Gagnoa, 15 avr 2026 (AIP)- Science médicale de plus en plus présente dans les établissements sanitaires de la Côte d’Ivoire, la santé mentale s’ouvre aux populations. Dame Diane Evelyne Konan épouse Yao, infirmière spécialiste en psychiatrie, responsable du service de santé mentale à l’Etablissement public hospitalier départemental (EHPD) de Gagnoa, a ouvert ses portes en avril 2026 à l’AIP. Objectif visé : informer le grand public que tous, sommes susceptibles d’être victime de la santé mentale, y compris, le fœtus humain.
C’est quoi la santé mentale ?
Comme son nom l’indique, c’est tout ce qui émane de notre psychique, donc du mental. C’est un pan de la médecine, qui étudie, fait de la prévention et traite aussi des troubles mentaux. Il vient combler le vide au niveau de la santé physique que nous connaissons tous. Lorsque la santé mentale est défaillante, cela rejaillit automatiquement sur le physique que nous voyons.
Comment devient-on spécialiste de la santé mentale ?
On devient spécialiste après une formation spécialisée. Ici en Côte d’Ivoire, c’est soit au niveau des médecins, où on fait le diplôme d’étude spécialisé (DES). Soit au niveau des infirmiers, pour une spécialité qui dure deux ans.
Comment vous sentez-vous dans ce travail ?
Je me sens bien. J’aime aider mon prochain et j’aime aussi, tout ce qui tourne autour du psychisme en général. Je suis bien dedans.
Quelle est la réaction de vos parents et proches ? Comment voient-ils ce métier ?
(Sourire). Ils sont surpris. Ils crient même. D’autres me demandent si j’ai assez de force, avec la petite forme que j’aie, de pouvoir attraper ou tenir dans les griffes des fous. C’est comme cela que l’on les appelle en Afrique. Est-ce qu’on a la capacité de les maîtriser ? Je réponds toujours qu’il faut que ces derniers nous comprennent. Il faut qu’ils sachent que nous sommes là pour eux.
Que font-ils dans ce cas ?
Sachez qu’une fois qu’ils se sentent écouter, ils deviennent dociles et attentionnés. Ils s’ouvrent entièrement et disent ce qu’ils voient dans leur monde, que nous ne percevons pas. Ainsi, ils nous font entrer dans leur univers, dès lors qu’ils sont en confiance.
Est-ce que les parents des patients, ou même, les citoyens lambda, perçoivent ce que c’est que la santé mentale ?
Non, les gens ne comprennent pas, parce que chez nous en Afrique, les populations sont plus dans le raisonnement d’un esprit qui possède le malade. C’est un autre monde, un monde mystique. L’Africain comprend et surtout accepte difficilement la santé mentale. Selon lui, il s’agit d’une invention du malade. Lorsque la personne entre en transe, on n’arrive pas à comprendre. Est-ce que mentalement, la personne peut entendre des voix et communiquer avec autrui ? Ainsi, nous pouvons voir des personnes qui parlent seules. Mais dans leur monde, elles ne parlent pas seules. Elles échangent plutôt avec d’autres personnes.
Est-ce que cela est normal ?
Non, ce n’est pas normal.
Est-ce qu’ils entendent vraiment des voix ?
Oui, ils entendent vraiment des voix. Il y en a même qui placent des écouteurs, pour ne plus entendre ces voix. D’autres encore montent le volume de la musique pour éviter d’entendre des voix. C’est réel.
Pourquoi vous et nous, n’entendons pas ces voix ?
C’est parce que nous ne sommes pas dans leur monde.
Est-ce à dire que nous ne sommes pas malades comme eux ?
Chez nous, on ne dit pas maladie, on parle plutôt de troubles.
Ces troubles sont-ils fréquents en Côte d’Ivoire et notamment à Gagnoa ?
Ils sont fréquents. Que ce soit en Côte d’Ivoire, comme dans la ville de Gagnoa, ces troubles sont réels. Je dirai même qu’ils sont de plus en plus fréquents. Il faut reconnaître qu’il y a une recrudescence depuis les différentes crises politico-sociales que notre pays a vécues. Cela a créé des problèmes dans le psychisme.
Comment cela se manifeste-t-il ?
Certains ont commencé par se déshabiller pour un rien. D’autres ont commencé à ôter la vie, pour un rien. Quand je dis pour un rien, c’est que nous autres ignorons pourquoi. Mais lorsqu’on leur pose la question, ils trouvent des raisons que nous ne comprenons pas et ne percevons pas.
Comment on identifie une personne qui a besoin de consulter un spécialiste en santé mentale ?
Le premier signe qui montre que le psychisme est touché, commence par une insomnie. Soit la personne dort peu. A partir de minuit ou une heure du matin, elle cesse de dormir. Soit, elle ne dort pas du tout, de jour comme de nuit. Il faut conduire cette personne au service de santé mentale, parce que cette insomnie peut déboucher sur des troubles que nous connaissons tous. Nous ignorons peut-être les noms, lorsque nous ne sommes pas spécialistes. La population parle alors du terme générique de folie. Quelqu’un qui ne dort pas, débouche inexorablement à un moment donné, sur cette folie.
Y a-t-il un âge pour être atteint de troubles mentaux ?
Non et non, il n’y a pas d’âge pour être atteint de troubles mentaux. A tout âge, on est tous exposés. Il suffit qu’il ait un événement de vide douloureux que l’on n’a pas pu gérer. Qu’il y ait un souhait dans notre vie que l’on a vraiment voulu la réalisation et que l’on n’a pas pu atteindre. Donc, tout dépend de la fragilité émotionnelle de tout un chacun. Cela atteint tout le monde, y compris un nouveau-né. Même un fœtus qui est encore dans le ventre de sa maman, peut être atteint. Parce qu’il suffit que sa mère lui transmette cela par le placenta. Elle transmet ses émotions à son enfant. Donc, quand cette maman gère mal ses émotions et qu’elle est déprimée, cela réagit aussitôt sur le fœtus.
Comment vous, une spécialiste de la santé mentale, détectez-vous cela chez un bébé ?
D’abord le bébé, il pleure sans raison. On le calme à tout moment, mais cela ne réussit pas. Et il refuse de manger, parce que les enfants, quand ils sont touchés, refusent automatiquement l’alimentation. Donc, cet enfant se laisse aller, et il refuse tout ce qu’on lui donne. Ne recherchant que l’affection. Mais il faut aussi dire que tout dépend du niveau du trouble. Quand le niveau est vraiment léger, dès lors qu’on lui donne l’affection qu’il réclame, il se retrouve. Vous verrez qu’en Afrique en général, on peut certainement donner l’explication scientifique, mais quand un enfant est sans maman, on essaie de lui trouver une dame, sinon, une mère de substitution pour donner à l’enfant l’affection, afin que ce bébé ne développe de troubles mentaux.
Est-ce que les cas des enfants autistes font partie des cas de santé mentale ?
Oui, évidemment. L’autisme en fait partie. Le trouble du spectre auditif fait partie des troubles mentaux.
Quel est l’état des lieux de la santé mentale ici à Gagnoa ?
Ici, c’est un peu difficile à dire, parce que les enfants ne fréquentent pas trop encore le service de santé mentale. On se dit que c’est parce que les parents ne savent pas que le service existe. C’est pourquoi ils ne fréquentent pas les locaux de la santé mentale. Donc, on ne peut pas chiffrer actuellement.
Et les grandes personnes alors ?
Par contre les grandes personnes, au fur et à mesure qu’elles sont informées, viennent. Et nos collègues aussi qui sont dans les environs, depuis qu’ils savent que le service est ouvert, nous envoient les cas à Gagnoa.
Recevez-vous plus des cas des villes que des villages ?
Ils viennent plus des villages.
Pourquoi ?
Plus du village, parce que dans les périphéries, les gens essaient de comprendre beaucoup de choses. Ils essaient d’abord traditionnellement, et quand ils n’y arrivent pas, ils se tournent vers nous à l’hôpital. Résultats, les patients issus des villages sont plus nombreux.
Présentent-ils des pathologies particulières ?
Très souvent, il s’agit de patients atteints de schizophrénie, qui est un trouble mental, et qui se manifeste par une bizarrerie comportementale. La personne est désorganisée et présente un changement de comportement immédiat. Elle peut rire et peut de temps après pleurer. On constate ces comportements contradictoires chez la même personne. Il y a aussi que ce type de personne ne prend pas soin d’elle et est très négligée. C’est un constat que nous faisons. Cela est très souvent visible dans les villages.
Comment cela est possible ?
D’abord, on pense que c’est un esprit qui a pris possession de la personne, lorsqu’elle commence à se négliger, elle est bagarreuse et en fin de compte, sur conseil d’un tiers, on finit par venir en consultation.
A quoi peut attribuer ces comportements, que l’on peut qualifier de nouveaux dans les villages ?
Je ne pourrais dire s’il s’agit de comportements nouveaux, puisque je suis nouvelle ici. Mais, outre ce que je viens d’expliquer, il y’a une situation récurrente que nous constatons, et qui a pour cause profonde, la toxicomanie, surtout au niveau de la jeunesse. Et les jeunes aussi, qui sont dans les villages et qui fréquentent en ville, quand ils viennent, ils touchent aussi à la drogue, par le biais de leurs amis. Même dans les villages, ils en consomment.
Vous vous retrouvez devant ces cas ?
Nous retrouvons ces personnes dans nos patients en consultations. Surtout après quelques orientations.
Quelles catégories d’âge de patients recevez-vous ?
En général, il n’y a pas vraiment une tranche d’âge précise, pour ceux qui viennent des villages. On n’a pas vraiment travaillé sur le sujet, mais je vous dirais que l’on retrouve toutes les catégories d’âges, aussi bien des adultes, que de jeunes adultes.
Dans quels états les patients arrivent vous ?
Malheureusement, ils arrivent quand l’état du patient est grave. Parce qu’ils ont essayé le niveau mystique, et qu’ils n’ont pas obtenu de résultat probant. Le volet religieux a été essayé. Quand les parents constatent qu’ils sont eux-mêmes à bout, et qu’on leur dit qu’il existe des spécialistes qui peuvent gérer ce genre de cas, alors ils viennent vers nous. C’est comme cela qu’ils arrivent chez nous ici.
Avez-vous déjà réglé un cas ?
Oui. Mais, on ne peut pas le régler, mais le gérer. Parce que la personne a pu se retrouver entièrement. Pour ne pas que la personne replonge, cela dépend du psychisme. Parce que tout ce qui est psychisme, on ne voit pas. Cela émane de nous-même. Donc, nous demeurons, notre premier médicament. Si nous refusons que ces troubles nous envahissent, ils ne pourront pas nous envahir. Parce que c’est nous qui ouvrons les portes et encore nous qui les refermons. Donc, quand la personne comprend cela, elle arrive à surmonter beaucoup de situations. Et puis il y a une donnée importante. Si, nous qui sommes de l’entourage du patient, ne passons pas notre temps à répéter ‘’tu es fou’’, la personne arrivera à s’en sortir. Donc, tout dépend de l’homme, mais aussi de l’entourage.
Quels conseils aux populations
Qu’elles prennent soin de leur santé mentale, parce que tout ce qui affecte le psychisme, affecte aussi ce que nous voyons, c’est à dire le physique. Donc, que la personne prenne le temps de bien manger, parce que quand nous mangeons à la hâte, cela nous crée des soucis plus tard.
Ah bon ! C’est vrai ?
Oui oui… Donc, prenez le temps de bien manger.
Que veut dire bien manger ?
Asseyez-vous pour manger. Cessez de manger en marchant, en partant, ou au pas de course debout. Toutes ces attitudes ne sont pas bonnes pour la santé mentale.
Donc, tous ceux qui mangent debout, au pas de course, peuvent développer la santé mentale ?
Tout à fait. Manger debout nous fatigue. On peut développer des problèmes de santé mentale. Je dis bien on peut, je ne dis pas, on va développer des problèmes de santé mentale. Comprenons-nous bien.
Doit-on comprendre que c’est parce qu’une personne présente des prédispositions antérieures aux problèmes de santé mentale, que le fait de manger debout, déclenche la maladie, ou, c’est le fait de manger debout, qui provoque la maladie ?
Non. Je dirai que c’est parce que l’on se comporte ainsi, que l’on développe des problèmes de santé mentale. En fait, le problème chez cette personne, est qu’elle ne se donne pas le temps de faire ou réaliser une chose. L’on est préoccupé par d’autres choses. Donc, au fur et à mesure que notre esprit est concentré sur autre chose, on peut déboucher assez facilement sur un trouble mental. Accordons-nous un peu de temps à nous-mêmes. Même pour manger, pour dormir, pour faire du sport, pour se divertir. C’est important, car c’est cet ensemble d’actions qui fait la personne, qui fait l’homme. Et c’est cet ensemble qui crée ce qu’on appelle la stabilité émotionnelle.
Etes-vous partout, dans tous les établissements sanitaires départementaux ?
Nous sommes de plus en plus dans les hôpitaux. Mais nous ne sommes pas encore partout, parce que le nombre de praticiens n’est pas encore suffisant.
La raison repose-t-elle sur le nombre insuffisant de médecins ou d’infirmiers pour cette discipline ?
Je dirai oui. C’est possible, qu’il n’y ait pas beaucoup de praticiens qui s’y intéressent.
Et pourquoi ?
(Réfléchi puis sourit un peu). Nous sommes en Afrique. Lorsque dans la population, l’on vous montre du doigt comme étant la personne qui fait la psychiatrie, la réaction est automatiquement une certaine crainte. Parfois une gêne, mais aussi la peur. On vous regarde bizarrement et l’on s’interroge parfois à voix basse, si vous n’êtes pas fous aussi. Finalement, ceux qui s’y intéressent, sont vraiment ceux qui aiment vraiment le sujet. Pour l’heure, nous ne sommes pas aussi nombreux dans ce travail. Sinon, je crois que récemment, il y a eu de nombreuses admissions. Il y a même eu une spécialisation en pédopsychiatrie au niveau des infirmiers et sages-femmes. Je pense quand même, que cela évolue peu à peu, même si nous ne sommes pas partout sur l’étendue du territoire ivoirien. C’est la triste réalité.
Est-ce que ce n’est pas parce que votre métier n’est pas suffisamment valorisé financièrement ? Il n’y a pas de ‘Gombo’ dedans, comme disent les Ivoiriens.
(Rire), je ne dirai pas ‘Gombo’, parce que moi-même je ne mérite pas les gombos. Mais, ce que je sais, c’est lorsque l’on exerce dans le métier que l’on aime, on travaille avec passion. Donc, on ne sent même pas que l’on s’épuise.
Quel regard les populations portent sur vous en qualité de spécialiste de la santé mentale ?
Dans l’hôpital où nous sommes, nous sommes accueillis à bras ouverts, parce que nombreuses sont les personnes qui reconnaissent qu’elles ont des soucis au niveau mental. Elles viennent vers nous. Mais nombreux sont encore sceptiques, encore que nous sommes en Afrique, avec les tabous, faisant référence aux esprits. Nous voudrions les rassurer qu’il s’agit de phénomènes que nous pouvons expliquer en santé mentale. Nous les aidons par la psychothérapie, par un changement de comportement au niveau émotionnel, par la médication. Donc la prise des médicaments que nous donnons. Nous les aidons aussi par la famille, qui est le soutien le plus important du malade.
On pourrait vous voir faire des campagnes de sensibilisation, comme on en fait pour le dépistage du diabète et l’hypertension ici à Gagnoa ?
Humm…(rire), c’est assez compliqué parce que pour une seule consultation, on peut taper deux heures. Donc, ce n’est pas vraiment évident. Mais, cela peut arriver, puisque qu’il y a des campagnes qui se font. Donc, c’est possible. Maintenant, si la main d’œuvre est forte, je pense que l’on pourra l’envisager.
Quel message avez-vous pour les populations ?
Je voudrais vraiment faire une sensibilisation à l’endroit de toute la population qu’elle soit à Gagnoa, ou à Abidjan. Les cas que nous appelons, ‘‘l’esprit l’a possédé’’, ou bien, ‘’ceux sont les génies qui ont demandé et cela n’a pas été fait’’, ou bien ‘’ces personnes sont possédées par des forces que nous ne connaissons pas’’, ne sont pas forcément spirituelles. Très souvent, ces maux ont des origines provenant de la santé mentale, que beaucoup ne maîtrisons pas. Donc, que la population nous fasse confiance, pour nous confier leurs parents, qui ont ces troubles-là. Pour qu’ensemble, avec eux, nous puissions les aider à en sortir, et à continuer leur vie comme si de rien n’était. Parce que c’est possible. C’est vrai, que l’on ne peut pas dire que l’on en guérit totalement et complètement, mais on peut maîtriser le trouble. Parce qu’il s’agit du psychisme, on ne voit pas dedans. Donc, on ne peut pas vraiment affirmer à 100%. Mais, ce que l’on peut faire, c’est d’aider la personne à aller mieux et c’est pour que la personne en elle-même, fasse en sorte de ne plus plonger. Cela est possible.
(Une interview réalisée par Dogad Dogoui, AIP Gagnoa)
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