Réalisé par Simon Benjamin Bassolé
Abidjan, 19 mai 2026 (AIP) – Longtemps perçus comme une alternative marginale, les soins à domicile s’imposent progressivement comme une composante structurante du système de santé en Côte d’Ivoire. À la croisée des mutations démographiques, de l’évolution des pratiques médicales et de l’essor du numérique, cette approche redessine en profondeur les parcours de soins, en rapprochant le patient de son cadre de vie et de son cercle familial.
Aujourd’hui, le profil des patients pris en charge à domicile est multiple. Il englobe aussi bien des personnes âgées en perte d’autonomie que des patients atteints de maladies chroniques ou en phase de convalescence après une hospitalisation. Au-delà de l’acte médical, le domicile devient un véritable espace de soins où s’entrecroisent dimensions sanitaires, sociales et logistiques, avec des réalités parfois contrastées selon les ressources disponibles.
Des malades soulagés, une dignité retrouvée
Allongé sur son canapé, le regard apaisé malgré les séquelles d’un accident vasculaire cérébral qui a réduit sa mobilité, Koffi Jean, la soixantaine, reçoit tous les trois jours la visite d’une équipe médicale. Dans ce cadre familier, il dit avoir retrouvé bien plus qu’un suivi médical.
« Être soigné chez moi, entouré de mes proches, m’a permis de vivre ma convalescence de manière plus sereine », confie-t-il. Loin de l’agitation hospitalière, il évoque une dignité retrouvée et un mieux-être psychologique devenu partie intégrante de sa guérison.
Comme lui, Ahou N’Guessan, 52 ans, vit avec le diabète depuis plusieurs années. Les déplacements répétés vers les structures sanitaires étaient devenus une épreuve.
« Avant, chaque consultation était un parcours fatigant et coûteux. Aujourd’hui, les soins viennent à moi. Je me sens mieux suivie, plus rassurée. Et surtout, je sens qu’on m’écoute vraiment », souligne-t-elle.
À Abobo, Traoré Mariam se remémore l’angoisse ressentie lorsque son fils de quatre ans a été atteint de paludisme. Face à son état de faiblesse, elle redoutait un transfert vers l’hôpital.
« Je ne pouvais pas me résoudre à le déplacer, surtout rester trois jours ou plus en hospitalisation à ses côtés. Quand l’équipe est venue à la maison, j’ai été immédiatement rassurée. Mon enfant a reçu les soins sans stress. Et nous avons bien compris les conseils de prévention du médecin et finalement nous avons installé une moustiquaire dans sa chambre. En tant que mère, c’est un immense soulagement », raconte-t-elle.
Pour Yao Kouadio, 45 ans, la continuité des soins à domicile après une intervention chirurgicale a été déterminante.
« Revenir constamment à l’hôpital aurait été épuisant. À domicile, j’ai pu récupérer plus vite, dans de meilleures conditions. J’étais plus reposé, plus concentré sur ma guérison », explique-t-il.
Une médecine de proximité et humaine
Au-delà des bénéfices médicaux, les soins à domicile révèlent une dimension humaine forte. Dans une maison discrète, Kouamé Brigitte veille sur sa mère âgée de 78 ans.
« Ce n’est pas facile tous les jours. Mais quand les infirmiers et les aides-soignants arrivent, tout change. Ils prennent le temps d’expliquer, de montrer les gestes, et ils vérifient si j’ai suffisamment de médicaments, sinon ils avertissent le médecin pour une nouvelle prescription. On ne se sent plus seule. Ils ne viennent pas seulement soigner, ils nous accompagnent vraiment. », se réjouit-elle.
Dans un autre foyer, Bamba Souleymane accompagne son père en fin de vie. Ici, le domicile devient un espace de recueillement et de dignité.
« À la maison, il est apaisé maintenant. Mon père est suivi pour plusieurs maladies, il rentre à l’hôpital quand son état est instable, puis l’hôpital programme sa sortie quand il est stable. Une fois à la maison, les soignants viennent continuer les soins et ils apportent une présence, une douceur… une humanité qui nous aide à tenir. Ils nous permettent de traverser cette épreuve avec plus de respect et de calme », témoigne-t-il.
Pour les professionnels, cette proximité transforme aussi leur pratique. Infirmier intervenant à domicile, Franck Yao insiste sur la singularité de ce cadre.
« Entrer dans une maison, c’est entrer dans la vie et dans l’intimité des gens. Il faut de la compétence, mais surtout le sens du service, de l’écoute et du respect. On crée un lien fort avec les familles. C’est exigeant, mais profondément humain », explique-t-il.

Cette prise en charge repose ainsi sur une approche multidisciplinaire mobilisant médecins, infirmiers, aides-soignants, kinésithérapeutes, prestataires de laboratoire et d’imagerie, sans oublier les aides-soignants, véritables piliers du dispositif.
La coordination entre ces acteurs, encore souvent basée sur des outils simples, tend progressivement à se digitaliser, ouvrant la voie à des parcours de soins plus fluides et sécurisés.
Coûts et défis d’accessibilité
Malgré ses atouts, le modèle des soins à domicile reste confronté à des contraintes économiques. Le coût varie selon la spécialité médicale, la fréquence des interventions et les besoins en équipements, faute de référentiel national standardisé.
« Les soins à domicile m’ont beaucoup aidé, mais tout n’est pas toujours pris en charge. Entre les médicaments, les pansements et les examens, il y a des dépenses. Mais en évitant les déplacements répétés à l’hôpital, je m’y retrouve quand même. », relève Yao Kouadio.
« En ville, les équipes se déplacent rapidement. Mais dès qu’on s’éloigne, les délais s’allongent et les coûts augmentent », confie un patient résidant en périphérie d’Abidjan.
La Couverture maladie universelle (CMU) constitue une avancée notable, avec une prise en charge pouvant atteindre 70 %, voire 100 % dans certaines structures pour des populations spécifiques. Toutefois, un reste à charge persiste pour de nombreuses familles, notamment pour les examens, les consommables ou l’assistance humaine.
Une innovation au cœur de la transformation du système de santé
Pour Dr Ousmane Soumahoro, médecin et fondateur de l’Agence de développement de l’E-Santé (ADES) et de la plateforme Umed, les soins à domicile incarnent une évolution majeure.
« L’hospitalisation à domicile n’est plus une solution marginale, mais une réponse structurante aux besoins de santé. Il permet d’améliorer le parcours de soins, d’offrir des soins de qualité tout en réduisant les coûts indirect liés aux frais d’hôtellerie de l’hôpital. », souligne-t-il.
Grâce à la téléconsultation et aux visites à domicile, le domicile se transforme progressivement en une véritable unité de soins connectée. Un dispositif qui évite les déplacements inutiles, un premier contact avec les équipes médicales en dehors des services d’urgences et une prise en charge ambulatoire, à domicile, pour garder la disponibilité des chambres d’hôpital à ceux qui ont le plus besoin.
Malgré cette dynamique, des défis subsistent, notamment en matière de financement, de régulation et de coordination. La structuration du secteur et l’institutionnalisation de ce système, apparaît ainsi comme un enjeu clé pour garantir un accès équitable et durable.
En Côte d’Ivoire, les soins à domicile s’affirment désormais comme une réponse à la fois moderne et profondément humaine aux enjeux de santé publique, plaçant le patient au cœur d’un système en pleine mutation.
Encadré1 : Un essor porté par les besoins de proximité
Au cours de la dernière décennie, la demande de soins à domicile a connu une progression notable, bien qu’elle reste difficile à quantifier à l’échelle nationale.
La Côte d’Ivoire a amélioré l’accès géographique aux soins, mais pas encore sa capacité d’hospitalisation au rythme des besoins. Entre 2011 et 2025, le pays a construit ou réhabilité 250 établissements de santé, et 80 % de la population vivent désormais à moins de 5 km d’un centre de santé. Pourtant, la capacité litière reste très insuffisante : elle est passée de 6 000 lits en 2011 à 9 000 lits en 2025, soit seulement trois lits pour 10 000 habitants.
Construire pour augmenter la capacité de lit est couteux et prend du temps. Pendant ce temps, selon le Programme national de lutte contre le paludisme (PNLP), une personne sur quatre est atteinte de paludisme chaque année. Alors que 33 % de ces cas sont admis pour environ trois jours d’hospitalisation, il faudrait, à cette seule échelle, mobiliser six lits pour 10 000 habitants, soit environ 12 000 lits d’hospitalisation pour les besoins liés au paludisme uniquement.

Autrement dit, le besoin en lits pour le seul paludisme dépasse déjà la capacité litière actuelle de l’ensemble du système de santé. Le problème n’est donc pas seulement un déficit d’établissements, mais une meilleure utilisation des lits d’hospitalisation, capables d’absorber la demande réelle. C’est précisément là qu’Umed intervient en transformant le domicile en extension du système de santé, pour répondre à l’expression d’un besoin latent, mais ardent de la population.
Sur le terrain, cette tendance se confirme. Les interventions de la plateforme Umed ont été multipliées par 100 en six ans d’opération à Abidjan, passée de 47 dans l’année 2019 à 4 709 uniquement en 2025, illustrant une croissance rapide et une structuration progressive du secteur des soins à domicile en Côte d’Ivoire.
Encadré2 : L’expertise de UMED, un des pionniers des soins à domicile en Côte d’Ivoire
Acteur émergent de la santé numérique en Côte d’Ivoire, UMED s’impose progressivement comme une référence dans l’organisation des soins à domicile. Lancée par Dr Ousmane Soumahoro, la plateforme s’inscrit dans une logique d’innovation visant à rapprocher durablement les soins des patients.
UMED repose sur un modèle intégré combinant la télémédecine et les outils numériques pour la coordination du parcours de soins des patients, et les équipes médicales mobiles pour les consultations à domicile, examens biomédicaux.

L’objectif est de transformer le domicile en une véritable unité de soins connectée, capable d’offrir des prestations de qualité hospitalière, tout en limitant les contraintes liées aux déplacements et aux infrastructures.
Depuis sa création, la plateforme a réalisé plus de 10 000 interventions à domicile, touché plus de 3 000 foyers et mobilisé un réseau de dizaines de professionnels de santé et de partenaires techniques, incluant laboratoires et structures d’imagerie.
Au cœur de son approche, UMED privilégie une prise en charge globale et coordonnée, où médecins, infirmiers, aides-soignants et aidants familiaux interagissent autour d’un même objectif : assurer la continuité, la sécurité et l’humanisation des soins.
Soutenue par des investissements stratégiques, la plateforme ambitionne désormais de passer à l’échelle, en contribuant à structurer le secteur des soins extrahospitaliers en Côte d’Ivoire, notamment à travers des partenariats avec les institutions publiques, les assureurs et les entreprises privées.
Dans un contexte où les besoins en santé évoluent rapidement, UMED illustre ainsi une nouvelle manière de penser l’accès aux soins : plus proche, plus flexible et centrée sur le patient.
(AIP)
bsb/fmo

