Abidjan, 18 avr 2026 (AIP)- Dans le slam, des voix féminines s’élèvent pour redessiner la place des femmes dans les arts vivants. Au cœur du Marché des arts du spectacle d’Abidjan (MASA), l’artiste Gabonaise poétesse-slameuse, écrivaine et entrepreneure, Naelle Sandra Nanda, et la poétesse slameuse Ivoirienne, championne du monde de slam, Noferima Fofana, incarnent cette génération d’artistes qui mêlent parole, mémoire et engagement pour transformer la société. L’AIP les a rencontrées au Goethe Institut de Cocody et au palais de la culture de Treichville pour retracer leurs parcours et comprendre leur vision.
Au détour des scènes du MASA, les mots résonnent avec intensité. Ils claquent, apaisent, interpellent. Dans cet univers où se croisent théâtre, musique et conte etc, le slam s’impose comme un espace d’expression privilégié pour les femmes.

Nanda en est une figure montante. Venue du Gabon, la poétesse slameuse évoque un parcours né d’un véritable déclic. « Ça a été un coup de foudre », confie-t-elle, revenant sur sa découverte du slam à travers le film Slam. Déjà passionnée par l’écriture et le chant, elle cherchait une forme capable de porter ses mots. Le slam s’est alors imposé comme une évidence.
Du doute à la scène
Mais la scène ne s’est pas offerte immédiatement. À ses débuts, Nanda observe, apprend, participe à des ateliers à Libreville, sans oser franchir le pas. « Le courage est venu plus tard », dit-elle.
Il lui faudra en quatrième universitaires pour se lancer, d’abord à travers un concours, puis sur des scènes en France où sa pratique devient « addictive ».
Un art ouvert, mais des réalités persistantes
Dans cet univers souvent présenté comme ouvert et tolérant, les femmes trouvent un espace d’expression. Pourtant, derrière cette image, persistent des réalités plus dures.
« Les difficultés que rencontrent les artistes féminines, nous les vivons aussi », explique Nanda. L’accès aux opportunités reste inégal, et certaines propositions s’accompagnent de contreparties inacceptables. « C’est épuisant », lâche-t-elle, évoquant ces pressions qui freinent l’évolution de nombreuses artistes.
Face à ces obstacles, elle choisit l’indépendance : autoproduction, entrepreneuriat, contrôle de son art. Une manière de préserver son intégrité, mais aussi de résister à un système parfois biaisé.
Le défi de la visibilité à l’ère numérique
Autre difficulté : exister sans se conformer aux standards imposés. « On nous pousse à nous dénuder pour exister », déplore Nanda.
À contre-courant, elle revendique un slam centré sur le contenu, la profondeur et le message, loin des logiques de buzz. Une posture qui traduit aussi une volonté de redonner à la parole toute sa valeur artistique.
Noferima, de l’introspection au sacre mondial
Une autre voix féminine confirme cette dynamique : celle de Noferima Fofana, slameuse ivoirienne et championne du monde 2024.
Pour elle aussi, le slam est né d’une quête personnelle. D’abord attirée par le chant, elle découvre dans cet art une alternative qui lui permet de s’exprimer pleinement. « Je me suis dit : ici, ma voix peut passer », raconte-t-elle.

Introvertie à ses débuts, elle s’exerce seule, face au miroir, avant d’intégrer une association de slameurs à Port-Bouët. C’est là que tout bascule : compétitions, rencontres, scènes internationales, jusqu’à ce sacre mondial.
Être femme dans le slam : entre force et vigilance
Si son parcours est jalonné de soutiens, notamment masculins, Noferima reconnaît certaines dérives. « On te sexualise très vite », confie-t-elle.
Mais elle affirme avoir appris à poser des limites et à s’imposer. Une réalité que partagent de nombreuses artistes, entre encouragements et obstacles invisibles.
Des femmes au cœur du mouvement
Malgré les difficultés, toutes deux partagent une conviction : les femmes ont toute leur place dans les arts vivants. Mieux encore, elles en sont aujourd’hui des piliers, notamment dans le slam africain.
« Ce sont les femmes qui tiennent le mouvement », affirme Nanda, évoquant plusieurs figures féminines engagées sur le continent. Une présence qui s’explique par une détermination forte et une volonté de transformation sociale.
Slam, conte et engagement
Car le slam, au-delà de la performance, reste un outil d’engagement. Amour, environnement, éducation, égalité… les thématiques abordées sont multiples, mais convergent vers un même objectif : éveiller les consciences.
Dans ses textes, Nanda insiste sur le rôle central de la femme. « La femme a le pouvoir de façonner la société », soutient-elle, appelant à une prise de conscience collective, notamment à travers l’éducation.
De son côté, Noferima puise dans son vécu pour dénoncer les discriminations et valoriser la femme. « Parler, ça a l’air facile, mais c’est très compliqué », souligne-t-elle. Et pourtant, elle encourage les jeunes filles à oser : « Prends le micro et parle ».
Réinventer la scène, entre tradition et modernité
À la croisée du slam, du conte et de la musique, ces artistes inventent de nouvelles formes. Elles puisent dans les traditions pour mieux les réinventer, mêlant rythmes, narration et performance scénique.
« L’artiste est comme une abeille, elle butine partout pour créer son miel », image Nanda.
Dans cette alchimie entre héritage et modernité, une chose est sûre : les femmes ne se contentent plus d’occuper la scène. Elles la transforment, la racontent et, surtout, la dirigent.
Malgré les difficultés économiques liées à leur art, toutes deux poursuivent leur engagement avec détermination. « Le slam ne nourrit pas toujours pleinement, mais il permet de ne pas abandonner », reconnaît Nanda.
À travers leurs voix singulières et engagées, Nanda et Noferima incarnent une nouvelle génération d’artistes africaines, qui utilisent la puissance des mots pour éveiller les consciences et faire bouger les lignes.
(AIP)
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