Reportage réalisé par Joseph Agness Abouo (AIP Guiglo)
Guiglo, 28 juillet 2025 (AIP) – Dans l’ouest de la Côte d’Ivoire, la culture de l’hévéa redessine le paysage économique de la région du Cavally. Jadis marginalisée, cette zone frontalière du Liberia est devenue, en deux décennies, l’un des nouveaux pôles de production de caoutchouc naturel du pays. Ce basculement, présenté comme un modèle de succès agricole, masque pourtant une réalité plus contrastée pour les petits exploitants, souvent pris dans l’étau de la monoculture, de l’endettement et de la volatilité des prix.
Un essor fulgurant porté par l’État et le secteur privé
Depuis les années 2000, l’hévéaculture connaît un développement rapide dans le Cavally. Portée par les incitations gouvernementales et les investissements d’opérateurs privés, cette culture s’est imposée grâce aux conditions naturelles favorables de la région, à savoir une forte pluviométrie, des sols fertiles et une large disponibilité foncière.
« Avant, on vivait surtout du cacao, du riz ou du café. Aujourd’hui, c’est l’hévéa qui domine partout », explique Lambert Guéhi, planteur à Guiglo.
Selon les données du ministère d’État, ministère de l’Agriculture, la Côte d’Ivoire a produit plus de 1,2 million de tonnes de caoutchouc naturel en 2024, confirmant sa place de leader africain. Le Cavally figure parmi les principaux bassins de production.
Des revenus réguliers, mais des producteurs sous pression
L’hévéaculture offre à ses exploitants des revenus mensuels relativement stables, ce qui constitue un avantage par rapport à d’autres cultures plus saisonnières.
« L’argent tombe chaque fin de mois, pendant neuf mois dans l’année. On peut planifier, scolariser les enfants, nourrir la famille », témoigne Gabriel Mahé, producteur à Guiglo.
Mais cette stabilité apparente est souvent bâtie sur des prêts contractés pour établir les plantations. La saignée ne commence qu’au bout de cinq à sept ans. Durant ce délai, les petits planteurs vivent à crédit, sans autre source de revenu. Lorsque les cours baissent, comme ce fut le cas en 2023 avec une chute à 250 FCFA/kg, la situation devient critique.
« À ce prix, après avoir payé le transport, la main-d’œuvre et remboursé mon prêt, il ne me reste presque rien », déplore M. Mahé.
La monoculture fragilise la sécurité alimentaire
Dans de nombreux villages, l’extension des plantations d’hévéa se fait au détriment des cultures vivrières. De plus en plus de jeunes abandonnent des produits vivriers tels que le manioc, le maïs ou l’igname, misant tout sur la culture du caoutchouc.
« Quand les prix chutent, ils n’ont plus aucune alternative pour nourrir leurs familles », alerte un technicien agricole de la région.
Cette dépendance à une seule culture expose aussi les plantations aux maladies, à l’appauvrissement des sols et à une perte de biodiversité agricole locale.

Des contrats déséquilibrés avec les acheteurs privés
La filière est dominée par de grandes sociétés telles que la SAPH, la SOGB et la TRCI, qui achètent et transforment le latex. Si leur rôle est structurant pour la chaîne de valeur, les relations qu’elles entretiennent avec les producteurs restent souvent inéquitables.
Les petits planteurs, qui signent des contrats d’agribusiness ou vendent directement aux centres d’achat, n’ont que peu de marge de négociation. Les prix bord champ, même lorsqu’ils sont fixés de manière indicative par l’Association des professionnels du caoutchouc naturel de Côte d’Ivoire (APROMAC), restent soumis à de nombreuses variations et à des pratiques parfois opaques.
« Les ponts bascules se sont multipliés dans nos localités. Cela favorise le vol de latex et rend le système encore plus désavantageux pour les planteurs », dénonce Émile Doho Sio, exploitant à Zouan, localité située entre Guiglo et Bloléquin.
Des impacts écologiques de plus en plus visibles
La croissance rapide de l’hévéaculture entraîne une pression croissante sur l’environnement. Dans le Cavally, des zones forestières classées sont défrichées illégalement pour faire place à de nouvelles plantations.
« La forêt du Cavally est en grand danger. Des parcelles entières sont détruites pour planter l’hévéa, menaçant la faune, la flore et la biodiversité », alerte un agent en charge de la gestion de cette forêt.
L’usage croissant de pesticides et d’herbicides chimiques accentue également la dégradation des sols et la pollution des cours d’eau, compromettant ainsi la fertilité à long terme de ces zones agricoles.
Des alternatives émergent, mais peinent à s’imposer
Face à ces dérives, des initiatives tentent d’imposer un modèle plus durable. Des ONG locales encouragent l’agroforesterie, en combinant l’hévéa avec des cultures vivrières ou des activités génératrices de revenus comme l’apiculture ou le maraîchage.
Le gouvernement ivoirien annonce de nouvelles mesures pour encadrer les contrats agricoles, renforcer la protection des petits exploitants et réguler le fonctionnement de la filière. Toutefois, les changements concrets sur le terrain restent timides.
Une richesse à double tranchant
Si l’hévéaculture a permis à une partie des planteurs du Cavally de sortir de la pauvreté, elle a aussi plongé de nombreuses familles dans une spirale de dettes, de dépendance et d’incertitude. La promesse d’une stabilité économique se heurte à la réalité de marchés instables et de pratiques contractuelles défavorables.
« Nous avons besoin de règles plus justes, de prix transparents et d’un véritable accompagnement des petits producteurs. Sinon, l’hévéa restera pour nous une prison dorée », conclut Émile Doho Sio.
(AIP)
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