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Côte d'Ivoire-AIP/ Les trieuses et les Marakas, piliers invisibles de l’anacarde à Séguéla (Reportage)

Côte d'Ivoire-AIP/ Les trieuses et les Marakas, piliers invisibles de l’anacarde à Séguéla (Reportage)

Par BRAHIMA KOMARA / 13 avril 2026 à 09:09 / le 13 avril 2026 à 09:09 / Temps de lecture : 5 min

Séguéla, 13 avr 2026 (AIP) – À Séguéla, capitale du Woroba, l’anacarde n’est pas qu’une culture agricole. C’est une respiration collective, une activité qui nourrit des familles entières et redessine les équilibres sociaux. Dans les cours poussiéreuses des coopératives, l’air est saturé de l’odeur âcre des noix fraîchement ramassées. La poussière rouge colle aux vêtements, le soleil brûlant impose sa loi. Dans ce décor rude, les trieuses et les Marakas, invisibles mais essentiels, portent sur leurs épaules la réputation internationale de l’anacarde ivoirien.

Les trieuses : la précision au féminin

Un groupe d jeunes femmes triant dans la cour d’une coopérative à Séguéla

Assises ou courbées en rang, les femmes trient les noix une à une. Le bruit sec des cajous tombant dans les bassines rythme la journée, ponctué par les éclats de rire et les cris des enfants. L’odeur des noix se mêle à celle de la sueur, créant une atmosphère à la fois rude et familière. « Sans elles, la filière ne pourrait répondre aux exigences des partenaires internationaux », affirme le président de la coopérative Worodougou, Soumahoro Abdoulaye.

Pour la trieuse, Diomandé Fatoumata, mère de deux enfants, venue d’Abidjan, ce travail est une renaissance.« Quand j’ai touché mon premier billet, j’ai senti que je pouvais enfin compter sur moi-même. Ce métier me permet de nourrir mes enfants et d’espérer relancer mon commerce de friperie», dit-elle, souriante.

Une autre trieuse, Ouedraogo Maimouna, fait ce travail depuis plus de 10 ans. Concentrée sur ses gestes précis, elle raconte qu’elle  gagne entre 2000 et 2500 francs CFA par jour. « Avec ça, j’ai pu envoyer mes enfants à l’école et tenir mon commerce de charbon. C’est mieux que de dépendre des hommes. Nous sommes fières de subvenir à nos besoins», affirme-t-elle.

Ne parler surtout pas d’interdiction de travail de mineur à la jeune, Mariam Coulibaly, qui, malgré ses 17 ans, voit en cette activité un moyen d’aider ses parents et d’acquérir son indépendance. « Grâce à l’activité de trieuse, j’ai pu aider ma mère à achever la construction de sa maison et j’ai gagné mon indépendance », se réjouit-elle.

Ces témoignages révèlent que le triage est bien plus qu’une technique : c’est un chemin vers la dignité et l’autonomie.

Les Marakas : la force motrice

À quelques mètres, les Marakas (sobriquet donné aux hommes qui se livrent au transport de la production) plient leurs épaules sous le poids des sacs rugueux. Chaque pas est accompagné d’un souffle lourd, chaque mouvement soulève un nuage de poussière rouge. Le jeune Grambouté Baba, la quarantaine, venu du Burkina Faso, ne cache pas la pénibilité du travail. « C’est dur, mais c’est avec ça que je nourris ma famille et que je paie l’école des enfants », explique-t-il.

Des Marakas dans un dans un magasin transportant des sacs de noix de cajou pour déverser au soleil pour le séchage

Pour Mamadou Magassa, jeune Malien de 20 ans, ce métier est une opportunité saisonnière. « Je viens chaque année pour la traite. L’an dernier, j’ai gagné plus de 500 000 francs CFA. Ensuite, je retourne cultiver dans mon village», révèle-t-il.

Selon le PCA de la CAPUWO, Diomandé Ibrahim « les Marakas sont la force motrice de la filière. Sans eux, il n’y a pas de commercialisation. Ils assurent la logistique du champ jusqu’au port ».

Payés entre 325 et 500 F CFA par sac, ces porteurs garantissent la fluidité de la chaîne logistique.

Malgré l’importance du métier, rares sont les jeunes ivoiriens qui acceptent de devenir Marakas. Jugé trop pénible et dévalorisant, ce travail est laissé aux migrants saisonniers venus du Burkina Faso et du Mali. « Nos jeunes recherchent des emplois perçus comme plus valorisants. Mais en réalité, les Marakas gagnent de l’argent chaque jour et contribuent directement à l’économie locale », regrette Soumahoro Abdoulaye.

Un exode rural inversé

Les trieuses souvent venues des grandes villes du pays pour se faire un peu d’argent

Pendant la campagne, Séguéla change de visage. Les rues se remplissent de femmes venues d’Abidjan ou Bouaké, bassines à la main, pagnes colorés contrastant avec la terre ocre. Elles viennent chercher ici ce que la ville ne leur offre pas : un revenu immédiat. « C’est un exode à l’envers. Les citadines quittent les grandes villes pour venir travailler à Séguéla. L’anacarde attire, il donne du travail là où on ne l’attend pas », explique Soumahoro Abdoulaye.

La sueur comme socle de dignité

Dans la chaleur écrasante, les bassines s’entrechoquent, les cris des enfants se mêlent aux conversations, les souffles des porteurs résonnent comme une cadence de labeur. Mais derrière cette fatigue immense, il y a une fierté. « C’est à la sueur de notre front que nous gagnons dignité et autonomie », conclut Ouedraogo Maimouna, le regard ferme.

(AIP)

ik/fmo