Par Simon Benjamin Bassolé
Abidjan, 21 déc 2024 (AIP) – Dans le village de Brobo, une bourgade de près de 5000 habitants situé à Bouaké, seconde capitale de la Côte d’Ivoire, des femmes affrontent une tempête silencieuse. Ces mères, souvent livrées à elles-mêmes, luttent contre la dépression post-partum ou la psychose post-partum, des troubles mentaux profondément invalidants qui peuvent conduire au suicide. Ces souffrances, issues de la maternité et parfois exacerbées par des traumatismes de vie, laissent des cicatrices aussi bien visibles qu’invisibles (Reportage).
L’effet post-partum, souvent qualifié de « baby blues » ou de dépression post-partum, est provoqué par des fluctuations hormonales majeures combinées à des ajustements physiques et psychologiques intenses. Ces états peuvent se manifester de manière diverse, allant de la tristesse passagère à une profonde souffrance émotionnelle, explique le Dr Zadi Hector, psychologue.
Une histoire de survie
Djè Amoin Inès, 25 ans, arbore un regard empreint de fatigue et de mélancolie. Ses traits fins, autrefois illuminés par la jeunesse, témoignent aujourd’hui du poids des épreuves. Mère de trois enfants, elle a vu sa vie basculer après la perte tragique de l’un d’eux.
Depuis 2011, Inès combat une maladie mentale qui s’est aggravée après sa seconde grossesse en 2019. Deux mois après cet accouchement, elle a sombré dans une crise post-partum si sévère qu’elle n’a pu allaiter son bébé.
Envoyée dans un camp de prière par sa grand-mère, elle a ensuite été orientée vers une ONG qui l’a aidée à accéder à des soins médicaux. Malgré ces efforts, Inès se heurte encore à une stigmatisation persistante et à l’absence de soutien familial.
« Je subis toutes sortes d’humiliations. Les gens se moquent de moi et attribuent tous mes actes, bons ou mauvais, à ma folie. Aujourd’hui, seule ma grand-mère me soutient. Le père de mes enfants ne m’aide pas du tout », confie-t-elle en essuyant des larmes roulant sur ses joues creusées.
Frêle adolescente au regard perdu, Konan Amani Christelle, 17 ans est une autre victime silencieuse de ces troubles. Mère d’une fillette née d’un abus, elle a vu sa vie bouleversée. Déjà diagnostiquée avec une forme légère de trisomie, Christelle a développé des comportements inquiétants pendant et après sa grossesse, notamment des accès d’agressivité qui mettent parfois son bébé en danger.
Grâce à l’intervention de religieux compatissants, elle a été admise au Centre Saint Camille de Bouaké où elle suit un traitement.
« On doit la surveiller constamment parce qu’elle a des gestes brusques avec son bébé. Heureusement, le traitement semble fonctionner », témoigne un agent de santé.
Un peu plus âgée que les deux autres, Kouakou Amoin Marie-Noëlle, 30 ans, se signale avec des cicatrices physiques et émotionnelles de violences conjugales qu’elle a subies après son accouchement. Chassée de son domicile par son mari, elle a été contrainte de laisser son nourrisson à la belle-famille avant de sombrer dans l’errance dans les rues de Bouaké.
Sa famille l’a retrouvée grâce à des signalements, et elle est aujourd’hui suivie à l’hôpital psychiatrique de Bouaké.
« Je sens que je vais mieux, mais les blessures intérieures restent vives. Quand j’y repense, une grande colère m’envahit », confie-t-elle avec une douleur palpable.
Des risques d’infanticide et de suicide
Selon le Pr Koua Médard, ancien directeur général de l’hôpital psychiatrique de Bouaké, une femme sur cinq risque de souffrir de troubles mentaux liés à l’accouchement à l’échelle mondiale. Ce risque double pour les femmes ayant des antécédents de troubles psychologiques.
« À l’hôpital psychiatrique, une femme sur quatre hospitalisée pour un problème de santé mentale post-partum souffre de dépression ou de psychose », précise-t-il.
Il explique que la dépression post-partum est un trouble de santé mentale marqué par une grande souffrance, difficile à supporter pour les femmes, et qui peut conduire au suicide ou à l’infanticide.
« La femme perd la joie de vivre et sombre dans une tristesse profonde, difficile à expliquer. Elle pleure sans cesse et développe un sentiment de culpabilité et d’incapacité à s’occuper de son enfant. Ces symptômes peuvent persister durant plusieurs semaines », décrit Pr Koua, par ailleurs directeur-coordonnateur du Programme national de santé mental (PNSM).

Elle n’a plus la force de s’occuper de son enfant, ce qui affecte à la fois son estime personnelle et sa relation avec son bébé. Elle ne mange ni ne dort correctement et peut nourrir des idées suicidaires ou chercher à nuire à son enfant, conduisant parfois à un infanticide.
Au-delà de la dépression, la psychose post-partum constitue une forme encore plus grave. Elle peut amener une femme à percevoir son enfant comme un génie, un ennemi ou un adversaire. Ce type de délire, souvent incompréhensible pour son entourage, la pousse à adopter des comportements agressifs envers elle-même ou son enfant, pouvant aller jusqu’à l’infanticide.
En outre, les femmes errant à cause de ces troubles sont souvent vulnérables aux abus sexuels, aggravant leur détresse.
La Côte d’Ivoire enregistrerait le troisième taux le plus élevé de suicide en Afrique, avec 23 cas par an, selon une étude intitulée « Les morts violentes par suicide survenues à Abidjan, menée par l’Unité de médecine légale du service d’Anatomopathologie du Centre Hospitalier Universitaire (CHU) de Treichville, couvrant une période de huit ans (1er janvier 2013 au 31 décembre 2021).
Une prise en charge insuffisante
Des émissaires de l’ONG américaine Mindful Change Foundation Côte d’Ivoire (MCF-CI), qui œuvre pour le bien-être des personnes atteintes de troubles mentaux ont sauvé des tentatives de suicide et d’infanticide dans le village de Brobo.
Selon l’ancien directeur de l’hôpital psychiatrique de Bouaké, une étude menée avec le soutien de MCF-CI révèle que de nombreuses personnes atteintes de troubles mentaux, notamment des femmes enceintes, se tournent vers des camps de prière en quête de solutions.
Une autre étude, axée sur les consultations et hospitalisations des femmes dans cet hôpital, montre que les victimes d’abus sexuels ou de violences conjugales sont rarement prises en charge de manière adéquate.

« Ces résultats nous ont poussés à créer une unité de santé mentale dédiée, gérée par des sages-femmes en collaboration avec les équipes du district. L’objectif est d’améliorer la prise en charge de ces femmes, souvent contraintes d’accoucher dans des conditions difficiles, voire dans la rue, sans assistance », justifie-t-il.
Renforcer l’unité de santé mentale des femmes
Bien que des efforts aient permis de mettre en place une unité spécialisée, les besoins restent immenses. Il est important de renforcer et d’équiper cette unité pour encourager les femmes à y accéder et à bénéficier d’un accompagnement adapté.
« Nous devons aménager un espace accueillant et convivial, où les femmes peuvent aborder librement leur santé physique et mentale, leurs désirs de grossesse ou encore leurs craintes. Ces locaux devraient être rafraîchis, avec des écrans diffusant des informations sur la santé mentale, sexuelle et reproductive », plaide le Pr Koua.

Autonomisation et soutien économique
Au-delà de l’accompagnement médical, il est essentiel de soutenir les femmes de Brobo par des initiatives économiques. Les organiser en associations et financer des activités génératrices de revenus (AGR) pourraient les aider à retrouver leur autonomie et à s’affranchir des violences et humiliations qu’elles subissent, a souhaité une habitante du village sous le sceau de l’anonymat.
Ces mesures combinées – soins médicaux, espaces conviviaux et soutien économique – sont essentielles pour protéger la vie des femmes et de leurs enfants, tout en leur offrant une chance de reconstruire leur avenir.
(AIP)
bsb/tm
Encadré
Santé mentale: renforcer la lutte contre la dépression et la psychose post-partum pour prévenir les suicides
Les résultats d’une étude menée par l’Unité de médecine légale du service d’Anatomopathologie du Centre Hospitalier Universitaire (CHU) de Treichville indiquent qu’entre 2013 et 2021, 24 000 décès ont été enregistrés, dont 101 cas de suicide confirmés, 1 500 décès suspects et 5 276 morts violentes.
La tranche d’âge la plus touchée est celle des 20 à 29 ans (28,7 %). Ces décès concernaient majoritairement des célibataires (54,5 %) et des personnes exerçant dans le secteur privé (58,4 %). La dépression était un facteur prédominant dans 37,6 % des cas, tandis que 29,7 % des décès survenaient sans facteur de risque apparent.
Les spécialistes de la santé mentale affirment que le suicide est prévenable. La majorité des personnes ayant des pensées suicidaires ou ayant fait une tentative de suicide parviennent à surmonter cette expérience et à retrouver une vie épanouie.
Les « facteurs de protection » jouent un rôle important dans cette prévention. Ils incluent des soutiens sociaux positifs, un sentiment de responsabilité envers d’autres (par exemple ses enfants, sauf en cas de dépression postnatale ou de psychose), des capacités d’adaptation positives, des relations positives avec des professionnels de santé mentale, la connaissance de ses propres capacités et des croyances religieuses qui découragent le suicide.
Le caractère violent de l’acte suicidaire souligne l’urgence de mettre en place des mesures préventives. Malheureusement, la Côte d’Ivoire compte peu de psychiatres pour une population de près de 29 millions d’habitants, principalement concentrés à Abidjan.
Bien que le Programme national de santé mentale (PNSM) dispose de plus de 50 structures pour la prise en charge des troubles psychiatriques, celles-ci sont largement insuffisantes, en particulier en milieu rural.
Pour répondre à ces défis, il est nécessaire d’augmenter le nombre de professionnels de santé mentale, de renforcer les infrastructures et d’améliorer l’accès aux soins dans les zones reculées. Une sensibilisation accrue sur les troubles mentaux, la formation des communautés et un soutien institutionnel fort sont également indispensables pour faire reculer le fléau du suicide et promouvoir une meilleure santé mentale pour tous.
(AIP)
bsb/tm

