par Mémel Franck, chef du bureau AIP Bondoukou
Bondoukou, 24 sept 2026 (AIP)- Assises à même le sol, les mains plongées dans un mélange d’argile et de calcaire, les femmes potières de Motiamo donnent progressivement forme à leurs canaris. Les gestes sont précis, répétés et transmis de génération en génération. Mais derrière cette pratique artisanale qui fait vivre de nombreuses familles, se trouvent de longues distances parcourues pour chercher la matière première, une cuisson encore rudimentaire et des difficultés à écouler les productions.
Les matières premières arrachées à la terre
Dans ce village situé dans le département de Bondoukou, à environ sept kilomètres du même chef-lieu, la journée des potières commence bien avant le modelage. Il faut d’abord se rendre sur les sites où sont prélevés l’argile et le calcaire nécessaires à la fabrication des canaris.

Les matières premières, autrefois transportées à pied dans des bassines posées sur la tête, sont aujourd’hui acheminées à l’aide de tricycles. Un moyen qui réduit quelque peu la pénibilité du transport sans toutefois supprimer les efforts nécessaires pour les extraire et les ramener au village.
De retour, les femmes mélangent et malaxent l’argile et le calcaire jusqu’à obtenir une pâte homogène. Puis commence le façonnage. Avec leurs mains, elles tournent, redressent et lissent progressivement la matière pour lui donner la forme souhaitée.
« Nous sommes nées avec cette pratique. Quand nous allons prendre l’argile et le calcaire à la rivière, nous les transportons dans des bassines ou à l’aide de tricycles. Nous mélangeons les deux produits pour commencer notre poterie », explique la présidente des femmes de Motiamo, Yeli Yawa.
Pour ces productrices, la poterie constitue également une source de revenus indispensable aux ménages.
« Nous nourrissons nos familles avec cette activité. Toutes les femmes pratiquent ce métier pour subvenir aux besoins de leurs familles », souligne-t-elle.
Le feu, dernière étape avant la vente

Une fois les canaris façonnés, reste l’une des étapes les plus délicates : la cuisson. En l’absence de four adapté, les potières disposent les pièces au sol, les recouvrent de bois et allument un feu destiné à les durcir.
Autour du foyer, la chaleur est intense. Les femmes doivent surveiller attentivement la cuisson afin d’éviter que les pièces ne se fissurent ou ne se brisent. Une mauvaise maîtrise du feu peut entraîner la perte de plusieurs jours de travail.
La pluie complique également cette opération. Les conditions météorologiques peuvent contraindre les potières à reporter la cuisson ou à exposer les productions à des détériorations.
« Nous voulons des moules et un magasin pour stocker nos productions, mais surtout un four pour consolider les canaris et les conserver intactes sous l’effet de la chaleur. Nous n’avons pas de four, nous utilisons nos mains », déplore Yeli Yawa.
Après la cuisson, les poteries sont retirées avec précaution avant d’être plongées dans une bassine d’eau préparée selon une technique traditionnelle. Cette opération participe à leur donner leur coloration particulière.
Produire beaucoup, gagner peu
À la pénibilité du travail s’ajoute la difficulté de commercialiser les canaris à un prix permettant aux productrices de tirer pleinement profit de leur activité.

La présidente de l’ONG Tabitha, basée à Bondoukou, Fatoumata Ouédraogo, épouse Youl, qui intervient dans la protection et l’autonomisation des femmes et des enfants, dit avoir constaté les difficultés auxquelles sont confrontées les potières.
« Nous sommes allés à la rencontre de ces femmes pour recenser leurs difficultés et les aider à s’autonomiser. Elles marchent longtemps dans la forêt à la recherche de l’argile qui constitue leur matière première. Elles sont parfois obligées de la transporter sur la tête, en petites quantités », rapporte-t-elle.
Elle relève également les conditions difficiles de cuisson, les femmes étant directement exposées à la chaleur du feu.
La commercialisation constitue une autre difficulté. Selon Mme Ouédraogo, certains intermédiaires achètent les productions à bas prix avant de les revendre dans les villes.
L’ONG Tabitha a contribué à l’organisation des potières en association et à leur formation, notamment dans la diversification des produits, avec la fabrication d’objets décoratifs, ainsi que dans l’apprentissage de notions de comptabilité simplifiée.
Un projet de construction d’un four avait également été envisagé, mais il n’a pas été mené à son terme après l’arrêt de la subvention américaine qui le soutenait.
« Ce sont des femmes courageuses qui gagnent peu. Nous invitons les personnes de bonne volonté et l’État à faire davantage pour ces femmes », plaide Fatoumata Ouédraogo.
Elle souhaite notamment le développement de nouveaux débouchés dans les grandes villes et une meilleure promotion des productions, notamment à travers les réseaux sociaux.
Moderniser sans perdre la tradition

Pour Biaka Eugène, commissaire de police à la retraite et acteur engagé dans la promotion de cette activité, la modernisation est devenue nécessaire pour permettre aux potières de réduire la pénibilité du travail et de mieux valoriser leurs productions.
« Il faut moderniser cette activité. La pluie les menace et elles sont toujours préoccupées par les conditions de cuisson », estime-t-il.
Des démarches ont été entreprises auprès de plusieurs organisations non gouvernementales pour obtenir des fours modernes, mais deux tentatives n’ont pas encore abouti, explique-t-il.
L’utilisation des tricycles constitue toutefois une première évolution. Elle permet désormais de transporter plus facilement l’argile et le calcaire.
« Avec la mécanisation, on peut aller chercher l’argile et le calcaire avec des tricycles. Cela facilite le transport de la matière première », souligne-t-il.
Certaines potières se sont par ailleurs rendues à Katiola pour observer les techniques utilisées par leurs consœurs et tenter d’en tirer des enseignements.
À Motiamo, les mains continuent donc de façonner l’argile comme elles le font depuis plusieurs générations. Mais derrière chaque canari terminé se pose désormais la même question : comment préserver ce savoir-faire tout en permettant à celles qui le perpétuent de travailler dans de meilleures conditions et de mieux vivre de leur production ?
(AIP)
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