Côte d’Ivoire-AIP/Consommation de chicha et cigarette électronique : les adolescents déplacent leurs pratiques vers les résidences privées à Abidjan (Enquête)
Par SIMON BENJAMIN BASSOLE / 15 mai 2026 à 21:24 / il y a 17 heures / Temps de lecture : 7 minPar Simon Benjamin Bassolé
Abidjan, 15 mai 2026 (AIP) – La cigarette et la chicha ne disparaissent pas des espaces publics abidjanais. Elles se déplacent. Discrètes, elles investissent désormais les résidences privées, transformant certains appartements en lieux de consommation à l’abri des regards. De Cocody Angré à Yopougon, en passant par une résidence hôtelière de la capitale économique, une nouvelle géographie du tabagisme adolescent (ados) se dessine, interrogeant les autorités sanitaires.
Selon l’enquête GYTS 2023 menée auprès des 13-15 ans avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et le Centre de contrôle et de prévention des maladies (CDC), 47,5 % des jeunes sont exposés à la fumée du tabac dans les lieux publics et 11,6 % consomment actuellement des produits du tabac (14,3 % chez les garçons, 8,9 % chez les filles).
« On loue des résidences pour être tranquilles »
À Yopougon, Aata Koné, 15 ans, élève en seconde, raconte un usage banalisé dans son entourage. « Dans les lieux publics, on se sent observés. Alors on loue des résidences pour être entre nous », explique-t-elle.
Chicha, parfois cigarette électronique, l’ambiance se veut conviviale et festive. « On ne voit pas ça comme dangereux. C’est juste pour se détendre. Nous fumons à l’insu des parents pour ne pas avoir de problèmes » affirme-t-elle.
Dans la même commune, Valérie Konan, mère de famille, a découvert une cigarette électronique dans le sac de son fils adolescent. « Au début, je pensais que c’était une clé USB. Je ne savais même pas que les jeunes fumaient ce genre de produit », confie-t-elle, inquiète.
Un ancien vigile d’une résidence de Cocody Angré, devenu agent d’entretien, confirme ces regroupements nocturnes. « Ils viennent souvent en groupe. Parfois une dizaine. Ils restent jusqu’à tard dans la nuit », observe-t-il.
L’immeuble, calme en journée, change d’ambiance à la tombée de la nuit. Des jeunes de 15 à 25 ans s’y retrouvent après les cours. Les plaintes des résidents ont poussé ces regroupements hors des espaces communs, vers des appartements loués temporairement, parfois avec la complicité de gardiens ou d’intermédiaires.
« Ils sont très embêtant », se plaint une locatrice, habitant un immeuble dont des studios ont été transformés en résidences privées.
« Interdit sur le papier, toléré dans les faits »
Dans les résidences privées, le phénomène prend une autre ampleur. Un opérateur immobilier de Yopougon confie que sa clientèle est « composée de jeunes de 15 à 30 ans », avec une forte hausse lors des périodes festives.
« La chicha s’est imposée comme un produit de consommation sociale, facile d’accès », explique-t-il.
Pourtant, la plupart de ces établissements affichent des règlements intérieurs interdisant formellement la chicha.
« Tout dépend du client et des arrangements », reconnaît un gestionnaire de résidence. Certains exploitants ferment les yeux moyennant des conditions financières, mais mettent fin à la location dès que le bruit ou la fumée dérangent le voisinage.
Une petite économie informelle
Derrière ces pratiques, un marché discret s’organise. Locations à courte durée, consommation sur place, accessoires de chicha. Une chaîne économique se met en place, malgré les interdictions.

« Les deux chambres et salon sont louées à 35 000 FCFA pour 24 heures. La chicha est servie à 40 000 FCFA », détaille un gestionnaire, qui se réjouit de ces revenus difficiles à ignorer.
Santé publique : une perception du risque encore faible
Pour les spécialistes, la situation est alarmante. La chicha est souvent perçue à tort comme moins nocive que la cigarette. Une session d’une heure équivaut pourtant à l’inhalation de 100 à 200 fois plus de fumée qu’une cigarette, soit environ 40 bouffées par inhalation.
« Une seule session de chicha équivaut à fumer deux paquets de cigarettes en une heure. Ajoutez à cela le partage de l’embout, le charbon toxique et parfois des drogues, et vous obtenez un cocktail mortel que les jeunes considèrent à tort comme festif. », prévient, Dr Koffi Nestor, médecin de santé publique au Programme national de lutte contre le tabagisme (PNLTA)
Le charbon utilisé produit du monoxyde de carbone, des métaux lourds et des hydrocarbures cancérigènes. Le partage de l’embout favorise la transmission de maladies infectieuses (tuberculose, hépatite). Certains jeunes y ajoutent du cannabis ou d’autres substances psychoactives.
La cigarette électronique n’est pas épargnée. Ses aérosols contiennent du formaldéhyde (cancérogène), de l’acroléine (irritant pulmonaire) et du diacétyle, responsable du « poumon du popcorn ». Des cas de lésions pulmonaires graves, appelés EVALI, ont conduit à des hospitalisations et des décès. Chez les adolescents, la nicotine altère les fonctions cognitives et prédispose à d’autres addictions.
Encadré 1
Deux phénomènes majeurs expliquent le tabagisme chez les adolescents (Sociologue)
Pour Dr Kouabenan Badou Simon, sociologue l’augmentation du tabagisme adolescent s’explique par deux phénomènes majeurs.

D’abord, la crise de l’adolescence, cette période de transition où le jeune cherche à se libérer du contrôle familial. La cigarette devient alors un symbole d’appartenance et de solidarité entre pairs. Les industriels du tabac exploitent cette quête avec des produits « fashion » (saveurs fruitées, designs attractifs), déconstruisant l’image répugnante transmise par les parents.
Ensuite, l’influence des médias et des réseaux sociaux, qui créent un fort désir de mimétisme. Les sorties sont mises en scène et partagées, normalisant l’usage de la chicha et de la cigarette électronique. Le phénomène se propage ainsi dans tous les milieux, des quartiers huppés aux zones défavorisées, du milieu urbain au milieu rural.
» Le tabagisme adolescent n’est pas seulement un problème de santé publique. C’est un phénomène social profond. Pour lutter efficacement, il ne suffit pas de légiférer et de sanctionner. Il faut aussi comprendre ces ressorts et proposer aux jeunes d’autres moyens d’exprimer leur autonomie et leur appartenance au groupe », préconise Dr Kouabenan.
Encadré 2
« Nous allons sévir », prévient le PNLTA
Face à ces dangers, la Côte d’Ivoire a renforcé sa législation. Le décret n° 2025-42 du 15 janvier 2025 interdit désormais la chicha et la cigarette électronique dans tous les lieux publics et supprime les espaces fumeurs aménagés. À compter du 1er juillet 2026, le marquage fiscal sera obligatoire pour tous les produits du tabac.

« Nous allons tenir compte de ces types d’endroits pour la répression. Oui, bientôt nous allons sévir », prévient Konan Elodie, cheffe de projet au Programme national de lutte contre le tabagisme et l’alcoolisme (PNLTA).
Elle rappelle que parler de « résidences privées » est un abus de langage. Ces établissements sont des lieux publics, accessibles à tous.
Désormais, la répression s’intensifiera. Saisies de matériel et de chichas, fermeture provisoire ou définitive des établissements contrevenants, voire retrait de licence d’exploitation. « Nous avons effectué des saisies, mais de nombreux tenanciers restent récidivistes. Désormais, nous passons à la fermeture », conclut-elle.
Dans le cadre de l’opération Épervier XI, la Brigade mondaine et le Groupement mobile d’intervention (GMI), en collaboration avec le ministère de la Santé, à travers le Programme national de lutte contre le tabagisme, l’alcoolisme, la toxicomanie et les autres addictions (PNLTA), ont mené en février une vaste opération de contrôle.
Au cours de l’opération, six cent quinze (615) chichas ont été saisies dans les communes de Marcory, Cocody et Abobo. Les autorités précisent que les contrôles se poursuivent et que d’autres actions similaires pourraient être engagées dans les jours à venir.
(AIP)
bsb/zaar