de Komara Ibrahima, AIP Séguéla
Séguéla, 9 jan 2025 (AIP) – Avant l’aube, quand Siana dort encore, un bruit ancien rompt le silence. Sec, têtu, régulier. Pas un moteur. Pas une machine. Juste le cliquetis d’un métier à tisser, ce son devenu si rare qu’il ressemble déjà à un souvenir.
Dans ce village de la sous-préfecture de Séguéla, le tissage n’a jamais été un simple artisanat. C’est une mémoire vivante, un fil tendu entre les générations. Mais aujourd’hui, cette tradition séculaire ne tient plus qu’à un homme, Namori Dosso. Et à l’hésitation de son fils Drissa Dosso, qui porte sur ses épaules le poids d’un héritage fragile.
Le battement obstiné du métier
À 82 ans, Namori Dosso, surnommé Koba, est le dernier grand tisserand de Siana. Assis devant son métier de bois et de fer, il répète des gestes appris il y a plus de soixante ans. Sa barbe blanchie, ses mains précises : toute une vie vouée au fil.
« J’ai appris ce métier de mon père à l’âge de 19 ans. À cette époque, Siana était le centre du tissage dans tout le Worodougou », se souvient-il. Chaque mouvement est une parole silencieuse. « Les jeunes ne veulent plus écouter le chant du bois et du fer. Ils préfèrent les téléphones et la ville. Moi, je continue. Parce que chaque fil raconte l’histoire de mon peuple », lâche-t-il sans lever les yeux de son ouvrage.

La transmission, un combat
À ses côtés, son fils Drissa observe. Parfois imite. Parfois s’arrête. Marié, père de trois enfants, il incarne l’hésitation entre héritage et nécessité. « Je veux que mes enfants sachent que ce métier est une fierté. Même si beaucoup s’en détournent, je crois qu’un jour ils comprendront la valeur de ce patrimoine », affirme-t-il, conscient que transmettre est devenu un acte de résistance.
Dans le village, les avis oscillent entre nostalgie et pragmatisme. Awa Dosso se souvient d’un temps où les habits venaient exclusivement de ces étoffes locales. « Aujourd’hui, tout s’achète au marché. On oublie que notre identité se tissait ici », regrette-t-elle.
Plus tranché, le jeune Bakary Coulibaly résume le choix de sa génération : « Le tissage, c’est beau, mais c’est trop long et ça ne rapporte pas assez. Nous préférons aller en ville. » Une opinion que nuance la commerçante Mariame Traoré : « Si on valorisait ces tissus, les jeunes reviendraient. Ce métier peut nourrir une famille. Mais il faut y croire. »

Un patrimoine suspendu
Face à cette érosion silencieuse, les acteurs culturels alertent. Le directeur régional de la Culture et de la Francophonie, Bombro Yessoh Christian, le rappelle : le métier de tisserand dépasse l’artisanat. « C’est une mémoire vivante qui relie les générations. Chaque fil, chaque motif porte l’identité d’une communauté. Préserver ces gestes, c’est préserver notre culture et notre avenir collectif », insiste-t-il.
À Siana, le tissage tient encore. Comme un fil tendu au-dessus du vide. À travers Namori Dosso, son fils Drissa et les voix du village se raconte l’histoire d’un art ancestral menacé mais debout. Ici, le tissage n’est pas qu’un travail manuel : c’est une identité, une dignité, un héritage que la Côte d’Ivoire est appelée à protéger. Pour que les générations futures puissent encore entendre, un jour, le chant du bois et du fil.
(AIP)
ik/kp

