Bongouanou, 04 juin 2025 (AIP) – À une vingtaine de kilomètres de Bongouanou, en bordure tranquille de la route bitumée menant à Dimbokro, le village d’Akobakabo se dévoile sans se livrer. Dans la discrétion de ses cases et la profondeur de ses silences, ce hameau du Moronou garde l’âme des lieux qu’on n’oublie pas. Rien de spectaculaire à première vue. Mais ici, chaque pierre, chaque arbre, chaque regard porte la mémoire d’une histoire tissée dans la dignité et le refus de céder à la facilité de l’orpaillage clandestin.
Un héritage silencieux, né du travail et de la paix
Selon Nanan Adingra II, chef du village, Akobakabo trouve ses racines dans les années 1920, époque où trois hommes – Yao Bernard, Adingra Jean et Paul Abbé – anciens commerçants auprès des colons syriens, s’établirent sur ces terres vierges. D’un campement modeste s’est progressivement formé un foyer de vie.
En 1975, sous l’impulsion du député Éliam Niamké Éloi, les trois hameaux d’origine – Adingrakro, Yaokro et Abbékro – furent unifiés sous le nom symbolique d’Akobakabo, « l’arbre aux perroquets », en hommage à un arbre totem qui trônait sur le territoire commun. Cette même année, le village obtint sa reconnaissance administrative.
Aujourd’hui, le chef du village se fait le dépositaire de cette mémoire fondatrice. Il évoque avec émotion la maison en pierre de son grand-père, les palmiers plantés par Éliam Niamké, les champs irrigués grâce à un vieux système ingénieux de canalisations artisanales. Pour lui, l’histoire d’Akobakabo n’est pas un récit figé : c’est un socle vivant sur lequel bâtir l’avenir.
Résister par la terre: une renaissance rurale portée par la jeunesse
Quand Nanan Adingra II accède à la chefferie, il trouve un village assoupi, miné par le découragement. La jeunesse sans perspectives tangibles flirte avec l’orpaillage. Mais le chef choisit une voie exigeante : celle de la reconquête par le travail.
« Il faut se prendre en main, sinon nous resterons dans la pauvreté », martèle-t-il sous l’arbre à palabres. Après quelques échecs, comme une tentative infructueuse de culture de kola, l’élan prend forme. Grâce à l’appui de l’ANADER, le village reçoit des plants de café, cacao et palmier à huile. Le travail reprend, la terre reprend ses droits, les jeunes aussi.
Un tournant décisif intervient en 2011 avec le programme des filets sociaux: 41 bénéficiaires reçoivent une aide trimestrielle. Le chef exhorte à l’investissement plutôt qu’à la consommation. Le village se structure autour d’Associations Villageoises d’Épargne et de Crédit (AVEC). La dynamique solidaire enraye peu à peu l’attrait de l’or illégal.
L’agriculture vivrière prend son essor. Maraîchage, légumes de saison, récoltes abondantes : jusqu’à 20 tonnes de produits quittent Akobakabo chaque semaine vers les marchés, deux jours durant, les camions animent le hameau. Une micro-économie rurale renaît.
La jeunesse, gardienne volontaire du sol et de l’avenir
Depuis 2018, la jeunesse d’Akobakabo a fait un choix rare dans une région souvent tentée par les gains rapides: dire non à l’orpaillage illégal. Une décision prise non sous la contrainte, mais avec conscience.
« On connaît les zones aurifères, mais on pense à demain », confie Adou Essis Noël, président de la jeunesse du village. Lui et ses pairs préfèrent les champs de maïs, de piment, d’aubergine aux galeries souterraines instables.
Le lien de confiance entre le chef et sa jeunesse est la clef de cette transformation. « Ici, il marche avec nous, il nous écoute. C’est un vrai guide », témoigne Adou. Ce pacte moral entre générations est devenu un bouclier contre les tentations destructrices.
Et le message d’Akobakabo veut porter au-delà de ses frontières. La jeunesse appelle les villages voisins à suivre leur exemple : « L’orpaillage détruit la terre. L’agriculture nourrit et protège. »
Les femmes d’Akobakabo, pilier discret de la résilience locale
Dès l’aube, elles sont dans les champs. Le soir, elles transforment les récoltes. Les femmes d’Akobakabo ne revendiquent pas, elles agissent. Elles sont la colonne vertébrale de ce village en renaissance.
Claverie Koffi Amenan, présidente de l’association des femmes, résume avec lucidité. « Nous savons produire, mais nous manquons de marchés. » La principale difficulté reste l’écoulement des produits. Les champs sont fertiles, mais sans circuits de vente, les efforts restent sans valeur ajoutée.
Face à cela, les femmes s’organisent. Une AVEC (Association villageoise d’épargne et de crédit) est née, comme un levier de survie et d’autonomisation. « Grâce à l’épargne rotative, on peut lancer une activité, faire face à un besoin urgent. » Loin des grandes aides extérieures, elles bâtissent leur propre filet de sécurité.
Et dans ce combat du quotidien, elles savent pouvoir compter sur la chefferie. « Ici, on ne nous ignore pas. Nos chefs nous accompagnent. » Cette proximité humaine est un ferment de cohésion sociale.
Koffi Amenan lance elle aussi un message clair. « L’exode n’est pas une solution. Avec nos cultures, on peut vivre dignement ici », assure-t-elle.
Un modèle rural de dignité en héritage
Akobakabo n’est pas un village que l’on visite pour ses infrastructures. Il n’en a que peu. Mais on en repart marqué par l’intensité silencieuse de son engagement collectif. Dans cette terre, on n’extrait pas l’or. On y plante la vie.
Jeunes, femmes, anciens: tous résistent, tous bâtissent, chacun à sa manière. Le chef Nanan Adingra II incarne cette vision d’un développement enraciné, humain, et profondément digne.
Ici, on croit encore que l’avenir se cultive à la main, que la solidarité vaut plus que l’or, et que la mémoire d’un village peut être son premier levier de développement.
Akobakabo n’a peut-être pas gagné la bataille du confort moderne, mais il a remporté celle, essentielle, de la dignité. Et dans le Moronou d’aujourd’hui, cela vaut bien plus qu’un filon d’or.
(AIP)
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