Abidjan, 30 mars 2026 (AIP) – Qu’elles soient ménagères, commerçantes, agricultrices ou sans activité, les femmes adhérentes aux tontines informelles ou encore aux Associations de valorisation d’entraide communautaire (AVEC), forme plus structurée des tontines, parviennent certes à une autonomisation socio-économique grâce à ces mécanismes de financement, mais demeurent pour certaines exposées à des situations de vulnérabilité.
Les tontines, un mécanisme financier enraciné dans l’univers des marchés
Ce mécanisme de solidarité financière, constitue bien plus qu’un simple outil d’épargne, pour des milliers de femmes, est aussi un véritable levier d’émancipation, surtout pour les commerçantes.
À Port-Bouët, dans le marché de Petit-Bassam, chaque jour, à heure fixe, un homme connu sous les initiales HJK arpente les allées. Carnet en main, sourire rassurant aux lèvres, il recueille les cotisations de ses adhérentes, vendeuses de poisson, commerçantes de pagnes, couturières ou maraîchères. Le geste est devenu machinal, presque sacré. Chacune contribue selon ses moyens, avec la certitude de récupérer, au moment convenu, et à tour de rôle, les fruits de ses efforts.
« C’était notre banque à nous », confie Mme Konan Océane, commerçante prospère. « Grâce à cette tontine, j’ai quitté la vente à la sauvette pour ouvrir trois boutiques », se réjouit-elle.
Fondée sur la proximité, la parole donnée et la confiance mutuelle, la tontine a longtemps compensé les défaillances des circuits financiers classiques. Elle a permis à des milliers de femmes de bâtir une activité, de soutenir une famille et de rêver plus grand.
Dans le milieu rural, la tontine traditionnelle laisse progressivement place à un outil plus moderne, les AVEC.
L’AVEC : « une belle initiative »

Plus élaborées que les tontines traditionnelles, les AVEC sont des groupes communautaires, généralement composés de 15 à 30 personnes, qui s’organisent de manière autonome pour épargner et se prêter de l’argent. Contrairement aux tontines informelles, elles reposent sur une méthodologie structurée, souvent appuyée par des ONG, avec des outils de gestion et des règles formalisées.
Selon l’ONG humanitaire CARE Côte d’Ivoire/Guinée, qui a contribué à développer et vulgariser ce modèle en Afrique, les AVEC sont des « groupes communautaires autogérés offrant aux membres un cadre sûr pour épargner et accéder à des prêts ». Elles constituent une réponse aux difficultés d’accès des populations rurales, notamment des femmes, aux financements formels, leur permettant d’investir et d’améliorer leurs conditions de vie.
Les AVEC favorisent ainsi l’inclusion financière, le développement de l’entrepreneuriat, la participation aux chaînes de valeur et le renforcement de la dignité au travail, souligne l’ONG.
Pour Dame Assielou Laurentine, quinquagénaire, membre d’une AVEC à Abongoua, dans la sous-préfecture d’Arrah (département de Bongouanou), cette initiative est bénéfique. Adhérente depuis deux ans, elle verse 2 000 FCFA par semaine, soit 10 000 FCFA par mois.
Grâce à ce système, elle a pu contracter des prêts de 25 000 et 40 000 FCFA, remboursés en trois mois avec des intérêts respectifs de 2 500 et 4 000 FCFA, soit un taux d’environ 10 %.

« Grâce à ces fonds, j’ai pu réaliser des travaux champêtres et renforcer mon activité de restauration », témoigne-t-elle.
Elle ajoute qu’après 12 mois, à la date anniversaire de l’association, elle a perçu un montant de 44 000 FCFA, issu des bénéfices générés par les intérêts sur les prêts accordés aux membres. « Plus les cotisations sont élevées, plus les gains en fin de cycle sont importants », explique-t-elle.
Toutefois, pour les membres n’ayant pas remboursé leurs prêts, les montants dus sont déduits des bénéfices annuels.
Les AVEC disposent également d’un fonds d’entraide, alimenté par une contribution de 100 FCFA à chaque versement. Ce fonds, distinct des bénéfices, sert à soutenir les membres en cas d’événements heureux ou malheureux.
l’ONG CARE relève aussi qu’en augmentant les revenus des ménages grâce aux activités des femmes, les AVEC renforcent leur rôle dans la prise de décision au sein du foyer et contribuent à réduire les conflits familiaux.
« L’AVEC est une bonne chose », conclut Dame Assielou, tout en appelant à un appui extérieur pour accroître les fonds de l’association.
Des risques d’endettement et de conflits sociaux
Certaines bonnes volontés ou autorités apportent parfois un soutien financier aux AVEC afin de renforcer leurs capacités. « Si nous sommes aidées, cela nous évitera de recourir à d’autres prêts pour rembourser nos dettes », plaide Dame Assielou.
Cependant, que ce soit dans les tontines traditionnelles ou les AVEC, certaines femmes rencontrent des difficultés de remboursement et s’enfoncent dans l’endettement. Le cumul de prêts ou une mauvaise gestion financière peut conduire au surendettement.
Dame Bosson Thérèse, également membre d’une AVEC à Abongoua, confie avoir été aidée par son fils pour honorer un remboursement. « Sans lui, j’aurais eu honte devant les autres membres, car je n’avais pas suffisamment de bénéfices pour rembourser mon prêt. »
Elle reconnaît sa chance, tout en soulignant que d’autres femmes, moins soutenues, sont contraintes de s’endetter davantage.
Outre les difficultés financières, des tensions peuvent apparaître entre membres. Dans les tontines, où les gains sont distribués à tour de rôle, les retards ou défauts de paiement peuvent être sources de conflits.

De même, dans les AVEC comme dans les tontines, le système repose fortement sur la cohésion du groupe. Le retrait d’un membre avant la fin d’un cycle peut fragiliser l’organisation et engendrer des différends.
Enfin, l’absence d’un cadre juridique formel complique parfois la gestion des litiges, contrairement aux institutions financières classiques.
Toujours dans le marché de Petit-Bassam, où pendant plus d’une décennie la tontine gérée par HJK — fondée sur un pacte social, un fil invisible reliant des centaines de destins — s’est brutalement rompue, un matin, HJK ne s’est plus présenté. L’étonnement a laissé place à l’inquiétude, puis à l’angoisse.
« L’homme s’est volatilisé, emportant avec lui des jours, des semaines, parfois des mois d’épargne collective », raconte une adhérente.
Aké Angélique, vendeuse de légumes, peinant à contenir son émotion, rapporte : « Nous sommes plus de 3 000 femmes concernées. Certaines avaient tout mis dans cette tontine. Moi, je voulais agrandir mon commerce. Aujourd’hui, je repars de zéro. »
À la douleur s’ajoute parfois la culpabilité. « Nous savions que c’était informel… mais cela fonctionnait si bien », murmure une victime, le regard voilé.
En somme, les AVEC et les tontines informelles constituent des outils efficaces d’inclusion financière et d’autonomisation des femmes. Toutefois, elles comportent des risques, notamment en matière de gestion et d’endettement. Leur impact dépend largement de la discipline des membres et de la qualité de leur organisation.
(AIP)
tad/bsp
Reportage réalisé par Tiémélé Danielle et Soro Benjamin

