Zuénoula, 03 mars 2026(AIP)– Produit séculier de la flore africaine, la cola, appelée “Gohi” en pays Gouro , demeure l’un des symboles les plus puissants de l’organisation sociale et spirituelle du peuple Gouro. Bien au-delà de sa simple valeur alimentaire, elle assure, depuis des générations, des fonctions essentielles au double plan religieux et profane.
Avec la contribution de Mathurin Bi Zou, fils et cadre de Zuénoula issu de la tribu Wadjè, ce reportage explore la place centrale de ce fruit dans la cosmogonie et l’histoire économique du pays Gouro.
Un médiateur entre le visible et l’invisible
Dans la cosmogonie Gouro, la cola est omniprésente lors des sacrifices faits aux ancêtres et aux mânes. Elle est indissociable des cérémonies d’invocation, de remerciement ou de demande de protection.
« Le Gohi n’est pas un simple fruit. C’est un langage », explique Me Mathurin Bi Zou.
Il n’est pas rare de voir le sacrificateur produire la cola sur son autel, lieu sacré où s’effectuent les rites. Une fois fendue, son orientation devient un signe. Selon que la cola se penche dans un sens ou dans l’autre, le sacrificateur et les requérants savent si les ancêtres ont agréé ou rejeté leur demande.
Ainsi, le Gohi joue un rôle de régulateur social. Il établit un lien permanent entre le monde visible et le monde invisible. Il rassure, avertit ou exhorte. Il structure la décision collective et conforte l’ordre traditionnel.
La cola, richesse et monnaie d’échange
Sur le plan profane, la cola occupait autrefois une place stratégique dans l’économie traditionnelle. Avant l’avènement de la monnaie occidentale vers la fin des années 1930, elle constituait un élément essentiel des transactions sociales, notamment dans la composition de la dot en pays Gouro.
En plus de la monnaie locale appelée Brôhô , qui perdit son pouvoir libératoire avec l’introduction du franc CFA ,la famille de l’impétrant au mariage apportait à la belle-famille un sac de colas soigneusement rangées dans des feuilles de palmier à huile.
C’est de cette pratique qu’est née l’expression « Gohi Baha » (sac de colas), généralement formulée en « Gohi Baha Dô » (un sac de colas).
À cette époque, la cola possédait une valeur inestimable. Celui qui en détenait en grande quantité était considéré comme un ‘Foua”, c’est-à-dire un homme riche. Elle était à la fois capital, prestige et assurance sociale.
Un commerce florissant sous-régional
Le commerce de la cola fut longtemps prospère entre les Gouro et leurs voisins, notamment les populations koyaka de Mankono et Séguéla.
Ces échanges ont contribué à structurer des relations intercommunautaires solides et durables. Selon les récits traditionnels rapportés par Me Mathurin Bi Zou, ce sont d’ailleurs les Gouro qui ont introduit les Bété à la culture de la cola, consolidant ainsi leur rôle de pionniers agricoles dans la région.
Jusqu’à la fin des années 1940, avant l’essor du binôme café-cacao, la cola constituait la principale culture d’exportation en pays Gouro. Elle représentait un levier économique majeur avant la reconfiguration agricole imposée par la colonisation.
Une plante aux vertus reconnues
Aujourd’hui encore, la cola continue de susciter l’intérêt. Thérapeutes traditionnels et professionnels de la santé lui reconnaissent diverses vertus, notamment stimulantes et digestives.
Mais au-delà de ses propriétés médicinales, c’est sa charge symbolique qui demeure intacte. Dans les villages du département de Zuénoula, le Gohi reste présent lors des grandes décisions familiales, des alliances et des rituels.
Entre tradition et modernité
Si la modernité a transformé les modes de production et les échanges économiques, la cola n’a pas perdu son âme en pays Gouro. Elle reste un marqueur identitaire fort, un héritage vivant transmis de génération en génération.
« Tant que nous parlerons à nos ancêtres et que nous célébrerons nos unions, le Gohi aura sa place », conclut Me Mathurin Bi Zou.
En pays Gouro, la cola n’est pas qu’un fruit. Elle est mémoire, foi et richesse.
(AIP)
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Reportage réalisé par Robert Amani Kouakou

