Abidjan, 27 fév 2026 (AIP) – À l’ère des réseaux sociaux, la désinformation ne se limite plus aux longs textes ou aux articles d’actualité. Elle prend désormais des formes plus subtiles et plus séduisantes : vidéos humoristiques, chansons virales dans des formats courts. Ces contenus, souvent drôles, rythmés et émotionnels, se propagent rapidement, surtout auprès des jeunes, friands de divertissement numérique.
Derrière cette apparente légèreté se cache parfois une stratégie de manipulation politique bien orchestrée. L’objectif n’est plus de désinformer, mais de diffuser de fausses émotions et détourner l’attention des vrais sujets du débat public. Les formats courts utilisent le rire pour désactiver la rationalité et la musique pour créer une adhésion affective.
Les plateformes comme TikTok, Instagram ou YouTube Shorts favorisent les contenus instantanés, de moins d’une minute, simples, percutants et drôles. Ces contenus sont éphémères et massivement partagés, surtout pas les jeunes. Les communicants politiques et les créateurs partisans l’ont compris. Il utilise cette technique pour influencer et capter l’attention avant de convaincre. Ainsi, les discours politiques sont souvent réduits à des punchlines ou des images choquantes.
Des contenus ludiques pour raviver les tensions politiques
Le 9 juin 2025, à quatre mois des élections présidentielles, une vidéo de l’ancien président Laurent Gbagbo, leader de l’opposition, est devenue virale sur TikTok. Dans cette vidéo, une version enfant de l’ancien président générée par l’intelligence artificielle (IA) reprend des séquences de propos tenus lors d’une manifestation de l’opposition où il traite la régime au pouvoir de “gaou”, une expression qui signifie bête en dialecte local. Cette vidéo a généré plus de 4 millions de vues et plus de 29 mille partages.

Plusieurs vidéos parodies de ce genre (1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9) sont diffusées sur TikTok pour tourner en dérision l’actualité politique et ridiculiser certains acteurs politiques et autorités des institutions de la République, en détournant des extraits réels de leurs discours. Ces montages générés par l’intelligence artificielle ont atteint une audience cumulée de près de 10 millions de vues et plus de 10 mille partages.

Le 28 août 2025, une vidéo IA devenue virale parodie les rivalités politiques entre Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara comme un match retour de football entre les deux acteurs politiques. Publiée par le compte Prezy.big.money1 qui se présente comme comédien-humoriste, la voix off de cette vidéo, aux allures de commentaires d’un match de football, fustige la candidature du président Ouattara pour un quatrième mandat et prédit une victoire de Laurent Gbagbo par remontada, faisant allusion aux élections présidentielles de 2011.
La vidéo a généré plus de 1 millions de vues, plus de 53 mille likes, plus de 11 mille partages et près de 2 mille commentaires. Si certains internautes en ont rigolé, d’autres estiment que ce type de contenus ravivent les douleurs des violences post-électorales de 2011 qui fait plus de 3 000 morts. “Soyons unis, ne laissons pas la politique nous diviser”, exhorte un internaute dans les commentaires. “Que nos politiciens aient pitié des ivoiriens”, dira un autre internautes qui salue toute foi le côté ludique de la vidéo.
Le 1er octobre 2025, le compte Diament356 a publié sur TikTok une vidéo dans laquelle on voit le président Alassane Ouattara danser sur la musique de couper-décaler (une rythme musical très populaire en Côte d’Ivoire) intitulée “sauté octobre”, une expression diversement interprétée selon l’appartenance politique des internautes. Pour des militants du parti au pouvoir, il serait mieux de “sauter octobre” pour ne pas perdre le temps à organiser une élection qu’ils vont remporter dès le premier tour. Pour les militants de l’opposition, le régime au pouvoir veut “sauter octobre” pour ne pas organiser les élections.

Cette vidéo a cumulé plus de 4,4 millions de vues, plus de 167 700 likes, plus de 4 200 commentaires et plus de 15 400 sauvegardes. Elle a été diffusée dans un contexte où les rumeurs sur l’annulation ou le report du scrutin du 25 octobre 2025 foisonnent sur les réseaux sociaux. Sur TikTok, cette musique, notamment son refrain viral, est devenue un instrument de propagande douce. Il a été utilisé dans plus de 48 mille vidéos challenges sur TikTok dont la plupart se rapportent aux élections présidentielles.

Certains morceaux sont créés ou détournés pour faire passer un message politique sous une forme festive. Les paroles de ces morceaux, souvent simplifiées et répétitives, visent à renforcer une opinion plutôt qu’à informer. Pendant la campagne électorale, des chansons à la gloire de candidats (mouvance comme opposition) ont alimenté des millions de challenges reprenant des discours sortis de leur contexte ou des slogans mensongers (1, 2, 3, 4).
Les dangers de la désinformations émotionnelle
La désinformation émotionnelle représente un risque majeur pour la perception publique des faits de société. Selon une étude de Francesca Hemery (2025), l’intensification émotionnelle sert à amplifier l’aptitude de persuasion des discours faux, rendant les arguments plus impactants auprès d’un public en ligne. D’après Francesca Hemery, expert en Sciences de l’Homme et société, ces émotions sont confinées dans des passages courts mais stratégiques.
Les dangers de cette désinformation émotionnelle résident dans sa capacité à combiner expertise feinte et appels affectifs pour influencer les opinions. Le contraste avec des contenus témoins d’informations fiables illustre comment l’absence relative d’émotion dans les discours objectifs préserve une neutralité, contrairement à la désinformation qui exploite l’affect pour dominer.
Les études universitaires comme celle de Hemery alertent sur la nécessité de détecter et contrer la désinformation émotionnelle pour protéger la démocratie informative, ce qui risque d’exacerber les divisions sociales, comme observé dans les discours climatosceptiques. D’où l’urgence d’une approche multidisciplinaire en humanités numériques pour mitiger ces dangers.
Ce rapport a été produit par l’AIP dans le cadre du programme d’incubation du Programme de bourses institutionnelles African Digital Democracy Observatory (ADDO). Il a été réalisé sous le parrainage de Code for Africa, avec le soutien technique de la Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit (GIZ) GmbH, financée par le Bundesministerium für wirtschaftliche Zusammenarbeit und Entwicklung (BMZ) et l’Union européenne (UE). ADDO respecte l’indépendance journalistique des chercheurs, en leur offrant l’accès à des techniques et des outils avancés. La prise de décision éditoriale reste du ressort de l’AIP. Vous souhaitez en savoir plus ? Visitez https://disinfo.africa/
(AIP)
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