Abidjan, 13 oct 2026 (AIP)- La méningite demeure un enjeu majeur de santé publique. À l’occasion de la Journée mondiale de lutte contre les méningites, célébrée chaque année le 5 octobre, l’Agence ivoirienne de presse (AIP) a interrogé le chercheur associé au Centre suisse de recherche scientifique en Côte d’Ivoire (CSRS), Dr Diallo Kani. Au cours de cet entretien accordé le 5 octobre 2026, elle fait le point sur la situation épidémiologique, les symptômes d’alerte, les conséquences de la maladie ainsi que les mesures à renforcer pour atteindre l’objectif de son élimination à l’horizon 2030.
AIP : Quelle est la situation épidémiologique actuelle de la méningite en Côte d’Ivoire ?
Dr Diallo Kani : La méningite est une infection des membranes protégeant le cerveau (les méninges). Les bactéries, virus ou autres micro-organismes atteignent cette zone à travers le liquide céphalorachidien et provoquent des inflammations susceptibles de détruire des tissus cérébraux.
S’agissant de la situation épidémiologique, la Côte d’Ivoire notifie officiellement une centaine de cas chaque année dans son système de surveillance. Cependant, nous savons que ces chiffres sont sous-estimés en raison de plusieurs facteurs entravant la prise en compte de certains éléments dans le recueil des données.
AIP : Quels sont les symptômes précoces qui doivent impérativement alerter les populations et les professionnels de santé de première ligne ?
Dr Diallo Kani : Les symptômes de la méningite sont assez similaires à ceux d’autres pathologies comme le paludisme. On observe notamment de fortes fièvres d’apparition brutale (au-dessus de 39 °C), des vomissements et des maux de tête (céphalées).
Néanmoins, la raideur de la nuque est un symptôme très spécifique à la méningite, tout comme la photophobie (la sensibilité accrue à la lumière, due à l’atteinte cérébrale). Si ces signes sont observés simultanément chez une personne, il faut immédiatement suspecter une méningite et réaliser une ponction du liquide céphalorachidien pour confirmer le diagnostic.
AIP : En dehors du risque mortel, quelles peuvent être les conséquences de la méningite sur un individu ?
Dr Diallo Kani : La maladie est mortelle dans environ 10 % des cas. Mais ce qu’il faut souligner, c’est qu’un cinquième (20 %) des survivants conservent des séquelles majeures. Étant donné que le cerveau est touché, ces séquelles peuvent être d’ordre neurologique, visuel ou auditif, ou encore se manifester par des retards d’apprentissage, parfois difficiles à déceler. De plus, lorsque la bactérie se propage dans l’organisme (septicémie), cela peut entraîner des amputations de membres si le patient n’est pas pris en charge à temps.
AIP : Pouvez-vous expliciter les troubles de l’apprentissage et le retard scolaire observés chez certains enfants guéris ?
Dr Diallo Kani : En provoquant des inflammations, la méningite détruit des zones cérébrales, ce qui peut altérer la mémoire et les capacités d’apprentissage. Le diagnostic de ces séquelles est complexe : c’est souvent au moment de la scolarisation que l’on constate les difficultés de l’enfant, sans toujours faire le lien avec une méningite contractée plus jeune.
Il est fondamental que le personnel éducatif prenne conscience que certains élèves souffrent de séquelles cognitives ou d’une perte d’audition consécutives à une infection cérébrale, ce qui impacte directement leurs performances scolaires.
AIP : Comment une femme enceinte peut-elle s’assurer que son futur bébé ne contractera pas la méningite à la naissance ?
Dr Diallo Kani : Il est recommandé d’effectuer un dépistage systématique du portage du streptocoque B (SGB) au cours du troisième trimestre de grossesse, au moyen d’un prélèvement (frottis) vaginal. Ce test n’étant pas systématiquement pratiqué en routine, il reste payant, mais il est disponible à la demande dans certaines structures de santé et cliniques.
Chez la femme, le portage de cette bactérie est totalement asymptomatique. Car elle ne se sent pas malade et n’a ni démangeaisons ni douleurs. Le danger concerne essentiellement l’enfant. Si la bactérie est détectée chez la mère, nous administrons un traitement antibiotique avant ou pendant l’accouchement afin de bloquer la transmission verticale. Cela permet de protéger le nouveau-né qui, autrement, risquerait de développer une méningite sévère dès sa première semaine de vie.
AIP : Quels sont les axes prioritaires et les projets menés actuellement par votre équipe de recherche ?
Dr Diallo Kani : Au sein de l’équipe de recherche en épidémiologie moléculaire du Centre Suisse de Recherches Scientifiques (CSRS), nous travaillons sur les maladies bactériennes infectieuses autour de trois axes principaux. Premièrement, il y a le diagnostic qui permet d’ améliorer l’efficacité et réduire les coûts des tests, tout en développant des solutions de diagnostic au plus près des patients. Ensuite, avec la surveillance, nous identifions et arrivons à lever les goulots d’étranglement pour rendre le système de collecte des données plus performant. Enfin, il y a le traitement qui permet d’ étudier la pharmacopée et les plantes locales afin d’identifier des molécules actives contre ces pathogènes et développer, à terme, des phytomédicaments.
AIP : À quand remonte la dernière épidémie majeure de méningite en Côte d’Ivoire ?
Dr Diallo Kani : La dernière épidémie d’envergure a été notifiée en 2012, suivie de quelques flambées de cas en 2016. Historiquement, la bactérie responsable des grandes épidémies était le méningocoque. La vaste campagne de vaccination menée en 2012 a permis d’interrompre la circulation de cette souche majeure. Si nous ne voyons plus de très grandes épidémies comme autrefois, d’autres souches bactériennes continuent de circuler et de provoquer des cas sporadiques.
AIP : Selon vos travaux, quels sont les leviers scientifiques pour espérer éliminer la méningite en Côte d’Ivoire d’ici 2030 ?
Dr Diallo Kani : Le premier levier est la donnée scientifique. Pour prendre des décisions de santé publique efficaces, il faut disposer de données épidémiologiques fiables et représentatives.
Le deuxième levier est la vaccination. Le Programme Élargi de Vaccination (PEV) offre déjà gratuitement aux enfants de moins d’un an des vaccins protégeant contre plusieurs bactéries responsables de méningites (Haemophilus influenzae, Neisseria meningitidis, Streptococcus pneumoniae). Il faut garantir la disponibilité et l’accessibilité continue de ces vaccins sur l’ensemble du territoire.
Enfin, pour les bactéries qui ne disposent pas encore de vaccin, comme le streptocoque B qui touche les nouveau-nés, le levier principal réside dans la prévention par le dépistage prénatal et le traitement préventif de la femme enceinte.
(Interview réalisée par Tanguy Gahié)
(AIP)
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