offrant bien plus qu’un simple traitement.

« Ces centres de réinsertion vont redonner à ces personnes leur dignité. Parce que le travail rend digne, le travail libère. Le travail est considéré comme un facteur protecteur en santé mentale », martèle-t-elle.

Dr Porquet Olga, directrice général de l’HPB

Concrètement, il s’agira d’un lieu de vie où réadaptation sociale, formation professionnelle, activités génératrices de revenus, accompagnement psychologique et suivi médical se conjuguent pour offrir une véritable seconde chance.

Ce centre, dont le coût estimatif est en cours d’évaluation, pourrait accueillir, dans un premier temps, les 100 patients actuellement sans solution durable ainsi qu’un flux régulier de patients sortants. Il fonctionnerait avec une équipe pluridisciplinaire composée de psychiatres, psychologues, assistants sociaux, éducateurs spécialisés et formateurs.

Les filières de formation envisagées sont vastes et répondent aux besoins du marché. On peut citer entre autre l’agriculture, l’horticulture, l’élevage, la pisciculture, la menuiserie, l’électricité, la comptabilité ou la pâtisserie.

« Il ne s’agit pas de dupliquer l’hôpital. Il ne s’agit pas de les enfermer. Il s’agit de leur garantir un hébergement, un lieu de vie à partir duquel ils pourraient suivre leur traitement et en même temps se former en vue d’être autonomes », souligne-t-elle, citant l’exemple rwandais.

Les retombées d’un tel centre sont multiples. On peut s’attendre à une diminution significative des réhospitalisations, et donc des dépenses de santé publiques et privées. Le retour à l’emploi et à une activité économique réduira l’errance et l’insécurité, tout en améliorant l’observance des traitements. Enfin, en montrant que la réinsertion est possible, le centre contribuera à réduire la stigmatisation dont sont victimes les malades mentaux.

bsb/zaar

Encadré 1 : Les larmes de Maman Doh, ou l’espoir d’un nouveau départ pour ses trois filles

Le projet de création d’un centre de réinsertion représente pour maman Doh une véritable perspective de survie.

Lorsque Maman Doh évoque ses trois filles atteintes de troubles mentaux, sa voix tremble et ses yeux s’emplissent de larmes. Depuis plusieurs années, cette mère mène seule un combat quotidien contre la maladie, la précarité et l’épuisement.

« Dieu m’a donné trois filles malades. Depuis, toute ma vie est consacrée à elles », souffle-t-elle.

Autrefois autonomes, ses filles avaient chacune construit leur vie. L’une travaillait à la Poste, une autre avait fondé un foyer. Puis la maladie est venue tout briser. Aujourd’hui, les rechutes successives rythment le quotidien de cette famille, obligeant leur mère à interrompre toute activité pour rester constamment à leurs côtés.

Les dépenses s’accumulent. Les médicaments, les hospitalisations, le loyer, la nourriture, sans compter les besoins de son petit-fils qu’elle élève également.

« Je n’ai plus de liberté. Je dois payer le loyer, acheter les médicaments et m’occuper de toute la famille. Je ne sais plus comment faire », confie-t-elle.

À bout de forces, elle raconte avoir fondu en larmes devant la directrice de l’hôpital psychiatrique de Bingerville.

« Je lui ai dit, ma fille, je meurs. Je n’ai plus rien », avoue-t-elle.

Pour les spécialistes qui suivent cette famille, les difficultés sociales constituent un facteur aggravant des rechutes. Faute de structures d’accueil adaptées, les trois sœurs vivent sous le même toit, alors même que les médecins recommandent de les séparer afin de favoriser leur stabilité.

« Où voulez-vous que je les envoie ? Chacun, dans la famille, a déjà ses propres problèmes », lance-t-elle, désemparée.

C’est pourquoi le projet de création d’un centre de réinsertion représente, à ses yeux, bien plus qu’une nouvelle infrastructure. Il incarne une véritable perspective de survie.

« Ce serait un immense soulagement. Elles pourraient apprendre un métier, être suivies et retrouver une activité. Quand elles sont bien soignées, elles redeviennent capables de travailler », assure-t-elle.

Pour Maman Doh, un tel centre ne contribuerait pas seulement à réduire les rechutes. Il redonnerait de l’autonomie à ses filles, allégerait le poids qui pèse sur ses épaules depuis des années et offrirait enfin un avenir à toute une famille.

« Je prie pour que ce projet voie le jour. Ce serait une délivrance pour nous et pour beaucoup d’autres familles qui vivent la même souffrance. », prie-t-elle.

À travers les larmes de cette mère se dessine l’une des réalités les plus douloureuses de la maladie mentale. Derrière chaque patient se trouve souvent un proche qui s’épuise en silence. Pour ces familles, l’insertion professionnelle des malades n’est pas seulement un outil thérapeutique ; elle représente un véritable bouclier contre la rechute et un espoir de retrouver une vie digne.

bsb/zaar

Encadré 2 : Coulibaly Ibrahim, la preuve que la reinsertion peut freiner les rechutes

À l’hôpital psychiatrique de Bingerville, Coulibaly Ibrahim est présenté par le service socio-éducatif comme un véritable « cas d’école ». Ancien chef maçon, il a perdu son emploi, sa maison et sa famille après l’apparition de la maladie mentale. Depuis plusieurs années, il est pris en charge par l’établissement.

Ibrahim Coulibaly, un cas d’école pour faciliter la réinsertion des malades mentaux

Mais son histoire a pris une autre tournure lorsqu’il a été intégré aux activités quotidiennes de l’hôpital en qualité d’agent d’hygiène. Chaque matin, il participe à l’entretien des locaux en vidant les poubelles et en assurant la propreté des espaces communs. Une activité simple en apparence, mais qui a profondément changé son quotidien.

« Ce travail me plaît beaucoup. Je me sens utile et cela me fait du bien », confie-t-il avec un sourire discret.

Pour les responsables du service socio-éducatif, cette occupation régulière joue un rôle essentiel dans sa stabilité psychique. En retrouvant un rythme de vie, des responsabilités et le sentiment d’être utile à la collectivité, Coulibaly Ibrahim a gagné en confiance et en autonomie. Son parcours illustre l’une des principales convictions des spécialistes de la santé mentale.

Au-delà des médicaments, la réinsertion socioprofessionnelle constitue un maillon essentiel de la prise en charge. Un patient qui travaille, qui apprend un métier ou qui participe à une activité productive est généralement moins exposé à l’isolement, à l’oisiveté et aux facteurs favorisant les rechutes, a laissé entendre le directeur coordonnateur du Programme nationale de santé mental, Pr Koua Médard.

« Une personne vivant avec un trouble mental a droit au travail, aux loisirs, à la protection sociale et à une vie digne », déclare Pr Koua.

C’est précisément cette expérience réussie que le projet de centre de réinsertion entend reproduire à plus grande échelle. En offrant des formations professionnelles, un accompagnement psychosocial et des activités génératrices de revenus, ce futur centre ambitionne de transformer d’autres patients en parcours de réussite, à l’image de Coulibaly Ibrahim.

Pour lui, l’avenir est désormais indissociable du travail.

« Si un centre de réinsertion est créé, je voudrais continuer comme agent d’hygiène. Cela me permettra de vivre dignement », affirme-t-il.

Son témoignage donne un visage concret à l’enjeu de ce projet. Celui de faire de la réinsertion un véritable outil thérapeutique, capable de réduire durablement les rechutes et de redonner une place aux personnes vivant avec des troubles mentaux dans la société.

En Côte d’Ivoire, près de 500 personnes sont abandonnées par leur famille chaque année. Si l’on ajoute celles abandonnées dans certains camps de prière ou d’autres structures informelles, selon le Programme nationale de santé mentale.

bsb/zaar

4 question à :

Ehoué Bruno (Chef de service socio-éducatif : « l’occupation professionnelle agit comme une thérapie complémentaire… »

Face aux nombreuses rechutes observées chez les personnes souffrant de troubles mentaux, le chef du service socio-éducatif de l’hôpital psychiatrique de Bingerville, Ehoué Bruno plaide pour une prise en charge intégrant pleinement la réinsertion professionnelle.

Pourquoi la réinsertion est-elle devenue un enjeu majeur dans la prise en charge des malades mentaux ?

Ehoué Bruno: La prise en charge ne peut pas s’arrêter aux soins médicaux. Une fois stabilisé, le patient a besoin de retrouver une activité, un rôle social et une autonomie. Sans perspective de réinsertion, beaucoup retournent dans leur environnement d’origine, marqué par l’oisiveté, la stigmatisation ou le rejet, ce qui favorise les rechutes. »

En quoi un centre de réinsertion permettrait-il de réduire les rechutes ?

 Ehoué Bruno: Lorsque le patient exerce une activité régulière, il retrouve confiance en lui, respecte plus facilement son traitement et se sent utile. L’occupation professionnelle agit comme une thérapie complémentaire. C’est pourquoi un centre de réinsertion contribuerait fortement à diminuer les rechutes que nous observons aujourd’hui. »

Avez-vous des exemples qui démontrent l’efficacité de la réinsertion ?

Ehoué Bruno:  Oui. Nous avons des patients qui travaillent déjà au sein de l’hôpital, notamment dans l’entretien des locaux ou d’autres activités. Depuis qu’ils sont occupés, leur comportement s’est nettement amélioré. Ils sont plus stables, plus responsables et retrouvent progressivement leur dignité. Ces expériences montrent que la réinsertion fonctionne. »

Quel message adressez-vous aux autorités et aux partenaires ?

Ehoué Bruno: Investir dans un centre de réinsertion, ce n’est pas seulement construire un bâtiment. C’est offrir une seconde chance à des personnes qui peuvent redevenir autonomes et utiles à la société. C’est aussi soulager les familles et réduire durablement les rechutes. C’est un investissement à la fois humain, social et économique.

Par bsb/zaar

Share.

Comments are closed.

Exit mobile version