Par Georges Konan
Abidjan, 14 août 2026 (AIP)- Ce samedi 18 juillet 2026, le soleil commence à peine à illuminer la plage de Port-Bouët, dans le sud d’Abidjan. C’est ici qu’a débuté la « Semaine HSE 2026 » à travers l’organisation d’un grand nettoyage de plage (Beach Cleaning) sur le site du gazoduc de Baleine.
Si le paysage paraît idyllique sous cette douce clarté matinale, avec les vagues de l’Atlantique venant battre le sable blond, le tableau se détériore rapidement dès qu’on y regarde de plus près. Disséminée parmi les coquillages et les morceaux de bois, une bande colorée s’étend à perte de vue : des couvercles en plastique, des sachets « d’eau minérale », des emballages déchiquetés et des résidus de polystyrène.
Comme sur une vaste portion du littoral ivoirien, la mer rejette aujourd’hui tout ce que les activités humaines y déversent. Pourtant, la menace la plus grave demeure imperceptible au premier coup d’œil.
Un danger masqué qui menace les eaux et la lagune
« Ce que nous observons à la surface n’est que la partie visible du problème », explique l’enseignant-chercheur spécialisé en écologie marine et en aménagement du littoral, Dr Kouadio N’Guessan. Les pieds enfouis dans l’eau, le scientifique ramasse une poignée de sable parsemée de petits éclats brillants. « En raison des rayons ultraviolets, du sel et du mouvement incessant des vagues, ces résidus plastiques se décomposent en microplastiques de moins de cinq millimètres. C’est cette contamination invisible qui s’infiltre absolument partout », met-il en garde.
D’après le Centre ivoirien antipollution (CIAPOL), la Côte d’Ivoire génère annuellement plus de 400 000 tonnes de déchets plastiques, dont seule une proportion infime est recyclée. Lors des fortes pluies à Abidjan, d’importantes quantités de polymères sont transportées par les canaux d’évacuation avant de finir leur parcours dans la lagune Ébrié, puis dans l’océan.
« Ces microplastiques se comportent comme de véritables éponges à toxines », ajoute l’expert. En effet, à la manière d’une éponge qui absorbe l’eau, ils capturent et accumulent les polluants chimiques dissous dans le milieu aquatique. « Ils fixent les polluants chimiques présents dans le milieu aquatique. Les poissons les absorbent ensuite en les confondant avec le plancton. C’est donc l’intégralité de la chaîne alimentaire qui se trouve polluée, jusque dans nos assiettes », explique-t-il.
Des engins de pêche alourdis par les détritus
Un peu plus loin le long de la rive, Yao Kouassi, un pêcheur artisanal d’une cinquantaine d’années, s’affaire à démêler ses filets avec l’aide de ses coéquipiers. Son visage marqué par l’air marin reflète une certaine désillusion.
« Il y a 20 ans, nos filets tremblaient sous le poids des poissons », se rappelle-t-il en pointant du doigt un tas de sachets empilés dans sa pirogue. « Désormais, une fois sur deux, le filet est extrêmement lourd mais ne contient presque rien de comestible. Les plastiques déchirent nos équipements et font fuir les espèces. Nous consacrons dorénavant plus de temps à désencombrer nos outils qu’à pêcher », a-t-il ajouté.
Cette baisse marquée des prises fragilise directement la sécurité alimentaire ainsi que l’économie locale de milliers de foyers tributaires de la pêche artisanale sur le littoral.
Des statistiques sur le produit intérieur brut (PIB) du ministère du Plan et du Développement (Fiche Opportunité — Secteur de la Pêche (2026), indiquent que la filière globale de la pêche génère environ 100 000 emplois directs et plus de 580 000 emplois indirects en Côte d’Ivoire (mareyeuses, fumeuses de poisson, réparateurs de pirogues, commerçants). Un tiers de ces emplois est occupé par des femmes, notamment dans la transformation et la commercialisation.

Le poisson représente la principale source de protéines animales accessibles pour les ménages modestes. La consommation nationale dépasse 800 000 tonnes par an.
Bien qu’il représente moins de 1 % du Produit intérieur brut (PIB) national, ce secteur est le cœur battant des économies villageoises et de quartiers côtiers comme Port-Bouët.
Une déclaration du ministère des Ressources animales et halieutiques (MIRAH) en lien avec le rôle de la pêche artisanale et emplois (Déclaration sur la Pêche Artisanale), relève qu’il y a quelques décennies, la pêche locale parvenait à satisfaire une grande partie des besoins de la population. Ainsi, dans les années 1990, la production nationale assurait environ 30 % des besoins en poisson de la population ivoirienne.
Aujourd’hui, la pêche nationale ne couvre plus qu’environ 12 % à 15 % de la consommation globale, contraignant le pays à importer plus de 700 000 tonnes de poisson par an (représentant une fuite de devises supérieure à 450 milliards de FCFA).
Selon l’Institut de recherche pour le développement (IRD), à Port-Bouët et sur le littoral abidjanais, plusieurs facteurs expliquent pourquoi le métier de la pêche ne nourrit plus son homme comme autrefois.
Il s’agit notamment de la pollution plastique et résidus. Rien qu’en lagune Ébrié et sur les plages environnantes, des centaines de tonnes de déchets (dont 80 % de plastiques) sont rejetées par jour. Les pêcheurs retirent régulièrement de leurs filets autant de sachets et déchets plastiques que de poissons, ce qui déchire leurs engins de pêche et réduit les prises.
La destruction des nurseries : ici, les microplastiques et pollutions chimiques dégradent les zones de reproduction côtières et détruisent la biodiversité marine.
Il s’agit aussi d’un effet financier sur les familles. Les pêcheurs doivent aller de plus en plus loin en mer, consommant davantage de carburant pour des sorties souvent infructueuses, ce qui plonge de nombreuses familles du littoral dans la précarité financière.
Pour le directeur du CIAPOL, Pr Bernard Ossey Yapo, vu les effets néfastes de la pollution plastique sur la santé des populations, il est primordial de se réunir afin de non seulement se poser de bonnes questions, mais aussi se donner des directives.
Pour Pr Ossey Yapo, le gouvernement prévoit des actions concrètes pour lutter contre la pollution plastique, tout en faisant face aux défis d’application sur le terrain.
Face aux limites de l’application du décret interdisant les sachets plastiques, Pr Bernard Ossey Yapo prône une approche en trois volets, à savoir la répression ciblée, c’est-à-dire, la mise en œuvre rigoureuse des sanctions prévues par le texte (saisies de stocks, fermetures d’unités de production clandestines et amendes).
La sensibilisation et éducation de proximité, notamment l’intensification des campagnes d’information (comme les caravanes « Zéro Déchet Plastique » dans les communes) et l’intégration de la sensibilisation à l’environnement dans les comportements quotidiens.
L’alternative économique et l’économie circulaire, c’est-à-dire la promotion d’emballages biodégradables et la structuration d’une filière de recyclage industrielle avec les acteurs du secteur privé.
Il a rappelé que plus de 400 000 tonnes de plastique sont générées chaque année dans le pays. La valeur économique de cette production nationale est estimée à 15 milliards de FCFA. Près de 20 % des quantités collectées sont traitées via le recyclage, tandis que 80 % des déchets plastiques de la capitale économique finissent dans la lagune Ébrié et dans l’océan.
« Loin de se dégrader, le plastique se fragmente en particules micrométriques et nanométriques. Ces polluants s’infiltrent dans la chaîne alimentaire, perturbent la pêche artisanale, où les filets remontent parfois plus de déchets que de poissons, et provoquent l’obstruction des cours d’eau, aggravant les inondations à Abidjan », a regretté le parton du CIAPOL.
Il met particulièrement en garde contre les conséquences directes et sous-estimées de cette pollution sur la santé publique. Par exemple, la contamination par ingestion (la chaîne alimentaire). Pour lui, en absorbant les microplastiques et les toxines chimiques qu’ils véhiculent (métaux lourds, PCB, pesticides), les poissons et poissons-fumeurs transfèrent ces substances nocives directement dans les assiettes des consommateurs.
Il y a aussi les risques biochimiques et hormonaux, c’est-à-dire les additifs chimiques contenus dans les plastiques (comme les phtalates ou le bisphénol A) agissent comme des perturbateurs endocriniens. Leur accumulation dans l’organisme est liée à des troubles de la fertilité, des dysfonctionnements métaboliques, ainsi qu’à une augmentation des risques de maladies cardiovasculaires et de certains cancers.
Face à ce constat, l’organisme prône en outre un contrôle équitable et la mise en œuvre stricte de la responsabilité élargie du producteur (REP), une sanction du laisser-faire, une responsabilisation des industriels. Selon Pr Yapo, un projet de feuille de route nationale a été soumis au gouvernement pour validation afin d’inverser la courbe et viser, à termes, le « zéro déchet ». Le CIAPOL applique la tolérance zéro dans ses propres locaux en bannissant les bouteilles en plastique au profit des bonbonnes d’eau et de verre en carton, note-t-on.
Un cadre réglementaire strict face aux limites du terrain
Pourtant, un dispositif législatif existe. En 2013, les autorités ivoiriennes ont promulgué un décret (N°2013-327 du 22 mai 2013) interdisant la fabrication, l’importation, la vente et l’utilisation des sachets plastiques à usage unique. L’objectif de ce décret est de réduire les impacts néfastes de la pollution issue des déchets plastiques sur l’environnement, la santé humaine et les écosystèmes en Côte d’Ivoire.
Cependant, malgré des avancées notables dans certains secteurs tels que les pâtisseries, les pharmacies et les supermarchés, où l’utilisation de sacs en papier kraft et de sacs réutilisables a été promue, un relâchement a été observé ces dernières années.
Selon la spécialiste de la gestion des politiques environnementales, fondatrice de la Fondation WESISAH, une ONG locale, Marie-Josée Houénou, la stratégie initiale comportait des lacunes.
« Interdire ces produits sans mettre à disposition des alternatives viables et économiques pour les ménages modestes a été une erreur stratégique. Le sachet plastique demeure l’option la plus accessible pour le commerce informel. Afin de redresser la barre, il est indispensable de promouvoir une véritable économie circulaire, en accordant des incitations financières aux entreprises de recyclage et en accompagnant les jeunes entreprises qui convertissent ces matériaux en pavés ou en mobilier », a-t-elle indiqué.

L’émergence d’initiatives locales prometteuses
En marge de ces statistiques préoccupantes, des acteurs de terrain cherchent à faire évoluer la situation. Dans la commune de Yopougon, Eugénie Konan, responsable d’un centre de collecte au sein duquel elle rachète les sachets plastiques à 50 FCFA le kilogramme, offrant ainsi une opportunité de revenu pour des collectrices.
De son côté, la société Recyplast, lancée en 2019, traite environ 2 000 tonnes de résidus par an. « Chaque plastique acheminé vers notre installation est pesé puis broyé. Une partie est transformée pour être revendue localement, tandis que les bouteilles de boisson ou d’huile sont concassées puis destinées à l’exportation », explique le responsable de programme, Pierre Gagas.
À Tiassalé, la jeune entreprise RECYCLAJ revalorise quant à elle ces déchets en les transformant en pavés ainsi qu’en tables-bancs pour les établissements scolaires.
Ces initiatives demeurent toutefois modestes au regard de l’ampleur du problème, sachant que moins de 10 % des déchets collectés finissent effectivement par être recyclés.
Vers une prise de conscience durable ?
Sur le terrain, la mobilisation s’organise peu à peu. Des organisations privées ou des regroupements de jeunes préparent fréquemment des campagnes « Plage Propre » pour sensibiliser riverains et visiteurs. Toutefois, face au volume continuel de déchets, ces actions restent encore très insuffisantes.
Pour la communauté scientifique et les professionnels du secteur, le défi à relever est tout autant industriel et éducatif que politique. Tant que le tri à la source et le recyclage ne seront pas ancrés dans les habitudes quotidiennes des ménages ivoiriens, la mer continuera de renvoyer à la terre les conséquences de ses propres excès.
Pour faire face au fléau de la pollution, la stratégie du gouvernement ivoirien en matière de gestion et de réduction des sachets plastiques repose sur trois grands axes complémentaires, a expliqué dans une interview, le ministre de l’Environnement et de la Transition écologique, Abou Bamba
Il s’agit notamment du cadre réglementaire et répressif qui prend en compte l’interdiction légale. Le gouvernement s’appuie sur le Décret n° 2013-327 du 22 mai 2013 (entré en application en 2014), qui interdit la production, l’importation, la commercialisation, la détention et l’utilisation des sachets plastiques non biodégradables sur l’ensemble du territoire.
Les sanctions, à savoir que la réglementation prévoit des pénalités allant jusqu’à six mois d’emprisonnement et des amendes pouvant atteindre un million de FCFA pour les contrevenants.
Le démantèlement des filières clandestines. Selon le ministre, la stratégie inclut la saisie des stocks illégaux, la fermeture des usines clandestines de fabrication et des contrôles renforcés aux frontières.
Il a évoqué la Stratégie nationale de lutte contre la pollution plastique (SNLCPP 2026-2030). Récemment déployée sous l’égide du ministère de l’Environnement et du CIAPOL, cette feuille de route vise à accélérer la transition d’un modèle jetable vers une économie circulaire.
L’État encourage la création d’unités industrielles de traitement, comme le projet d’usine de recyclage de macro-déchets plastiques à Sikensi ou l’usine de transformation de plastique en briques scolaires en partenariat avec l’UNICEF, a fait remarquer le ministre.
Quant à la valorisation économique, il a indiqué que l’objectif est de structurer une filière créatrice d’emplois verts (collecte, tri, revalorisation) pour inciter les populations à considérer le plastique usagé comme une ressource marchande.
L’autre axe concerne la sensibilisation, la recherche d’alternatives et la responsabilisation. Il s’agit ici de favoriser l’usage de sacs réutilisables, de cabas ou de sacs en papier kraft, déjà largement adoptés dans le commerce formel (boulangeries, supermarchés, pharmacies).
De mener des campagnes de proximité (caravanes « Zéro Déchet », formation des médias et des acteurs communautaires) pour modifier durablement les comportements de consommation et de jet.
Enfin, la Responsabilité élargie du producteur (REP), c’est-à-dire de travailler avec le secteur privé et les industriels pour qu’ils prennent en charge la gestion du cycle de vie complet de leurs emballages.
Alors que le soleil atteint son sommet au-dessus de Port-Bouët, Yao et ses matelots reprennent la direction du large. Sous la structure de leur embarcation, les vagues poursuivent leur mouvement, véhiculant en silence les éclats d’un défi environnemental majeur qu’il devient urgent de surmonter.
(AIP)
gak/fmo

