Gagnoa, 12 juil 2026 (AIP) – À Gagnoa, dans les quartiers en pleine expansion, certaines femmes ont trouvé dans une activité peu commune une source de revenus pour subvenir aux besoins de leurs familles. Munies d’un simple tamis et d’une soupière usagée, elles sillonnent les pistes non encore aménagées à la recherche du gravier rouge, un matériau vendu aux habitants engagés dans des travaux de construction.
Le nouveau quartier baptisé Université illustre cette transformation urbaine. Pour y accéder, il faut parcourir environ trois kilomètres de piste depuis le carrefour ex-ONUCI, sur une voie poussiéreuse bordée de chantiers. C’est au détour de ce trajet qu’une scène attire le regard : une femme, courbée sur le sol, semble ramasser quelque chose à même la chaussée.
À mesure que l’on s’approche, l’image devient plus claire. Un foulard noué autour de la tête, une soupière aplatie dans la main gauche, elle collecte minutieusement du gravier mélangé à du sable. Son objectif est simple : constituer un stock qui sera ensuite vendu.
Un travail quotidien au rythme du tamis
Cette femme s’appelle Koné Fanta. La quarantaine révolue, mère de trois enfants, elle exerce cette activité depuis près d’une dizaine d’années. Installée dans les environs de la zone, elle répète chaque jour les mêmes gestes, malgré la circulation des taxis communaux et les conditions parfois difficiles.
Sans gants, chaussée de simples sandales, elle balaie le sol, rassemble les petits cailloux et forme progressivement un tas d’une vingtaine de centimètres de hauteur. Plusieurs mouvements sont nécessaires pour obtenir une quantité suffisante de gravier.
Lorsque la question lui est posée sur l’usage de cette collecte, Fanta ne répond pas immédiatement. Elle saisit plutôt son tamis circulaire d’environ 40 centimètres de diamètre et y verse le mélange de terre et de pierres. D’un mouvement énergique, elle secoue l’outil. La poussière s’élève dans l’air, obligeant les visiteurs à reculer.
Après quelques instants, les petits morceaux de gravier rouge apparaissent. « Ah c’était donc ça !», lâche un riverain, surpris par cette activité qui passe souvent inaperçue.

Une activité née de la nécessité
Fanta Koné vit avec son conjoint et ses trois enfants dans une habitation modeste au quartier Sokoura. Son mari exerce dans le maraîchage. « Au début, je vendais les légumes de notre parcelle, mais entre deux récoltes, c’était devenu difficile », raconte la bonne dame.
C’est en 2015, lors d’une visite avec une amie dans la zone de « Garage Koffi », qu’elle découvre cette activité. « C’est à ce moment que j’ai découvert ce travail », raconte-t-elle.
Depuis, elle parcourt les quartiers où les constructions ne sont pas encore achevées pour récupérer le gravier disponible sur les voies.
La tâche est longue. Pour remplir un bidon coupé de 20 litres, elle doit effectuer plusieurs séances de tamisage. Il lui faut entre cinq jours et une semaine pour constituer un stock qu’elle entrepose ensuite en bordure de route, avec un petit panneau indiquant que le produit est à vendre. « On ramasse un peu, un peu », fait observer dame Koné, qui souligne que la saison des pluies complique fortement son activité.
Entre difficultés et incompréhensions
Les conducteurs d’engins constituent l’une des principales difficultés rencontrées par ces femmes. Dans les zones en chantier, les chauffeurs de camions leur reprochent parfois d’endommager les voies en retirant du gravier.
« Ils nous accusent de faire des trous », dit-elle. « C’est au contraire vous qui faites les crevasses, avec vos gros pneus », peste Koné Fanta.
Les relations avec certains propriétaires de maisons restent également délicates. « Tant qu’ils sont en chantier, ils nous tolèrent. Parfois même, nous encourage, parce que ce gravier sert aussi de matériaux de construction », fait observer la mère de famille.
« Mais, une fois qu’ils intègrent leur maison, nous devenons la peste. On nous injurie, nous chasse, parce que disent-ils, à force de ramasser du gravier, plus rien ne retient l’eau et l’espace fait place à de petites mares », déplore dame Fanta.
Un revenu modeste mais précieux
Le gravier collecté est vendu entre 750 et 1 000 FCFA la brouette. Les principaux clients sont généralement des personnes qui construisent dans les environs. Mais pour espérer une vente importante, il faut constituer un stock conséquent.
Selon Fanta Koné, le chargement d’un tricycle peut être vendu à environ 10 000 FCFA. « Sinon, ce que nous faisons, c’est de la débrouillardise », assume-t-elle.
Son revenu mensuel tourne autour de 30 000 FCFA. « Parfois, ça peut faire deux mois, sans acheteurs », révèle la vendeuse de gravier.
Elle se souvient également d’une période où des individus venaient voler, la nuit, les stocks entreposés au bord des voies. « Dieu merci, ça cessé un peu, avec la présence de plus en plus d’habitants dans la zone », s’est réjouie Fanta Koné.
Une dizaine de femmes exercent cette activité sur les trois kilomètres de piste menant au quartier « Université ». Chacune possède son espace de collecte et travaille individuellement. Les hommes, eux, pratiquent également cette activité, mais à une échelle plus importante, avec des moyens plus structurés et des volumes pouvant atteindre plusieurs tonnes.
Une activité appelée à évoluer face à l’urbanisation
Si les populations continuent d’utiliser ce gravier comme matériau de construction, certains professionnels mettent toutefois en garde contre sa qualité. Le président de la Chambre départementale des métiers de Gagnoa, Coulibaly Saïdou, estime que ce produit n’est pas adapté aux travaux de construction.
« Le gravier rouge est inapte à la construction. Non seulement, il est de petite taille, mais en plus, il présente des risques de fissures pour la maison », dit-il.
Au-delà de cette question technique, l’avenir de cette activité pose également débat. L’urbanisation rapide réduit progressivement les espaces disponibles pour la collecte, tandis que les exploitations masculines deviennent de plus en plus organisées.
Pour Fanta Koné et les autres femmes ramasseuses, le gravier rouge demeure cependant une source de revenu indispensable, symbole d’une économie informelle où la débrouillardise devient un moyen de résister aux difficultés du quotidien.
(Un reportage de Dogad Dogoui)
(AIP)
dd/cmas

