Côte d'Ivoire-AIP/ La cigarette électronique jetable (puff) nouvelle reine des soirées entre étudiantes dans une cité à Yopougon (Reportage)
Par SIMON BENJAMIN BASSOLE / 15 mai 2026 à 21:31 / il y a 17 heures / Temps de lecture : 10 minPar Simon Benjamin Bassolé
Abidjan, 15 mai 2026 (AIP) – Une fumée parfumée à la cerise flotte entre les tables pendant que les basses de l’afrobeat couvrent les conversations. Dans cet espace en plein air de la cité Mamie Adjoua à Yopougon, les éclats de rire se mêlent aux odeurs de grillades et au brouhaha d’une soirée ordinaire entre étudiants. Sous les lumières tamisées, trois jeunes filles attirent discrètement l’attention. Dans leurs mains, ni cigarette classique ni imposante chicha. Seulement une petite cigarette électronique jetable aux couleurs vives, plus connue sous le nom de « puff ». À tour de rôle, elles aspirent une bouffée avant de faire circuler l’appareil, devenu au fil des mois un accessoire presque banal dans certaines soirées étudiantes.
Une habitude installée après les cours
Âgées de 17 à 22 ans, S.C., M.A. et K.O. se retrouvent régulièrement après les cours pour « décompresser ». Ce mercredi 13 mai 2026, elles acceptent de se confier à l’Agence ivoirienne de presse (AIP), sous couvert de l’anonymat.
Autour de la table, la puff passe de main en main. « On fait la ronde », lance l’une d’elles dans un rire complice.
Dans leur jargon, l’expression signifie partager la cigarette électronique à tour de rôle, comme une cigarette classique entre amis.
Pour ces étudiantes, le vapotage dépasse désormais le simple effet de mode. Il accompagne les confidences, les discussions et les moments de relâchement après les cours.
« Quand on tire, la tête tourne un peu pendant quelques secondes. Après ça passe, mais on aime cette sensation. Une bouffée permet de rester dans un bon mood », confie S.C., 17 ans, étudiante en licence 1 d’administration des affaires dans une université privée.
Grande silhouette élancée, cheveux teintés, piercings aux oreilles et tenue décontractée, elle incarne une partie des codes esthétiques de la jeunesse urbaine actuelle. À ses côtés, M.A. et K.O., étudiantes en licence 3 de communication, affichent le même style assumé. Locks soigneusement entretenues, langage relâché et allure détendue.
Dans cet environnement où musique, grillades et vapotage cohabitent naturellement, les trois jeunes femmes semblent évoluer avec aisance.
“Une taff” pour tuer le stress
Depuis septembre 2025, la puff s’est progressivement installée dans leur quotidien. Chacune dit avoir commencé seule avant que cette pratique ne devienne une activité collective.
« En groupe, c’est plus intéressant. On s’évade, on rigole et on oublie un peu les soucis », explique K.O.
Elles se fournissent auprès d’un vendeur recommandé par une amie. Entre elles, une simple expression suffit pour réclamer l’appareil. « Une taff », est le service est fait.
Parmi les nombreux arômes disponibles, leur préférence va à la cerise. « C’est plus doux », assure M.A., en tenant entre ses doigts une puff blanche fluorescente.
Pour ces étudiantes, le produit présente surtout un avantage pratique. Discrète, légère et facile à transporter, la puff peut être utilisée presque partout, contrairement à la chicha qui nécessite souvent un espace dédié.
Vendues entre 5 000 et 15 000 FCFA selon les modèles et le nombre de bouffées disponibles, ces cigarettes électroniques jetables séduisent de plus en plus de jeunes consommateurs.
Un commerce florissant porté par les saveurs et les réseaux sociaux

À Cocody, dans plusieurs boutiques spécialisées, les modèles de puffs s’alignent derrière les vitrines. Couleurs fluorescentes, emballages rappelant parfois des produits cosmétiques, parfums exotiques (raisin glacé, barbe à papa, cola, bubble-gum ou encore pêche). Tout semble pensé pour attirer une clientèle jeune.
« Certains clients recherchent des produits avec nicotine, d’autres préfèrent sans. Nous faisons la différence selon les besoins », explique Latifa Fane, commerçante.
Selon des vendeurs du secteur, la majorité des produits commercialisés provient de Chine. Sur les réseaux sociaux, plusieurs revendeurs assurent également la promotion de ces cigarettes électroniques à travers des vidéos et publications ciblant principalement les jeunes.
Un spécialiste alerte sur les dangers d’une dépendance précoce
Malgré les mises en garde sanitaires, les risques liés au vapotage semblent minimisés par plusieurs consommatrices.
« On nous dit souvent ça pour nous empêcher de fumer », réagit S.C., interrogée sur les dangers de cette pratique.
Pourtant, derrière les saveurs sucrées et l’apparence inoffensive des puffs, les spécialistes alertent sur les risques réels liés à la nicotine, une substance hautement addictive.
Selon l’experte de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) Soraya Dieng, les nouveaux produits du tabac, communément appelés VAP ou cigarettes électroniques, chauffent un liquide contenant de la nicotine et diverses substances chimiques dont les effets sur la santé restent préoccupants.
Elle estime que l’industrie du tabac a développé ces produits pour contourner les avancées de la lutte antitabac et séduire une clientèle plus jeune.
« L’industrie du tabac a trouvé une riposte à l’avancée de la lutte antitabac », souligne-t-elle, relevant que près de 7 000 arômes — menthol, vanille, pina colada, barbe à papa ou encore cola glacé — sont utilisés pour rendre ces produits particulièrement attractifs auprès des adolescents et des jeunes adultes.
Pour Mme Dieng, cette stratégie contribue à banaliser le vapotage dans les espaces fréquentés par les jeunes, tout en favorisant une exposition précoce à la nicotine et aux comportements addictifs.
« Nous demandons aux États d’interdire ces produits ou de les réglementer de manière aussi stricte que les autres produits du tabac », insiste-t-elle.
Une pratique en progression dans les milieux scolaires et universitaires
Les spécialistes ivoiriens observent également une progression inquiétante de ces pratiques chez les adolescents et les étudiants.
Selon Dr Brou Dieudonné Koffi, président du Club ivoirien de lutte contre le tabagisme, l’avortement et le sida en milieu scolaire (CILTAS-MS), les nouveaux produits du tabac gagnent du terrain dans les établissements scolaires et universitaires, notamment auprès des jeunes filles attirées par leur aspect discret et leurs saveurs sucrées.
L’enquête internationale Global Youth Tobacco Survey 2023, révèle que 11,6 % des élèves âgés de 13 à 15 ans consomment actuellement des produits du tabac. Si les garçons demeurent les plus nombreux (14,3 %), la situation des filles retient de plus en plus l’attention avec 8,9 % de consommatrices. L’enquête révèle également que 5,2 % des élèves utilisent la cigarette électronique, avec 4,1 % chez les filles.
La Côte d’Ivoire durcit sa réglementation
Face à l’essor du « vapotage », le gouvernement ivoirien a renforcé son arsenal juridique.
Le porte-parole du gouvernement, Amadou Coulibaly, a annoncé en janvier 2025, l’adoption d’un décret portant modalités d’application de l’interdiction de fumer dans les lieux publics et les transports publics.
Pris en application de la loi du 23 juillet 2019 relative à la lutte antitabac, ce texte étend désormais l’interdiction aux cigarettes électroniques et autres nouveaux produits du tabac.
Selon le ministre, ces produits, malgré leur apparence « sophistiquée », demeurent nocifs pour la santé.
Le décret impose notamment aux responsables de lieux publics et de transports d’afficher des panneaux visibles interdisant de fumer ou de vapoter, de retirer les cendriers et de faire respecter strictement cette réglementation.
Mais dans les résidences étudiantes, les maquis et certains espaces privés où les jeunes se retrouvent loin des regards, la puff continue de circuler discrètement de main en main. Sous les néons des soirées estudiantines et derrière ses parfums fruités, cette petite cigarette électronique gagne peu à peu du terrain auprès d’une jeunesse qui semble encore loin d’en mesurer tous les dangers.
(AIP)
bsb/
Encadré 1
« La puff m’a rendue accro sans que je m’en rende compte »
La cigarette électronique jetable, ou « puff », séduit de nombreux jeunes ivoiriens par ses couleurs et ses saveurs fruitées. Derrière cette apparente innocuité se cache une dépendance redoutable, témoigne R.K, étudiante en linguistique à l’Université Félix Houphouet Boigny de Cocody qui a réussi à arrêter après six mois de consommation régulière.

« Tout a commencé par une soirée entre amis. Une amie a sorti une puff à la fraise. Elle m’a dit : « Goûte, ce n’est pas dangereux, c’est juste de la vapeur ». J’ai tiré une bouffée. Ça n’a pas grillé la gorge. Je me suis dit : pourquoi pas ? », raconte la jeune fille.
Au début occasionnelle, sa consommation est devenue quotidienne. « J’ai acheté la mienne. Je la sortais entre les cours, dans la voiture, avant de dormir. Mes parents ne voyaient rien. Ma mère a même cru que c’était un nouveau rouge à lèvres », confie-t-elle.
Six mois plus tard, R.K réalise qu’elle ne peut plus s’en passer. « Sans ma puff, je devenais irritable, nerveuse, je cherchais partout. Une vraie dépendance. J’en consommais deux par semaine », explique-t-elle.
Un matin, des symptômes alarmants apparaissent. « Je me suis réveillée avec une douleur à la poitrine et une toux sèche qui ne passait pas. J’ai eu peur. Le médecin m’a diagnostiqué une irritation bronchique liée à la cigarette électronique », révèle-t-elle.
Le praticien l’a informée des risques : présence de nicotine, de formaldéhyde et de diacétyle, substance responsable du « poumon du popcorn », une maladie pulmonaire grave.
R.K a alors décidé d’arrêter du jour au lendemain. « Les premières semaines ont été très dures : insomnies, angoisses, envie irrésistible de tirer une bouffée. J’ai tenu grâce à un soutien psychologique », confie-t-elle.
Aujourd’hui guérie, elle met en garde les jeunes. « Je vois des mineurs acheter des puffs librement à la gare. Ils pensent que ce n’est pas grave. La puff n’est pas un jouet. C’est un piège. Elle rend accro sans qu’on s’en rende compte », prévient-elle.
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Encadré 2
Tabagisme féminin : le PNLTA alerte sur les risques accrus pour la fertilité, la grossesse et la ménopause

Dr Koffi Nestor, médecin de santé publique au Programme national de lutte contre le tabagisme (PNLTA), tire la sonnette d’alarme sur les effets spécifiques et souvent plus graves du tabac chez les femmes.
« Le tabac, y compris sous forme électronique, est toxique pour les femmes. Les effets sont souvent plus intenses que chez les hommes à cause des hormones féminines, notamment les œstrogènes », martèle-t-il.
Ce spécialiste souligne que les conséquences dépassent largement les troubles respiratoires ou cardiovasculaires. Le tabagisme agit aussi sur la fertilité et la santé reproductive.
« Une femme qui fume tombe moins facilement enceinte. Et lorsqu’elle l’est, il s’agit d’une grossesse à risque qui peut conduire à une fausse couche », précise le médecin. Les risques ne s’arrêtent pas à la mère. Le développement du fœtus peut également être compromis.
« Le tabagisme pendant la grossesse peut entraîner des enfants mort-nés, des bébés de faible poids ou porteurs de malformations », avertit-il. Ces enfants sont aussi plus vulnérables aux pathologies respiratoires.
bsb/zaar