Nairobi (Kenya), 06 mars 2026 (AIP) – Lors de l’Africa Press Day à Nairobi, au Kenya, le mercredi 4 mars 2026, le Docteur Boni Simon, médecin de santé publique et point focal du projet WICS (Women’s Integrated Cancer Services) en Côte d’Ivoire, a partagé les succès de la phase pilote. Entre intégration des soins de santé primaires et apport de l’intelligence artificielle, il dresse un bilan prometteur pour la santé des femmes.
AIP : Quel est l’objet de votre présence à l’Africa Press Day ?
Dr Boni Simon : C’est un rendez-vous crucial entre scientifiques et acteurs des médias pour faire le point de la lutte contre le cancer, à l’initiative du laboratoire Roche. J’ai participé à un panel sur l’intégration des services de prévention dans les soins de santé primaires, aux côtés de la directrice du programme national de lutte contre le cancer du Kenya. Le projet WICS est actuellement déployé dans trois pays : la Côte d’Ivoire, le Kenya et le Zimbabwe. Nous y avons partagé l’expérience ivoirienne en matière d’intégration des services de dépistage des cancers et d’autres maladies non transmissibles telles que le diabète, l’hypertension, et l’évaluation de la santé mentale dans les établissements de premier contact.
AIP : Pouvez-vous nous présenter le projet WICS en Côte d’Ivoire ?
Dr Boni : C’est une initiative du bureau africain de l’OMS, coordonnée en Côte d’Ivoire par l’OMS et le ministère de la Santé à travers trois programmes clés : Le programme national de lutte contre le cancer (PNLCa), le programme de lutte contre les maladies métaboliques et de prévention des maladies transmissibles des maladies non transmissibles et enfin le programme de santé mentale.
AIP : Concrètement, comment se déploie ce programme sur le terrain ?
Dr Boni : Au bout d’un processus de sélection, quatre centres de santé de premier contact ont été retenus dans deux districts pilotes, Agboville et San-Pedro. Le personnel (sages-femmes, médecins), a été formé et les centres approvisionné en intrants. Le concept est simple. En une seule visite, une femme bénéficie d’un pack complet : un dépistage des cancers du col de l’utérus et du sein, un contrôle de la tension artérielle et du diabète, et une évaluation de la santé mentale. Les femmes sont également sensibilisées à présenter leurs filles âgées de 9 ans dans les unités de vaccination de routine.
Lancé en février 2025, l’objectif était de dépister 10 000 femmes par pays en un an. À fin décembre 2025, la Côte d’Ivoire affichait déjà 11 000 femmes dépistées. Cet engouement exceptionnel est le fruit de la mobilisation des directeurs régionaux et départementaux et des professionnels de santé d’Azaguié, de Rubino, de Soukoura à Agboville et de la PMI Bardot, de Moussa Dougou et de Touih du côté de Sant-Pédro. Ils ont su anticiper l’extension du projet en allant au-delà des objectifs fixés. Aujourd’hui, tous les centres de ces districts sont prêts à poursuivre ce modèle pourvu que les intrants soient mis à disposition.
Ainsi, le pays dispose de suffisamment d’expériences et des outils pour pouvoir passer à échelle ce modèle. Je tiens à rappeler que jusque-là, ce qui se faisait, c’était le dépistage du cancer du col de l’utérus et/ou le dépistage du cancer du cancer du sein dans les centres de santé et la prévention était plus centralisée et les services de lutte contre les maladies non transmissibles fragmentés. Ce modèle vient pour renforcer l’intégration, pour optimiser les ressources et permettre à ce que les femmes ne se perdent pas dans le système entre les consultations pour dépistage du cancer et les consultations de médecine générale et autres.
AIP : Quels sont les résultats du projet pilote WICS en Côte d’Ivoire ?
Dr Boni : Plus de 11 000 dépistages ont été réalisés à la fin décembre 2025. Parmi elles, au moins 99 % ont bénéficié d’un bilan complet incluant le dépistage du cancer du col de l’utérus, le contrôle de la tension artérielle, le test du diabète et une évaluation de la santé mentale.
Cependant, le bilan n’est pas que quantitatif. Sur le plan qualitatif, la prise en charge a été considérablement renforcée grâce à l’implication directe des directeurs départementaux et régionaux, des coordonnateurs de programmes de santé et, bien sûr, du ministère de la Santé.
Ce projet a bénéficié dès le départ de la forte volonté politique du ministre de la Santé, de l’Hygiène publique et de la couverture maladie universelle , M. Pierre Dimba. Cette impulsion a permis de mobiliser les acteurs nationaux et locaux : chefs traditionnels, leaders religieux, chefs de communautés et groupements de femmes. Leur engagement constant tout au long de cette phase pilote démontre qu’il est possible de fédérer l’ensemble de la société dans la lutte contre le cancer, afin de garantir à chaque femme l’accès au dépistage. »
AIP : Vous avez évoqué l’introduction de l’intelligence artificielle. Quel est son rôle ?
Dr Boni : Aujourd’hui, nous sommes heureux de faire part de la contribution de l’intelligence artificielle dans le système de dépistage en particulier, et de la lutte contre le cancer en général. Des solutions ivoiriennes ont permis de mettre en place un outil basé sur l’IA qui permet en communauté, de trier des femmes à haut risque de développer un cancer du sein.
Ces femmes sont référées ensuite dans les centres de santé les plus proches. Une fois la suspicion confirmée, elles sont orientées dans le système jusqu’au diagnostic. C’est une approche véritablement complémentaire à l’approche traditionnelle. Elle renforce l’accès au dépistage à toutes les femmes.
La deuxième solution de l’intelligence artificielle consiste à optimiser le résultat histologique, le résultat qui confirme le cancer. Ces approches étaient jusque-là des approches pilotes. Au vu des résultats satisfaisants, le processus de plaidoyer et de validation en vue de leur intégration dans le système de santé sera lancé comme ce fut le cas au Kenya.
AIP : Pourquoi avoir intégré un volet « santé mentale » ?
Dr Boni : La santé mentale a sa place quand on parle de prévention du cancer, de lutte contre le cancer. Parce que, comme vous le savez, la dépression peut réduire les chances de rémission pour une femme atteinte de cancer, tout comme le stress est un facteur de risque de cancer. Il y a cette interconnexion entre la lutte contre le cancer et le renforcement de la santé mentale. C’est pour cela que les trois directions de coordination du ministère de la santé se sont mis en ensemble pour renforcer l’offre de santé mentale en soins de santé primaire.
En formant les sages-femmes et agents communautaires à l’évaluation de la santé mentale et aux soins psychologiques de base, nous avons brisé les barrières au dépistage des cancers. Les femmes ne refusent plus le dépistage par peur du diagnostic mais perçoivent plutôt le dépistage comme un moyen sur de protéger la stabilité de leur famille. Elles sont accompagnées depuis la suspicion de cancer, et ce soutien les aide à naviguer aisément dans le système de soins.
Si cet effort se poursuit sur 5 à 10 ans, nous inverserons la tendance : au lieu de 75 % de détection tardive, nous diagnostiquerons plus de cancers à des stades où ils sont guérissables.
AIP : Le panel a abordé la santé comme un investissement. Quel est votre avis ?
Dr Boni : Les études l’ont démontré, ici comme ailleurs : investir 1 $ dans la santé des femmes génère un retour sur investissement de 7 à 12 $ par femme. Concrètement, si l’on investit environ 700 FCFA pour chaque femme, le gain économique individuel peut s’élever à plus de 7 000 FCFA.
Ce sont des données qui incitent fortement à accroître le financement de la lutte contre les cancers féminins. Dans d’autres pays, même là où l’âge médian avoisine les 60 ans, les investissements se poursuivent. Chez nous, nous avons l’avantage d’avoir une population jeune.
Plus nous investirons dans la lutte contre le cancer, plus le retour sur investissement sera significatif et la productivité nationale renforcée. Nous saluons les efforts actuels et futurs du ministère de la Santé, de l’hygiène publique et de la couverture maladie universelle. À ce prix, le cancer ne sera plus perçu comme un drame, mais comme une maladie chronique contrôlable, conformément à la vision du ministère en matière de lutte contre le cancer.
AIP : Un message à l’endroit des décideurs politiques ? On entend souvent qu’au Kenya, les soins sont gratuits, alors qu’en Côte d’Ivoire, ce n’est pas encore totalement le cas
Dr Boni : Mon message aux politiques, à l’issue de cette phase pilote réussie du projet WICS et au regard des expériences à l’étranger, est un appel à investir davantage dans la lutte contre le cancer. Certes, beaucoup de choses sont déjà faites, mais des défis subsistent. Aujourd’hui, le modèle ivoirien est d’ailleurs cité en exemple et s’apprête à être répliqué dans plusieurs pays francophones, et au-delà.
Des pays anglophones sollicitent également la Côte d’Ivoire pour s’inspirer de notre modèle de partenariat public-privé et des investissements réalisés. Nous avons le CNRAO (Centre National de Radiothérapie et d’Oncologie Médicale) qui fait notre fierté, et le CNROM de Grand-Bassam qui pointe à l’horizon. Mais il nous faut aller plus loin en misant davantage sur la prévention et la couverture nationale du dépistage.
Nous pouvons rendre l’accès aux traitements bien plus massif grâce à la couverture maladie universelle (CMU), qui s’étend progressivement. Actuellement, l’hypertension artérielle et le diabète y sont intégrés. Notre ambition doit être d’y inclure le dépistage des cancers du sein et du col de l’utérus. À l’instar du Kenya, qui a intégré le traitement de base des cancers précoces dans son système de couverture santé, nous pourrions démarrer une prise en charge initiale à ces cas hautement guérissables, puis élargir plus tard la cible.
En mettant en œuvre ces stratégies, nous garantirons une population en meilleure santé et nous réussirons enfin à dédramatiser la question du cancer.
Interview réalisée par Philomène Kouamé, envoyée spéciale à Nairobi
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