Abidjan, 08 oct 2026 (AIP) – Autour de la table, jeudi 8 octobre 2026 à l’hôtel Palm Club sis à Abidjan Cocody, les principaux acteurs de la filière hévéa ont parlé d’une même voix sur un point : le mécanisme mis en place en mai pour encadrer l’approvisionnement en caoutchouc n’a pas produit tous les effets escomptés.
Mais derrière ce constat partagé, se dessinent des intérêts parfois divergents. Producteurs, transformateurs et régulateur cherchent chacun à préserver leurs équilibres dans un marché marqué par de bonnes perspectives de prix, mais aussi par une concurrence accrue pour l’accès à la matière première.
Une décision qui devait remettre de l’ordre
Cinq mois après l’entrée en vigueur de la décision du Conseil Hévéa-Palmier à huile-Coco (CHPC), son directeur général, Edmond Coulibaly, a réuni autour d’une même table, les principaux opérateurs de la filière.

L’objectif était de regarder ce qui s’est passé sur le terrain, d’identifier les difficultés et de rechercher collectivement des solutions. « Si nous sommes réunis ici, c’est simplement parce qu’en mai, nous avons pris une décision pour encadrer nos activités d’approvisionnement en matière première », a expliqué Edmond Coulibaly.
La rencontre devait notamment permettre d’examiner les conditions d’application de cette décision, la régulation des ponts-bascules et la question des valeurs contractuelles à l’exportation.
Pour le patron du CHPC, le premier enseignement est sans ambiguïté : lorsque la quasi-totalité des opérateurs ne respecte pas une décision, c’est que celle-ci doit être réexaminée. « Si la décision était bonne, tout le monde l’aurait respectée », a-t-il estimé, relevant que la compétition actuelle pèse sur les trésoreries et les marges des entreprises.
La course au caoutchouc
Dans les interventions, un même mot revient : la concurrence.
Le président de l’Association des professionnels de caoutchouc naturel de Côte d’Ivoire (APROMAC), Charles-Emmanuel Yacé, reconnaît les effets positifs de la décision prise en mai, qui avait contribué à stabiliser certaines choses dans la filière. Mais il insiste sur la nécessité que les règles soient appliquées par tous. « Quelle que soit la décision, tous les acteurs doivent l’appliquer », a-t-il plaidé.
Chez les transformateurs, la pression sur l’approvisionnement est particulièrement perceptible. Certains dénoncent la multiplication des ponts-bascules et des pratiques commerciales qui renchérissent le coût de la matière première.
Le directeur général de la Sud Comoé Caoutchouc (SCC), Desmeot Pascal, a ainsi évoqué une forte progression du nombre de ponts-bascules dans sa zone, passée, selon ses indications, d’une quarantaine à plus d’une centaine en une année.
Il déplore également le retour de primes élevées, de 30 à 60 FCFA dans certains cas, après une période de stabilisation consécutive à la décision de mai.
Pour les usiniers, cette surenchère finit par peser directement sur les coûts d’exploitation et les capacités financières des entreprises.
Des primes qui alimentent la tension
Le débat sur les primes constitue le cœur des divergences.

Le directeur de la Société des Caoutchoucs de Grand-Béréby (SOGB), Jean Christophe Dienst, estime que la décision du CHPC a créé une situation de concurrence entre les différents circuits d’approvisionnement. Il relève notamment que certains opérateurs pratiquent des primes supérieures à celles prévues, avec des écarts pouvant dépasser 50 FCFA par rapport au prix de référence.
Cette situation, affirme-t-il, fragilise l’économie des usines et leur viabilité à long terme.
Les producteurs, eux, ne souhaitent pas que la recherche de matière première se transforme en guerre des primes.
Le président de la Fédération des organisations professionnelles agricoles des producteurs de Côte d’Ivoire (FPH-CI), Jules Dally, insiste plutôt sur la stabilité du système.
Pour lui, les primes structurelles arrêtées par les acteurs doivent être respectées afin de préserver une concurrence saine entre les opérateurs. « Nous ne pourrons pas être l’artisan de notre propre suicide », a-t-il lancé, estimant que les producteurs ont intérêt à préserver une filière durable plutôt qu’à rechercher des gains immédiats.
Le défi de la stabilité
Au fil des interventions, une préoccupation apparaît : comment permettre aux producteurs d’obtenir une rémunération attractive tout en garantissant aux usines des conditions d’approvisionnement compatibles avec leur viabilité économique ?
La question est d’autant plus sensible que les prix internationaux sont actuellement jugés favorables. Edmond Coulibaly rappelle toutefois qu’une hausse des prix finit nécessairement par être suivie d’une baisse, sans que l’on puisse en déterminer le moment.
Dans ce contexte, il met en garde contre les stratégies opportunistes qui pourraient fragiliser des entreprises appelées à s’inscrire dans la durée.
Le débat porte également sur les intermédiaires. Plusieurs participants estiment que la seule limitation des primes qui leur sont accordées ne suffira pas à résoudre les difficultés. Leur rôle dans la collecte et l’acheminement du caoutchouc doit également être pris en compte, afin d’éviter que les circuits d’approvisionnement ne soient davantage déséquilibrés.
Revenir à la concertation
Pour le président de l’APROMAC, cette rencontre a surtout permis de renouer le dialogue entre des acteurs qui n’avaient pas toujours participé ensemble aux discussions ayant conduit à la décision de mai.

Producteurs et transformateurs conviennent ainsi de la nécessité d’un cadre plus inclusif, permettant de prendre en compte les réalités de chacun avant l’adoption de nouvelles mesures.
Le CHPC entend désormais tirer les leçons de cette première expérience. Pour Edmond Coulibaly, l’enjeu n’est pas de désigner un responsable, mais de trouver collectivement les mécanismes permettant de restaurer un fonctionnement équilibré de la filière.
Le directeur général du CHPC a assuré que ce type de rencontre sera désormais organisé périodiquement. Cette concertation régulière devrait permettre de suivre l’évolution du marché et, si nécessaire, de réajuster les primes et les mécanismes d’approvisionnement, afin de préserver à la fois les intérêts des producteurs et la viabilité des unités de transformation.
(AIP)
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