Interview réalisée par Philomène Kouamé
Abidjan, 28 août 2025 (AIP) – « Si rien n’est fait, les poissons et les crabes disparaîtront, remplacés par des îles de plastique dans nos lagunes et nos mers ». L’avertissement est sans détour. Maître de recherche au Centre de recherches océanologiques (CRO), responsable du laboratoire de planctonologie, le Dr Maryse Aka épouse Koffi alerte sur la menace croissante des microplastiques, issus de la dégradation des déchets plastiques. Dans un entretien accordé à l’AIP, elle explique les mécanismes de formation de ces particules invisibles, leurs effets dévastateurs sur la faune marine et les risques sanitaires pour l’homme, allant jusqu’au fœtus.
AIP : Qu’appelle-t-on microplastiques ?
Dr Maryse Aka Koffi : Ce sont des fragments de plastique de moins de cinq millimètres, issus de la dégradation des déchets plastiques (sachets, macroplastiques), de la production de microfibres textiles ou encore de l’usure des pneus. On les retrouve partout : fleuves, barrages, étangs, lagunes, océan.
AIP : Comment se forment-ils à partir des déchets plastiques ?
Dr Maryse Aka Koffi : Tout part des déchets plastiques jetés dans la nature. Transportés par les eaux de ruissellement, ils atteignent les milieux aquatiques où bactéries, rayons UV et vagues les fragmentent progressivement en micro puis en nanoplastiques, invisibles à l’œil nu et impossibles à filtrer. Certains, plus lourds, se déposent au fond des eaux, mais continuent de se dégrader et de se disperser.
AIP : Ces microplastiques constituent-ils une menace réelle ?
Dr Maryse Aka Koffi : Oui, et c’est une menace grave. Ils contaminent la chaîne alimentaire par ingestion accidentelle. Or, ce que consomment les poissons et autres organismes aquatiques, nous le consommons à notre tour. Des études montrent la présence de microplastiques dans le cerveau, le foie, les reins, voire le placenta.
AIP : Quelles conséquences pour la faune marine ?
Dr Maryse Aka Koffi : Les poissons planctophages ingèrent par erreur ces particules qui ont la taille de leurs proies. Les sardinelles que nous avons étudiées en étaient toutes porteuses. Chez les baleines, les tortues ou encore les oiseaux marins, les plastiques causent des dommages physiques, libèrent des substances toxiques, perturbent les hormones et induisent une fausse satiété qui mène à la sous-alimentation et à la mort.
AIP : Ces particules sont-elles présentes dans notre quotidien ?
Dr Maryse Aka Koffi : Oui. On les retrouve dans l’eau potable, certains aliments et même l’air que nous respirons. C’est une pollution ubiquitaire.
AIP : Quels effets documentés sur la santé humaine ?
Dr Maryse Aka Koffi : Les recherches en cours montrent des atteintes possibles au foie, au cerveau, aux reins. Le danger vient aussi des produits chimiques associés aux polymères plastiques : plus de 16 000 substances, dont certaines sont de puissants perturbateurs endocriniens. L’exposition chronique, même à faible dose, peut affecter la croissance, la reproduction et le développement fœtal.
AIP : Quels efforts de recherche menez-vous en Côte d’Ivoire ?
Dr Maryse Aka Koffi : Depuis 2019, nous travaillons sur les projets Pathoplast et PADI avec l’IRD. Nous avons mis au point une méthode simple et non toxique pour extraire les microplastiques des sédiments et poissons. Nous sommes au stade de la quantification. Pour aller plus loin, il nous faut acquérir un appareil FTIR, coûtant environ 30 000 euros, qui permet d’identifier les polymères. Cela ferait de la Côte d’Ivoire un hub de référence en Afrique de l’Ouest.
AIP : Quelles solutions recommandez-vous ?
Dr Maryse Aka Koffi : Réduire les plastiques à usage unique, recycler, appliquer strictement la loi qui interdit certains plastiques, et imposer le principe pollueur-payeur. Le tri sélectif doit commencer dans les ménages. Et surtout, il faut éduquer dès la maternelle : les enfants sont de puissants relais de comportements responsables.
AIP : Disposez-vous de chiffres sur l’ampleur du phénomène ?
Dr Maryse Aka Koffi : Oui. Chaque année, environ 200 000 tonnes de déchets plastiques sont déversées dans l’océan par la lagune Ébrié. Si rien n’est fait, nos ressources halieutiques disparaîtront.
AIP : Que doivent faire les gouvernements et les médias ?
Dr Maryse Aka Koffi : L’État doit renforcer les lois, sanctionner les pollueurs et donner aux chercheurs les moyens de travailler. Les médias, eux, doivent relayer nos recherches, sensibiliser la population et mener un lobbying auprès des décideurs. Nous comptons, dès 2026, présenter des notes politiques à l’Assemblée nationale pour accélérer l’action.
(AIP)
Apk/kp

