Gagnoa, 07 oct 2026 (AIP) – Chaque samedi après-midi, la terre poussiéreuse du groupe scolaire BAD, au quartier Mousso de Gagnoa, se transforme en terrain d’entraînement. Entre 16 h et 18 h, une poignée d’athlètes vivant avec une déficience intellectuelle s’y retrouvent pour préparer les prochaines compétitions de Special Olympics, avec pour seuls moyens leur détermination, un encadrement bénévole et du matériel rudimentaire.
Depuis 2011, l’entraîneur Gbana Charles accompagne ces sportifs au sein du sous-programme local de Special Olympics. Malgré l’absence de gymnase et d’infrastructures sportives adaptées, ses protégés se sont constitué un palmarès remarquable, aussi bien sur le plan national qu’international.
Trois médailles d’or aux Jeux mondiaux
Parmi eux figure Djédjé Dahon Herman, 31 ans, originaire d’Oni-Babré. Spécialiste du bocce, une discipline apparentée à la pétanque, il a décroché la médaille d’or aux Jeux mondiaux de Special Olympics de Berlin, en Allemagne, en 2023.
« Cette victoire me fait plaisir et je la dois à tonton Charles », confie-t-il en présentant fièrement sa médaille.
Avant lui, deux autres athlètes de Gagnoa, Bokou Wilfried et Nassé Marc, avaient remporté chacun une médaille d’or en bocce aux Jeux mondiaux de Los Angeles, aux Etats-Unis, en 2015. Wilfried, aujourd’hui ferronnier, avait alors obtenu la première médaille d’or de la délégation ivoirienne à ces Jeux.
Au total, Gagnoa a remporté trois médailles d’or lors des Jeux mondiaux : deux à Los Angeles en 2015 et une à Berlin en 2023. La délégation ivoirienne avait décroché respectivement 29 et 19 médailles lors de ces deux éditions.
Sur le plan national, les athlètes de Gagnoa ont également régulièrement occupé les premières places. Aux Jeux nationaux de 2014, ils avaient obtenu six médailles, dont deux en or. En 2018, ils en avaient remporté six, dont quatre en or, avant de décrocher quatre médailles en 2022, dont une en or.
Cinq médailles à Yamoussoukro
La dynamique s’est poursuivie lors des Jeux nationaux de Special Olympics organisés du 21 au 23 août 2026 au Lycée scientifique de Yamoussoukro.
Sur les six athlètes engagés par Gagnoa, cinq sont revenus avec une médaille, dont trois en or et deux en argent. Dahon Herman a conservé son titre en bocce, tandis que Vouka Dieudonné et Galet se sont illustrés en athlétisme avec chacun une médaille d’or. Les deux médailles d’argent ont également été obtenues en athlétisme.
« Nous avons concouru dans deux disciplines, le bocce et l’athlétisme. Le bilan est extrêmement positif », se réjouit Gbana Charles.
Des champions entraînés avec les moyens du bord
Derrière ces performances se trouve pourtant une réalité beaucoup plus difficile. Les entraînements se déroulent sur un espace non aménagé, avec un équipement limité et sans subvention régulière, selon l’encadreur.
« Toutes les lettres et requêtes d’appui adressées aux autorités compétentes de la région sont, jusqu’à présent, restées sans suite. Nous n’avons aucune subvention, c’est du bénévolat que je fais », déplore M. Gbana.
Pour lui, le manque de moyens ne doit toutefois pas faire oublier l’objectif premier de Special Olympics : favoriser l’inclusion des personnes vivant avec une déficience intellectuelle par la pratique sportive.
« Ce sont des êtres humains comme nous et vous. On espère qu’avec la sensibilisation, les regards et comportements vis-à-vis de ces enfants vont changer. Ils n’ont pas demandé à être dans cet état », insiste-t-il.

Le Chili 2027 dans le viseur
Fort de ses résultats, le groupe de Gagnoa entend désormais poursuivre son aventure sur la scène internationale. Dahon Herman, champion du monde en titre en bocce, doit défendre les couleurs de la Côte d’Ivoire aux prochains Jeux mondiaux de Special Olympics, prévus au Chili en 2027.
Cette perspective nécessite toutefois des moyens supplémentaires pour financer le déplacement, disposer d’équipements adaptés et assurer une préparation appropriée aux athlètes.
En attendant, l’encadrement technique souhaite faire connaître davantage les performances de ces sportifs aux autorités locales. « Ces décorations seront des éléments catalyseurs pour faire changer les choses. Nous envisageons de présenter les lauréats au préfet de région et aux autres autorités de la ville. Car ces athlètes ont fait honneur à Gagnoa », explique Gbana Charles.
Pour l’entraîneur, l’enjeu dépasse désormais les seules médailles. Il s’agit de faire de la pratique sportive un moyen durable d’inclusion et d’offrir à ces athlètes les conditions nécessaires pour poursuivre leurs performances.
À Gagnoa, le talent est déjà là. Reste à lui donner les moyens de s’exprimer pleinement.
(Un reportage de Dogad Dogoui/ AIP Gagnoa)
dd/cmas
Encadré 1: Gagnoa, un autre vivrier de champions handisport
À Gagnoa, le handicap n’empêche pas la performance. Dans les rangs du handisport, plusieurs athlètes se sont illustrés ces dernières années sur les scènes nationale et internationale, malgré des moyens limités.
Figure du parabadminton ivoirien, Béda Yasmine a remporté trois médailles de bronze au championnat d’Afrique disputé en Ouganda en 2023. Née avec une malformation qui l’oblige à se déplacer sur les genoux, elle a trouvé dans le sport un espace d’épanouissement. « J’ai découvert ce sport il y a juste quelques années et je m’y sens bien », témoigne-t-elle.
Donou Alexandre, 28 ans, unijambiste, s’est offert en 2023 deux médailles d’or, en 400 mètres parafit et en endurance Handifit, ainsi qu’un trophée dans la catégorie Béquille. Déjà médaillé d’argent dans cette catégorie à l’Open de parabadminton d’Abidjan en 2022, il invite les personnes en situation de handicap à sortir de l’isolement. « Je fais de mon handicap un atout. Ne restez pas à la maison », lance-t-il.
Négbéhi Michaël, médaillé d’argent à l’Open d’Abidjan en 2023, renchérit : « C’est le pied ou le bras qui n’est pas normal. Mais ta tête réfléchit. Donc, tu peux faire beaucoup de choses ».
Bailly Ogoulablé Simon Pierre, médaillé de bronze en fauteuil roulant, réclame pour sa part davantage de matériel. En 2023, Samogo Rokia et Nondé Nadège ont également porté haut les couleurs de Gagnoa, avec respectivement une médaille de bronze et une médaille d’argent en badminton. À Gagnoa, les médailles sont là. Les moyens, eux, restent à renforcer.

Charles Gbana Yves en charge du sous programme Gagnoa de Ong Spécial Olympics
Encadré 2: Charles Yves Gbana, 15 ans au service des athlètes de Special Olympics
Depuis 2011, Charles Yves Gbana encadre le sous-programme de Special Olympics à Gagnoa. Animateur à la radio communale à l’époque, il est sollicité par un ami pour accompagner des jeunes vivant avec une déficience intellectuelle. Il accepte et découvre progressivement une vocation.
« Je ne saurais vraiment l’expliquer. C’est comme ça que j’ai commencé à m’en occuper », raconte-t-il. Son objectif : contribuer, par le sport, à leur inclusion dans la société. Pour les récompenses matérielles, dit-il, « c’est Dieu ».
Une anecdote a définitivement renforcé son attachement à ses athlètes. En 2021, après un accident qui l’a plongé plusieurs jours dans le coma, cinq d’entre eux lui rendent visite à l’hôpital. « Ils sont entrés dans ma chambre et ont prié : “Seigneur Jésus, nous voulons nous entraîner. Fais lever notre coach” », relate-t-il.
Très ému, Gbana y voit sa plus belle récompense. « Elle n’est pas matérielle, mais c’est une satisfaction », confie-t-il. Depuis, il est devenu leur entraîneur, leur encadreur et leur « tonton ». Un engagement bénévole qu’il décrit comme « un sacerdoce ». Il regrette toutefois le manque d’implication de certains parents et l’insuffisance des moyens. Les entraînements se limitent à une séance hebdomadaire, le samedi de 16 h à 18 h. Son ambition va au-delà du sport. Il souhaite faire bénéficier ces athlètes de formations en menuiserie, élevage ou autres métiers. L’un d’eux a déjà été formé en ferronnerie au Centre de formation professionnelle de Gagnoa.
(AIP)
dd/cmas

