Abidjan, 07 oct 2026 (AIP) – La réforme de la gouvernance électorale entre dans une phase décisive en Côte d’Ivoire, avec la multiplication des propositions visant à remplacer la Commission électorale indépendante (CEI), dissoute le 6 mai 2026 après 25 années d’existence.
Une nouvelle étape a été franchie lundi 5 octobre avec le dépôt, auprès du ministre de l’Intérieur et de la Sécurité, Vagondo Diomandé, d’une proposition commune portée par plusieurs formations de l’opposition et organisations de la société civile.
Cette initiative intervient quelques jours après la transmission, le 28 septembre, des propositions du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI-RDA), qui a choisi de maintenir une démarche autonome.
Au-delà du remplacement juridique de la CEI, le débat porte désormais sur l’architecture, l’indépendance, la composition et les mécanismes de contrôle du futur dispositif électoral.
Le gouvernement veut séparer les fonctions électorales
Dissoute par ordonnance le 6 mai 2026, la CEI doit laisser place à un nouveau mécanisme dont les contours sont encore en discussion.
Le gouvernement justifie sa décision par les critiques et réserves accumulées autour de l’institution et par la nécessité de restaurer la confiance des acteurs politiques et des citoyens dans le processus électoral.
Lors d’une rencontre avec les partis politiques et les organisations de la société civile, le 22 juin, le Premier ministre Robert Beugré Mambé avait présenté les grandes orientations de la réforme gouvernementale.
Le projet de l’exécutif repose notamment sur la séparation de trois grandes fonctions : l’organisation matérielle des élections, le recensement et la compilation des suffrages, ainsi que la supervision et le contrôle du processus électoral.
L’objectif affiché est d’éviter qu’une même institution soit simultanément chargée d’organiser, de centraliser et de contrôler l’ensemble du processus.
Le gouvernement entend parallèlement préserver l’expertise et les acquis techniques de la CEI, notamment son expérience dans l’organisation des scrutins, son maillage territorial, sa maîtrise des listes électorales ainsi que son patrimoine documentaire et opérationnel.
La réforme devrait également accorder une place accrue aux technologies, notamment pour l’identification des électeurs, la géolocalisation des bureaux de vote, la transmission des informations et la publication des résultats. L’exécutif insiste toutefois sur la nécessité de sécuriser et d’auditer ces outils et de les accompagner de garanties humaines et juridiques.
L’opposition veut un organe électoral véritablement indépendant
Plusieurs composantes de l’opposition estiment toutefois qu’une réforme technique ne suffira pas à restaurer la confiance.
Elles plaident pour une indépendance accrue de l’arbitre électoral et remettent en question la présence directe des représentants des partis politiques et des pouvoirs publics au sein de l’organe chargé de conduire les opérations électorales.
Le projet initial porté par Simone Ehivet Gbagbo et plusieurs organisations de la société civile prévoyait ainsi la création d’un Haut Conseil pour les élections (HCE), composé de personnalités issues notamment de secteurs professionnels et de la société civile.
Dans cette approche, les partis politiques ne devraient pas siéger directement au sein de l’organe technique chargé d’organiser les élections.
Cette proposition a évolué au fil des discussions, notamment autour d’une architecture de 13 membres, conçue comme indépendante des partis politiques et de l’exécutif.

D’autres propositions ont parallèlement émergé, dont celle de la Coalition pour une alternance pacifique en Côte d’Ivoire (CAP-CI), qui défendait une Commission électorale nationale indépendante, et celle de l’Alliance démocratique pour la Côte d’Ivoire (ADCI), avec son projet d’Agence nationale des élections et des statistiques (ANES).
Une proposition commune entre plusieurs formations de l’opposition
Ces différentes approches ont connu un rapprochement avec le dépôt, lundi 5 octobre, d’une proposition commune par le PPA-CI de Laurent Gbagbo, la CAP-CI de Pascal Affi N’Guessan, l’ADCI d’Assalé Tiémoko et le groupement de partis et organisations de la société civile à l’origine du projet de Haut Conseil pour les élections.
Les différentes propositions ont ainsi été fondues en une architecture commune articulée autour de deux grandes composantes.
« Le Haut Conseil pour les élections était une proposition conduite par Mme Simone Ehivet, regroupant un certain nombre de partis politiques et de personnalités de la société civile. La Commission électorale nationale indépendante était la proposition de la Coalition pour une alternance pacifique en Côte d’Ivoire. L’ANES était une proposition de l’ADCI, Aujourd’hui et demain, la Côte d’Ivoire. Et donc, ce sont ces différentes propositions qui ont été fondues avec celles du PPA-CI pour déboucher sur une proposition commune que nous avons validée (…) et que nous avons décidé de remettre à M. le ministre de l’Intérieur », a expliqué Pascal Affi N’Guessan après le dépôt du document.
Il a ajouté que « La première exigence, c’est que l’organe chargé des élections soit un organe véritablement indépendant, neutre et impartial ».
Le président du Front populaire ivoirien (FPI) a insisté sur la nécessité de recruter des experts sur des bases rigoureuses, notamment « par l’appel à la candidature, avec des contrats d’objectifs ».
« Parce que nous voulons que l’organe électoral puisse mener sa mission sans aucune considération partisane », a-t-il ajouté.
La seconde composante serait un organe d’observation et de surveillance réunissant les différentes parties prenantes au processus électoral.
Il pourrait notamment regrouper des représentants des partis politiques, des institutions et des organisations de la société civile. Sa mission serait de suivre le déroulement des opérations, d’interpeller l’organe technique en cas de nécessité, de formuler des recommandations et de contribuer au contrôle de la fiabilité du processus.
« La confiance n’exclut pas le contrôle », a conclu Pascal Affi N’Guessan.
L’idée défendue est ainsi de séparer clairement l’organe qui organise les élections de ceux qui observent, surveillent et contrôlent leur déroulement.
Le PDCI-RDA maintient une démarche autonome
Cette convergence d’une partie de l’opposition ne signifie toutefois pas que l’ensemble des formations politiques se retrouve désormais autour d’une même architecture.
Le PDCI-RDA a choisi de maintenir une démarche autonome. Son porte-parole, Brédoumy Soumaïla, a indiqué mardi 6 octobre 2026, lors d’une conférence de presse au siège du parti à Abidjan, que sa formation avait transmis ses propres propositions au ministre de l’Intérieur et de la Sécurité le 28 septembre 2026.
Il a estimé que les Ivoiriens attendaient davantage qu’un simple changement de dénomination.
« Les Ivoiriens attendent davantage qu’un simple changement de dénomination. Ils attendent une réforme profonde, capable de restaurer durablement la confiance », a-t-il dit.
Le document d’orientation du PDCI-RDA a été élaboré sur instruction du président du parti, Tidjane Thiam, puis transmis au ministre de l’Intérieur ainsi qu’au groupe parlementaire du parti.
Le PDCI-RDA n’a donc pas intégré la proposition commune déposée lundi par les autres composantes de l’opposition, néanmoins il partage avec plusieurs autres formations l’idée d’une réforme profonde, précédée d’une concertation politique suffisamment large.
Il estime également que la révision du Code électoral doit accompagner la mise en place du futur organe électoral afin d’assurer la cohérence de l’ensemble du dispositif.
Le risque d’un statu quo sous une nouvelle appellation
Plusieurs acteurs de l’opposition redoutent ainsi qu’un changement de nom ou d’organigramme ne suffise à garantir une véritable rupture avec le système précédent.
La question porte notamment sur les procédures de nomination des membres, l’autonomie financière, la gestion de la liste électorale, la centralisation et la publication des résultats, ainsi que sur les mécanismes de contrôle et de contestation.
Le gouvernement considère, pour sa part, que la séparation des fonctions constitue déjà une rupture substantielle avec le modèle de la CEI. La divergence porte donc moins sur la nécessité de réformer que sur la manière d’organiser cette rupture.
La confiance au cœur du débat
Derrière les divergences institutionnelles se trouve une préoccupation commune : garantir l’acceptation des résultats des prochaines élections.
Le gouvernement rappelle que plusieurs scrutins ivoiriens, notamment ceux de 2000, 2010 et 2020, ont été suivis de crises politiques et post-électorales. La crise de 2010-2011 a notamment fait plus de 3.000 morts selon les chiffres cités par le Premier ministre.
L’exécutif met donc l’accent sur la professionnalisation de l’administration électorale, la séparation des responsabilités, la traçabilité des résultats et le contrôle du processus. L’opposition insiste, quant à elle, davantage sur l’indépendance de l’arbitre, la sélection des experts, la neutralité de l’institution et le contrôle citoyen.
Les deux approches se rejoignent ainsi sur l’objectif de restaurer la confiance, mais divergent sur les garanties institutionnelles nécessaires pour y parvenir.
La société civile veut peser sur l’architecture du futur système
La société civile entend également participer à la définition du nouveau dispositif. Un collectif regroupant plusieurs organisations ayant pris part à l’observation des élections de 2025 a présenté, en juillet 2026, un « Livret blanc » consacré à la gouvernance électorale.
Le document met notamment en avant les principes d’indépendance, de compétence, d’inclusivité et de transparence.
Il préconise également une séparation des responsabilités stratégiques, techniques et pédagogiques et envisage une commission électorale composée d’experts, bénéficiant d’un mandat unique de six ans non renouvelable.
Ces propositions rejoignent, sur plusieurs aspects, la volonté exprimée par une partie de l’opposition de confier les opérations électorales à des professionnels indépendants, tout en maintenant un mécanisme de surveillance associant les différentes parties prenantes.
On peut conclure alors que l’enjeu est donc moins de trouver un nouveau nom à l’institution que de construire les garanties susceptibles de faire accepter son fonctionnement et, surtout, les résultats qu’elle contribuera à produire.
(AIP)
tn/fmo