Sokourala Vassouatchè-fesso (Man), 26 août 2026 (AIP) – Il faut au moins dix heures de voyage pour rallier Sokourala Vassouatchè-fesso depuis Abidjan. Dix heures pour parcourir quelque 536 kilomètres, soit 520 km sur une route bitumée et 16 km sur une piste qui met à rude épreuve véhicules et passagers. Mais au bout de ce périple, le visiteur découvre un village paisible, blotti au milieu de montagnes verdoyantes, où la richesse culturelle, la solidarité communautaire et les potentialités naturelles contrastent fortement avec les difficultés du quotidien.
Seize kilomètres qui changent tout
Jeudi 20 août 2026. Le véhicule 4X4 quitte Abidjan à 7h25. La route est longue, mais relativement confortable jusqu’à Man. De la capitale économique à la capitale du Tonkpi, 520 kilomètres de bitume défilent sous les roues.
À Man, il reste une trentaine de kilomètres avant d’atteindre Dingoin, au carrefour de Biankouma. C’est là que le voyage prend une autre tournure.
Il faut bifurquer à gauche et emprunter une piste latéritique pour parcourir les 16 kilomètres qui séparent Dingoin de Sokourala Vassouatchè-fesso. Même à bord d’un véhicule tout-terrain, il faut près d’une heure pour franchir cette distance.
Les secousses se succèdent. La piste est tantôt pierreuse, tantôt boueuse. Quelques passages deviennent particulièrement délicats après les pluies. Le véhicule avance avec prudence. Le moindre ralentissement rappelle que cette piste constitue pratiquement l’unique lien terrestre entre le village et le reste du département.
Pourtant, à mesure que l’on progresse, la beauté du paysage s’impose. Les montagnes se dressent à l’horizon, couvertes d’une végétation dense. La nature semble avoir offert à Sokourala ce qu’elle lui a refusé en infrastructures.
Arrivée dans le village: 19h16, y compris près de deux heures d’escale pour une restauration.
« La route est mauvaise », résumera simplement le président des jeunes, Sadia Moussa Dosso. Mais derrière cette phrase se cache une réalité qui affecte presque tous les secteurs de la vie locale.
L’eau de Pligui, entre tradition et nécessité
À Sokourala, l’eau raconte à elle seule une partie de l’histoire du village.
Pour atteindre la source Pligui, il faut emprunter un sentier rocailleux. La descente se fait avec précaution. Ici, les chaussures et les récipients destinés à la toilette sont interdits par la tradition.

Au fond, l’eau apparaît, Elle coule depuis des générations et, selon les habitants, ne tarit jamais, même pendant les périodes les plus sèches.
Pligui est plus qu’une source. Elle est un patrimoine. C’est aussi le principal point d’approvisionnement en eau de la population.
Autrefois, racontent des habitants, la source était protégée par une dalle et des aménagements en ciment. Des silures vivaient dans son eau. Aujourd’hui, les anciens aménagements ont disparu et la population s’est considérablement accrue.
Les eaux de ruissellement et la boue peuvent désormais atteindre la source. Des femmes du village assurent régulièrement son nettoyage.
La situation est d’autant plus préoccupante que Sokourala Vassouatchè-fesso ne dispose que de deux pompes hydrauliques villageoises, dont une est actuellement fonctionnelle.
En attendant l’achèvement du château d’eau en construction à Bofesso, à environ cinq kilomètres, les populations souhaitent donc une intervention urgente pour sécuriser Pligui.
La présidente de la Mutuelle pour le développement de Sokourala (MUDES), Affissiata Diomandé, a indiqué que les travaux d’adduction d’eau sont en cours. L’achèvement de ces travaux est très attendu par les habitants.
Un village sans centre de santé ni réseau téléphonique
À Sokourala Vassouatchè-fesso, tomber malade peut rapidement devenir une épreuve.
Le village ne dispose pas encore de centre de santé. Pour recevoir des soins, les habitants doivent parcourir plusieurs kilomètres jusqu’à Bofesso ou rejoindre le chef-lieu de la sous-préfecture, Sandougou-Soba.
Pour les femmes enceintes, les difficultés sont encore plus grandes. En cas de travail compliqué, elles doivent parfois être transportées à moto.
La MUDES a toutefois annoncé la construction prochaine d’un centre de santé, une perspective accueillie avec soulagement par les populations.
Autre paradoxe : l’électricité est arrivée dans le village, mais pas le réseau téléphonique.
Pour passer un appel, il faut parfois gravir une montagne ou se déplacer vers une localité voisine. Cette absence de télécommunications complique les activités économiques, mais aussi les situations d’urgence.
Une terre généreuse, mais des récoltes qui se perdent
Sokourala Vassouatchè-fesso est pourtant une terre agricole. Cacao, café, hévéa, palmier à huile, riz, maïs, manioc, banane et autres produits vivriers y sont cultivés. Mais cette abondance ne se traduit pas toujours en revenus.
La raison est encore la route. Lorsque les pluies rendent la piste difficile, certains transporteurs refusent de se rendre au village. Des récoltes restent alors sur place et se détériorent.
« La difficulté d’accès fait que les véhicules ne prennent pas le risque de venir dans le village, donc les cultures se détériorent », déplore Sadia Moussa Dosso.
L’absence de marché constitue une autre difficulté. Sokourala Vassouatchè-fesso ne dispose ni de marché permanent ni de marché hebdomadaire, contrairement à de nombreuses localités rurales.
Pour les jeunes, cette situation limite les possibilités d’emploi et de valorisation des productions agricoles.
Le désenclavement apparaît donc comme une urgence économique autant que sociale.
Une école qui résiste à l’enclavement
À l’Ecole primaire publique (EPP) de Sokourala, la réalité est tout aussi contrastée.
L’établissement, créé en 1979, comptait 172 élèves au cours de l’année scolaire 2025-2026, dont 16 en classe de CM2. Mais seulement deux enseignants, y compris le directeur, encadraient les six niveaux.

Trois salles de classe doivent ainsi accueillir six niveaux, obligeant les enseignants à pratiquer le jumelage et parfois les classes multigrades. « Nous sommes deux pour six classes. Donc c’est difficile, l’apprentissage ne passe pas », expliquait le directeur, Bakayoko Namori.
L’enclavement n’arrange rien. Des enseignants affectés dans la localité cherchent à repartir, selon le directeur. Et pourtant, les résultats sont encourageants. L’école affiche un taux de réussite de 100 % au CEPE depuis trois ans. Les 16 candidats de CM2 de la dernière promotion ont tous été admis au collège.
L’établissement bénéficie désormais d’un autre atout : une bibliothèque de plus de 400 ouvrages offerte sur fonds propres par Affissiata Diomandé et inaugurée le 21 août, à l’ouverture officielle du Festival Nissondia.
L’écrivain-poète Fulgence Alexandre N’Cho, présent à la cérémonie, a salué une initiative « à encourager », estimant que toute école primaire devrait disposer d’un espace dédié à la lecture.
Nissondia, quand la culture devient une force
C’est justement par la culture que Sokourala Vassouatchè-fesso entend changer son image.
Du 21 au 23 août 2026, le village a vibré au rythme de la 4e édition du Festival Nissondia, organisé par la MUDES sous le patronage de la ministre de la Culture et de la Francophonie, Françoise Remarck, et le parrainage de l’ambassadeur de Paix en Côte d’Ivoire, Yaké Gondo Alfred.
Le thème, « Renforcement de la cohésion sociale par la valorisation de notre patrimoine culturel », résume l’ambition des organisateurs.
Pendant trois jours, masques, danses traditionnelles, chants, contes, concours de la plus belle fille (Singa), course de masques, prestations de chanteuses tradi-modernes et expositions artisanales se sont succédé.
Le pagne Dan, les traditions du terroir et les expressions culturelles des différentes communautés ont été mis en valeur.
Le directeur régional de la Culture et de la Francophonie du Tonkpi, Amon Barthélémy, représentant la ministre Françoise Remarck, a souligné que le patrimoine constitue à la fois une identité et un levier de développement. « La culture peut générer des emplois. La culture peut stimuler le tourisme. La culture peut développer l’artisanat », avait-il déclaré lors de l’ouverture du festival.
À Sokourala Vassouatchè-fesso, le message semble avoir été entendu.
Un patrimoine historique et touristique à révéler
À quelques kilomètres du village, la montagne de Vassouatchè Diomandé domine le paysage.
Selon la tradition locale, elle porte la mémoire de Vassouatchè Diomandé, fondateur du village, dont l’histoire remonterait à environ deux siècles. Des pierres taillées, des roches et des vestiges de cases et de foyers sont encore visibles sur le site. La tradition locale rapporte également que certaines pierres auraient été utilisées comme armes durant les guerres de Samori Touré.
Plus loin, la cascade de Sokourala Vassouatchè-fesso offre un autre spectacle.
La végétation dense, les reliefs et la fraîcheur des lieux constituent un potentiel touristique évident. Le directeur régional du Tourisme et des Loisirs du Tonkpi, Doumbia Mohamed, qui a visité ces sites dans le cadre du circuit touristique du festival, a appelé à des aménagements légers.
« Il faut forcément des aménagements, pas des aménagements profonds », a-t-il préconisé, souhaitant surtout améliorer l’accessibilité et installer, à proximité des sites, des espaces de restauration et d’accueil. L’objectif : permettre aux visiteurs de découvrir ces lieux sans dénaturer leur caractère naturel.
Une population, plusieurs cultures
Sokourala surprend également par son brassage humain.
Dans ce village du canton Ka, présenté comme le seul village Mahouka au milieu de communautés Dan dans la sous-préfecture de Sandougou-Soba, le Mahouka (Malinké) côtoie quotidiennement le Yacouba (Dan).
Les communautés allochtones, notamment les Lobi, ainsi que des populations allogènes burkinabè et peules, participent également à la vie du village.
Dans les conversations, les langues se croisent et les habitudes culturelles se mélangent. Ici, il devient parfois difficile de distinguer ce qui relève exclusivement de l’une ou de l’autre communauté.
Cette coexistence est précisément l’une des forces que le Festival Nissondia veut consolider. Le sous-préfet de Sandougou-Soba, Djekou Fahio Léonard, représentant le préfet de région, l’a rappelé lors de l’ouverture : « Ici, il n’y a pas de parti politique. (…) C’est la culture qui nous unit. »
Il a souhaité que les différentes mutuelles de la sous-préfecture se rapprochent afin de faire de Nissondia, une manifestation fédératrice de l’ensemble des villages.
Affissiata Diomandé, le pari d’une fille du terroir
Dans ce décor, une femme revient souvent dans les témoignages : Affissiata Diomandé, présidente de la MUDES. Elle découvre Sokourala en 2022. Depuis, elle multiplie les démarches et les initiatives en faveur du village.

Réhabilitation de l’école, construction de nouvelles salles de classe, don d’une bibliothèque de plus de 400 ouvrages, démarches pour l’eau et annonce d’un centre de santé : les actions se sont accumulées.
L’électricité, arrivée dans le village en 2024, avait également bénéficié de ses démarches auprès des autorités et structures compétentes.
Cette électrification a permis l’émergence de petites activités génératrices de revenus, notamment la couture et la quincaillerie.
« Ensemble, préservons notre patrimoine. Ensemble, renforçons nos liens. Ensemble, faisons de notre culture une force pour notre développement », lançait-elle à l’ouverture de Nissondia.
Le retour : même route, autre regard
Dimanche 23 août. Il faut repartir. Le véhicule, cette fois un minicar reprend la piste vers Dingoin. Les mêmes pierres, les mêmes creux, les mêmes virages. De 8h26 à 9h23. Puis vient le bitume salvateur.
La fatigue du voyage est réelle, mais le regard a changé.
Derrière les 16 kilomètres de piste qui semblent isoler Sokourala, se trouve un village qui ne manque ni de terres fertiles, ni de montagnes, ni d’eau, ni d’histoire, ni de traditions.
Ce qui manque surtout, c’est la connexion entre ces richesses et les opportunités qu’elles pourraient générer.
Une route pour sortir le cacao, le café et les produits vivriers. De l’eau potable pour soulager Pligui. Un centre de santé pour éviter les évacuations difficiles. Un réseau téléphonique pour rompre l’isolement numérique. Des équipements touristiques légers pour révéler les montagnes et la cascade. Des enseignants pour faire fonctionner les six niveaux de l’école.
Et, surtout, la volonté de transformer la culture en moteur de développement.
À Sokourala Vassouatchè-fesso, le festival Nissondia a peut-être déjà commencé ce travail. Car pendant trois jours, des populations venues d’ailleurs ont fait le déplacement pour découvrir ce village jusque-là difficile d’accès.
Plus de dix heures de route pour atteindre Sokourala Vassouatchè-fesso. Mais peut-être aussi dix heures nécessaires pour comprendre qu’au-delà de la piste, il existe un territoire qui ne demande qu’à être découvert, désenclavé et valorisé.
(AIP)
cmas

