Lakota, 12 oct 2026 (AIP) – Derrière les campagnes de sensibilisation organisées chaque année en octobre, se cachent des vécus douloureux, des souvenirs encore vifs et des inquiétudes profondes. À Lakota, plusieurs femmes ont accepté de partager avec l’Agence de presse ivoirienne (AIP) leur perception du cancer du sein et du cancer du col de l’utérus. Entre témoignages de proches disparues, expériences de survie et craintes du dépistage, elles livrent une parole rare sur deux maladies qui continuent de frapper silencieusement de nombreuses familles.
Quand le cancer porte le visage d’une mère
Pour certaines femmes, la sensibilisation ne relève plus d’une simple question de santé publique. Elle est devenue une affaire personnelle, parfois douloureuse. Rencontrée sur son lieu de travail au grand Carrefour de Lakota, Ginette Akré, employée de commerce, garde encore les stigmates émotionnels de la disparition de sa mère, emportée par un cancer du col de l’utérus. Les yeux humides, elle se remémore les
nombreux allers-retours dans les hôpitaux, les consultations successives et les espoirs entretenus jusqu’au diagnostic définitif.

« J’ai vu ma mère souffrir pendant longtemps. Nous sommes passés d’un service à un autre avant de savoir qu’elle avait un cancer du col de l’utérus. Quand le diagnostic a été posé, c’était déjà trop tard », confie-t-elle.
Cette épreuve a bouleversé sa perception de la maladie. Depuis, elle effectue régulièrement ses examens de dépistage et milite, à sa manière, pour une sensibilisation continue. « Pourquoi attendre seulement le mois d’octobre pour parler de ces maladies ? Les femmes doivent être informées toute l’année », estime-t-elle.
Le poids des pertes et des regrets
Le cancer du sein et celui du col de l’utérus laissent derrière eux des familles meurtries et des amis parfois désemparés. Secrétaire de direction, Mme E.A.H., qui a souhaité conserver l’anonymat, demeure
profondément marquée par le décès d’une camarade en février dernier des suites d’un cancer du sein. Le choc a été d’autant plus grand que la défunte avait gardé sa maladie secrète.
« Elle nous avait caché ses souffrances. Nous n’avons rien vu venir. Je pense que les femmes
atteintes de ces maladies ne doivent pas rester seules. Elles ont besoin de soutien et d’accompagnement », affirme-t-elle.
Pour elle, l’ignorance demeure l’un des principaux ennemis de la lutte contre ces pathologies. « Chaque femme doit connaître son statut. Ces maladies tuent beaucoup de femmes », a-t-il suggéré.
Un constat partagé par Mme D.O., dont la tante est décédée quelques semaines seulement après la découverte de sa maladie. Selon elle, plusieurs examens avaient d’abord orienté les médecins vers une autre
pathologie avant que le diagnostic final ne révèle un cancer du col de
l’utérus.
« Elle est décédée après sa quatrième séance de chimiothérapie. C’est terrible de voir comment cette maladie peut évoluer rapidement », raconte-t-elle avec émotion.
Le dépistage précoce, une chance de survie
Si certains récits évoquent la douleur et le deuil, d’autres témoignent de victoires sur la maladie.
Enseignante, Messa Flavie évoque avec soulagement le cas de sa sœur, dépistée suffisamment tôt pour bénéficier d’une prise en charge efficace. Diagnostiquée atteinte d’un cancer du sein, cette dernière a
dû subir l’ablation de ses deux seins. Une opération lourde, mais salvatrice.
« Aujourd’hui, elle vit avec séquelles physiques et psychologiques de cette intervention mais elle est en vie. Elle est mariée et mère de quatre enfants. Cela montre que lorsqu’on découvre la maladie tôt, il est possible de s’en sortir », témoigne-t-elle.
Pour l’enseignante, le dépistage demeure la meilleure arme contre ces cancers qui frappent souvent dans le silence.
Une jeunesse encore peu informée
Chez les jeunes filles, la connaissance des cancers féminins reste parfois limitée. Élèves en classe de seconde, Fofana Aminata et Ouattara Fatoumata reconnaissent n’avoir jamais effectué de dépistage. Les deux adolescentes expliquent avoir véritablement pris conscience de la gravité du cancer du sein à travers les médias et particulièrement après l’annonce du décès, mercredi 03 décembre 2025, de l’artiste chroniqueuse Nadiya Sabeh, décès dû au cancer du sein.

Leur témoignage met en lumière le besoin de renforcer l’éducation sanitaire auprès des adolescentes afin qu’elles développent très tôt les réflexes de prévention.
Au lycée moderne Boga Doudou Emile de Lakota (LMBDE), six élèves de la classe de Première C ont décidé de s’engager dans la lutte contre le cancer du sein et le cancer du col de l’utérus. Durant tout le mois d’octobre
2026, elles animent chaque lundi des séances de sensibilisation à l’intention de leurs camarades afin de mieux faire connaître ces pathologies et l’importance du dépistage précoce.
Pour Lida Eunice, membre du groupe, l’information demeure l’une des armes les plus efficaces dans la prévention de ces maladies. « Il est important de fournir suffisamment d’informations aux adolescentes afin qu’elles comprennent les risques liés au cancer du sein et au cancer du col de l’utérus. Plus elles sont informées tôt, plus elles seront capables d’adopter les bons comportements pour préserver leur santé », a-t-elle expliqué.
Entre peur de la maladie et peur du diagnostic
L’un des enseignements majeurs de cette immersion est la persistance de la peur. Peur de la maladie. Peur des traitements. Peur du verdict médical. Fraîchement sortie de l’Institut de formation et d’éducation
féminine (IFEF) de Lakota, Gnépié Esther reconnaît n’avoir jamais franchi la porte d’un centre de dépistage.
« J’ai peur. J’entends tellement de choses sur ces maladies que cela me décourage. Pourtant, nous avons reçu plusieurs séances de sensibilisation à l’école », avoue-t-elle. Cette appréhension, souvent
exprimée à voix basse, constitue un frein important au dépistage selon plusieurs femmes interrogées.
Celles qui ont choisi de prévenir
À l’opposé, d’autres femmes ont fait de la prévention une habitude. Restauratrice au quartier Cité policière de Lakota, Guirouha Chantal considère que la sensibilisation existe déjà mais que les femmes
doivent également prendre leurs responsabilités.

« Moi, je me fais régulièrement dépister. Les campagnes existent, mais chaque femme doit comprendre qu’elle est la première actrice de sa santé »,soutient-elle, estimant que la prise de conscience individuelle doit accompagner les efforts des autorités sanitaires.
Le rôle croissant des associations féminines
Face à l’ampleur du phénomène, plusieurs organisations de femmes tentent de renforcer la mobilisation communautaire. C’est le cas de la Fédération des associations féminines de Lakota (FAFEL) dont Koné Nathalie assure le secrétariat. La structure organise régulièrement des campagnes de dépistage en partenariat avec des professionnels de santé.
« Nous avons compris que ces cancers sont devenus une véritable menace pour les femmes. Nous sensibilisons et nous encourageons le dépistage. Nous souhaitons que ces examens deviennent systématiques dans les structures sanitaires au lieu d’être essentiellement associés à une période spécifique de l’année », plaide-t-elle.
La section de Lakota de l’Association des sage-femmes ivoiriennes (ASFI) organise régulièrement des campagnes gratuites de dépistage du cancer du sein et du col de l’utérus dans le département. Pour sa présidente, Yao Edwige, par ces initiatives, sa structure entend favoriser la détection précoce des cancers féminins, sensibiliser les populations aux comportements préventifs et contribuer à la réduction de la mortalité liée à ces pathologies auprès des femmes du département de Lakota.
« Nous voulons permettre aux femmes de connaître leur état de santé et de bénéficier d’une prise en charge précoce en cas d’anomalie. Notre ambition est de contribuer à la réduction de la mortalité liée à ces
cancers qui continuent d’affecter de nombreuses familles. » s’est-elle
confiée à l’AIP.
Le silence, dernière frontière de la lutte contre le cancer
Au-delà des témoignages recueillis, une autre réalité s’est imposée au fil de ce reportage. Le silence…
Malgré plusieurs démarches, aucune femme actuellement sous traitement n’a accepté de témoigner publiquement. Certaines familles ont décliné les sollicitations tandis que d’autres ont préféré ne pas évoquer la maladie.

La honte, la peur du regard des autres et la volonté de préserver l’intimité familiale continuent d’entourer ces cancers d’un voile de discrétion. Comme si la souffrance physique ne suffisait pas,
de nombreuses patientes doivent encore affronter le poids des préjugés.
Une même revendication : parler du cancer toute l’année
De ces échanges avec les femmes de Lakota émerge un message clair. La lutte contre le cancer du sein et celui du col de l’utérus ne devrait pas se limiter au seul mois d’octobre. Toutes ou presque appellent à
une sensibilisation permanente, à un accès facilité au dépistage et à une prise de conscience collective.
Derrière chaque témoignage se dessine la même conviction. Plus les femmes seront informées tôt, plus
elles auront de chances d’échapper à ces maladies qui continuent d’endeuiller discrètement des familles entières. Car pour elles, le véritable combat commence par la parole. Une parole libérée qui permet de vaincre la peur, de briser les tabous et de sauver des vies.
Selon les estimations du Centre international de recherche sur le cancer de l’OMS (GLOBOCAN) 2024, la Côte d’Ivoire a enregistré 4 845 nouveaux cas de cancer du sein et 2 540 nouveaux cas de cancer du col
de l’utérus. Ces deux pathologies ont causé respectivement 2 284 et 1 542 décès au cours de la même année, confirmant leur statut de principales menaces cancéreuses chez la femme ivoirienne.
Derrière les chiffres et les statistiques, ce sont des vies, des familles et des parcours de femmes qui se battent chaque jour contre la maladie. À travers leurs témoignages, elles lancent un même appel. Celui de
briser le silence, renforcer le dépistage précoce et favoriser l’accès aux soins. Car face au cancer du sein et au cancer du col de l’utérus, l’information, la prévention et la solidarité demeurent les meilleures armes pour sauver des vies.
(AIP)
ob/fmo
Reportage de Ouattara Banafani,
Correspondant à Lakota

