Abidjan, 10 oct 2026 (AIP)- Elles slament, racontent, dessinent, sculptent, peignent, rap, réalisent des films ou enseignent l’art. De plus en plus, les femmes ivoiriennes investissent les différents métiers artistiques, y compris ceux encore perçus comme réservés aux hommes.
Pourtant, leur parcours reste semé d’obstacles. Préjugés liés au genre, responsabilités familiales, difficultés de financement, manque de visibilité et accès inégal aux opportunités continuent de freiner leur progression. Dans certaines disciplines, leur présence demeure particulièrement faible.
À travers les témoignages d’artistes et l’analyse de professionnels de la culture, ce dossier met en lumière ces difficultés, mais aussi la détermination de celles qui ont choisi de faire de leur talent un métier.
Les femmes prennent la parole
La poétesse slameuse ivoirienne, championne du monde de slam 2024, Noferima Fofana, incarnent cette génération d’artistes qui mêlent parole, mémoire et engagement.
Pour Noferima Fofana, le slam est né d’une quête personnelle. D’abord attirée par le chant, elle découvre dans cette discipline une autre manière de s’exprimer. « Je me suis dit : ici, ma voix peut passer », raconte-t-elle à l’AIP, vendredi 17 avril 2026, lors d’une rencontre au palais de la culture de Treichville.
Introvertie à ses débuts, elle s’exerce seule avant d’intégrer une association de slameurs à Port-Bouët. Les compétitions, les rencontres et les scènes internationales jalonnent ensuite son parcours jusqu’à son sacre mondial.

Mais derrière cette réussite, l’artiste évoque également les difficultés auxquelles les femmes peuvent être confrontées. « On te sexualise très vite », confie-t-elle, expliquant avoir appris à poser des limites et à s’imposer.
Pour elle, le slam demeure néanmoins un puissant moyen de dénoncer les discriminations, valoriser la femme et d’éveiller les consciences. «Parler, ça a l’air facile, mais c’est très compliqué », souligne-t-elle, avant d’encourager les jeunes filles : « Prends le micro et parle ».
Dans le conte, transmettre et susciter des vocations
Le conte constitue également un espace d’affirmation pour de nouvelles figures féminines.
Kouadio Affouet Flor, alias Flopy Mendosa, conteuse professionnelle depuis 2013 et forte de plus de 350 représentations en Europe, estime que les femmes ont toute leur place dans cette discipline, même si elles demeurent minoritaires.
« Il n’y a pas assez de femmes dans notre milieu, mais celles qui s’engagent prouvent qu’elles peuvent réussir et porter haut la culture ivoirienne », a-t-elle confié à l’AIP, jeudi 16 avril 2026 à l’Institut Goethe de Cocody.

Selon elle, le leadership féminin dans le conte repose notamment sur le talent, la formation et la persévérance. La présence des femmes sur les scènes peut également susciter des vocations auprès des plus jeunes.
« Quand les jeunes filles nous voient sur scène, cela suscite des vocations. Il faut continuer à sensibiliser et accompagner la relève », préconise-t-elle.
Mais la conteuse relève, également les difficultés liées au financement et à la reconnaissance institutionnelle. Monter un spectacle nécessite des moyens techniques et artistiques souvent sous-estimés.
« Il ne s’agit pas seulement de raconter une histoire, mais de créer un univers complet », explique Flopy Mendosa.
Rap : le défi de l’autorité féminine
Dans le Rap Nouchi, Sonloué Neammin Flora Natacha, connue sous le nom de scène Nash, a également été confrontée aux stéréotypes de genre.
« Les débuts sont toujours difficiles pour tout nouveau talent, mais en tant que femme, c’est un peu plus difficile. Car il se disent +pourquoi c’est elle qui veut diriger, qui veut nous commander?+. La place de la femme c’est à la cuisine », confie-t-elle, mardi 6 octobre 2026, lors d’une interview accordée à l’AIP.
La rappeuse dénonce aussi la pression exercée sur les artistes féminines pour qu’elles adoptent une image sexy afin d’attirer le public, à l’image de certaines stars américaines. Elle regrette le fait que ces attentes puissent détourner l’attention de leur talent et de leur travail.
Nash constate néanmoins une progression du rap féminin en Côte d’Ivoire. Des jeunes artistes, notamment Dre.A, Oprah, Mosty, Anycris, Marla et Ariane, ont réussi à se faire une place dans ce genre musical prédominé par les hommes.

L’artiste estime cependant que cette évolution doit s’accompagner d’un meilleur encadrement. Elle appelle à renforcer les moyens financiers, matériels et techniques, mais aussi à développer les formations et les dispositifs d’accompagnement professionnel pour aider les artistes à construire leur carrière.
« Trop de talents meurent de nos jours par manque de suivi et de moyens financiers », déplore-t-elle.
La kora, un instrument qui se féminise
Yapo Esther Narcile Emmanuelle, connue sous le nom d’artiste Narcile Kora, affirme avoir rencontré peu de difficultés pour s’initier à la kora, un instrument encore peu pratiqué par les femmes en Côte d’Ivoire.
Sa mère, qui est son professeur à l’INSAAC ainsi que la légende Toumani Diabaté, père du musicien malien Sidiki Diabaté, l’ont accompagnée à ses débuts et lui ont permis d’accéder à cet instrument phare de la culture mandingue.
« Je me suis mise au travail pour progresser, puisqu’il n’y avait pas beaucoup de femmes qui pratiquaient la kora. Cet instrument était davantage pratiqué par les hommes », explique-t-elle, lundi 28 septembre 2026, lors d’un entretien avec l’AIP, soulignant que la maîtrise de cet instrument repose sur la passion, le courage et la persévérance.

Les femmes qui pratiquent cet instrument en Côte d’Ivoire restent minoritaires. Toutefois, elle observe une évolution de la présence féminine sur la scène internationale, où quelques musiciennes sont reconnues pour leur talent. « Maintenant, les femmes ivoiriennes s’y intéressent de plus en plus et s’y mettent. »
La jeune musicienne déplore toutefois les préjugés de certaines personnes qui considèrent encore son métier comme facile ou peu professionnel.
Pour Nacile Kora, l’investissement personnel et la détermination sont essentiels pour se faire une place dans un domaine où les femmes demeurent peu représentées.
Dans les arts visuels, les préjugés demeurent également une réalité
La portraitiste Ayekoe Samira, connue sous le pseudonyme de Mira Faveur, Génie créatif, identifie le regard porté sur les femmes comme l’un des principaux obstacles. « En tant que femme, le principale défi rencontré, c’est se sentir moins qu’un homme », estime-t-elle, lors d’une interview avec l’AIP, jeudi 30 juillet 2026.
Selon elle, l’idée selon laquelle la créativité serait davantage associée aux hommes reste présente. « Il y a encore des personnes qui pensent que comme tu es une femme, tu es forcément moins créative qu’un homme », déplore-t-elle.
Si le nombre d’hommes et de femmes dans le portrait peut être relativement équilibré, la visibilité sur le marché de l’art reste, selon elle, inégale.

«Il y a un très bon équilibre dans le domaine du portrait, que ce soit dans le monde entier ou en Côte d’Ivoire. Mais dans le marché de l’art, les hommes sont plus vus que les femmes. Les hommes sont plus exposés que les femmes », explique- t-elle.
Mira Faveur évoque également le manque de confiance, les propositions indécentes et certaines opportunités difficiles à saisir.
Son propre parcours a été marqué par une expérience de discrimination. Un promoteur l’avait sollicitée pour réaliser 10 portraits en cinq jours. La collaboration n’a finalement pas abouti après qu’il a découvert qu’elle était une femme.
« Il s’est dit que je n’allais pas être à la hauteur du travail qu’il voulait me confier. C’était un peu frustrant, mais après, je me suis dit qu’on a encore des choses à faire pour que ce genre de situation change », déplore-t-elle.
Au-delà de sa pratique artistique, la portraitiste cherche à rapprocher l’art des populations qui n’ont pas accès aux galeries. « Ce qui me motive à sortir dans la rue pour aller dessiner, c’est le fait de savoir qu’il y a des personnes qui n’auront pas l’opportunité un jour d’aller voir en galerie. »
Elle insiste également sur l’importance des modèles féminins pour donner confiance aux jeunes filles et regrette l’absence d’espaces de partage d’expériences et d’opportunités entre femmes artistes. « On n’a pas de moment de communion, on n’a pas de moment de partage, que ce soit d’expérience ou d’opportunité. Et c’est bien dommage », dit-elle.
Pour Mylène Amon, conceptrice et promotrice du Paper Art en Côte d’Ivoire, le principal défi a été de faire reconnaître sa démarche artistique, fondée sur l’utilisation exclusive du papier, qu’elle transforme par la découpe, le pliage, l’assemblage et le collage pour créer ses œuvres.
« L’une des principales difficultés a été de faire prendre au sérieux mon travail et mes choix techniques », confie-t-elle à l’AIP, lundi 3 octobre 2026.
À cette difficulté, s’ajoutent les préjugés liés au genre. « S’imposer exige souvent d’en faire deux fois plus », souligne-t-elle, évoquant la nécessité de démontrer sa maîtrise technique et sa capacité à conduire un projet de sa conception à sa commercialisation.

L’artiste souligne également un décalage entre la présence des femmes dans les arts visuels, notamment sur les réseaux sociaux, et leur reconnaissance dans les circuits professionnels. L’accès aux grandes expositions, aux financements et aux postes de décision reste, limité.
Celle qui a vulgarisé le Paper Art et la technique Origami il y a quelques années en Côte d’Ivoire, préconise une meilleure détection des talents féminins, un accès facilité aux financements et aux équipements, ainsi que la mise en place de bourses, de résidences et de programmes d’accompagnement. Le mentorat et les réseaux d’entraide permettraient aussi aux artistes de mieux négocier leurs contrats, de fixer leurs prix, de protéger leurs droits d’auteur et de gérer leurs activités. Elle plaide pour une communication renforcée afin d’accroître leur visibilité auprès des galeries, des centres culturels et des médias.
Sculpture : quand les stéréotypes deviennent un défi
Dans les disciplines traditionnellement dominées par les hommes, certaines jeunes femmes choisissent également de relever le défi.
Etudiante en troisième année de sculpture à l’Institut national supérieur des arts et de l’action culturelle (INSAAC), Dagnogo Tanga fait partie des rares femmes engagées dans cette filière.
Elle estime que les préjugés liés à la force physique continuent de freiner la présence féminine. « Les femmes sont un peu mises, à un niveau plus bas par rapport aux hommes dans le domaine de la sculpture. Les femmes sont représentées comme plus faibles au niveau physique parce que la sculpture demande plus du travail manuel », explique-t-elle à l’AIP, samedi 25 juillet 2026.

Dans sa promotion, elles ne sont que trois. Son choix de la sculpture est pourtant né d’une volonté de dépasser les stéréotypes et de gagner en confiance.
« J’ai décidé de faire la sculpture pour avoir plus confiance en moi. On me disait que ce métier était réservé aux hommes, tu ne pourras pas tenir. Donc, j’ai voulu relever le défi », raconte-t-elle.
La manipulation de certains matériaux et outils a constitué l’une des principales difficultés.
« Dans mon parcours, la difficulté était surtout au niveau des outils, comme le fer, le bois et la taille directe. C’était un peu compliqué pour moi », témoigne-t-elle.
Malgré ces contraintes, elle affirme avoir reçu les encouragements de ses professeurs et encourage les jeunes filles à s’engager dans ce métier.
« N’écoutez pas ce que les hommes ont tendance à dire. Donnez-vous à fond. Vous pouvez y arriver. Donnez-vous les moyens d’y arriver », lance-t-elle.
Arts plastiques : le combat pour la visibilité
La plasticienne, artiste peintre et professeure d’art plastique, Patricia Rachel Dadjé estime, elle aussi que la place des femmes demeure marginale dans ce secteur.
« La place de la femme dans le secteur de l’art aujourd’hui est une place très minimisée, fermée, qui risque même d’être parfois sans avenir », affirme-t-elle à l’AIP, vendredi 24 juillet 2026.
Elle décrit un milieu déjà difficile pour les jeunes artistes, où les femmes doivent affronter des obstacles supplémentaires. « Déjà en Côte d’Ivoire, le milieu de l’art plastique est un milieu très corsé où les jeunes se débattent pour pouvoir faire une carrière et, à plus forte raison, la femme qu’on néglige, parce qu’on se dit qu’elle ne pourra pas faire carrière. C’est un milieu d’homme », explique- t-elle.
À ces difficultés s’ajoutent, des comportements inappropriés auxquels certaines femmes peuvent être confrontées lorsqu’elles cherchent à faire connaître leurs œuvres. « Quand tu es une femme et que tu proposes ton travail, si tu tombes sur des personnes de mauvaise intention, ça peut devenir autre chose. Pour t’aider à réussir, certains vont te proposer des choses indécentes », raconte-t-elle.

La maternité est également perçue comme un frein par certains acteurs du milieu. « Certaines personnes n’arrivent pas à nous faire avancer car on se dit que la femme accouche », déplore-t-elle.
Pour renforcer la présence féminine dans les arts plastiques, Patricia Rachel Dadjé préconise davantage d’espaces d’exposition. « Il faut créer des expositions pour permettre aux jeunes femmes de venir vendre leurs œuvres et accroître leur visibilité », plaide-t-elle.
Des obstacles qui dépassent le monde de l’art
Pour le directeur du conservatoire national de musique de l’INSAAC, Koffi Fabrice, l’art doit d’abord être apprécié à travers le talent et la créativité.
« Quand il s’agit de l’art, il y a juste des créateurs ou des créatrices, il y a juste des inspirations, il n’y a pas vraiment de genre. La création, elle est d’abord humaine », affirme-t-il à l’AIP, mercredi 22 juillet 2026.
Il reconnaît cependant que les représentations sociales continuent d’influencer le regard porté sur les femmes. « La société nous fabrique pour regarder la femme d’un œil condescendant », constate-t-il.
Pour lui, les difficultés rencontrées par les femmes artistes reflètent davantage les réalités sociales générales que des barrières propres au milieu artistique. « Les femmes artistes n’échappent pas malheureusement aux difficultés que rencontrent toutes les femmes qui travaillent. »
Koffi Fabrice observe toutefois une progression de la présence féminine dans la musique, l’enseignement et la direction artistique. « Les femmes sont en train de percer », affirme-t-il, citant notamment la présence de femmes parmi les enseignants, musiciens, interprètes et compositeurs.
À l’INSAAC, il relève notamment la présence d’une femme à la tête du département de musique.
Il cite également l’exemple du violoncelle, longtemps associé à des représentations défavorables aux femmes. « Lorsque nous avons commencé à remettre le violoncelle en lice (…), ce ne sont que des filles. Aujourd’hui, c’est une femme qui tient le pupitre d’enseignante de violoncelle ici », ajoute-t-il.
Pour lui, les barrières qui subsistent dans certains métiers techniques relèvent principalement de l’information et des représentations. « Le premier problème, c’est un problème d’information et de représentation que les femmes se font de ce métier-là. » Il encourage les jeunes artistes à ne pas se laisser détourner de leur vocation. « Ne vous laissez pas distraire par quoi que ce soit (…). Brillez. C’est votre temps, c’est votre époque », conclu-t-il.
Les normes sociales pèsent sur les choix
Le sociologue, Dr Mohamed Doumbia, explique ces difficultés par le poids des normes sociales et des représentations liées au genre.
Selon lui, ces normes sociales jouent un rôle déterminant dans l’orientation des trajectoires professionnelles des femmes. Dès la socialisation primaire, les individus intériorisent des attentes sociales liées au genre qui définissent les métiers considérés comme féminins ou masculins.
« Ainsi, les femmes sont souvent encouragées à privilégier des professions perçues comme plus stables ou conformes aux rôles traditionnels, tandis que les carrières artistiques sont parfois jugées incertaines ou peu valorisantes », explique-t-il à l’AIP, mercredi 27 juillet 2026.

Ces représentations influencent les aspirations, les choix d’études et les opportunités professionnelles. Le sociologue relève également la persistance de stéréotypes dans certaines disciplines qui restent majoritairement masculines, notamment la réalisation cinématographique, la direction d’orchestre et les métiers techniques du spectacle.
« Malgré les avancées en matière d’égalité, les stéréotypes de genre demeurent présents dans le secteur artistique », insiste-t-il.
Selon lui, ces représentations peuvent limiter l’accès des femmes aux ressources, à la reconnaissance professionnelle et aux postes de responsabilité, tout en obligeant à fournir davantage d’efforts pour légitimer leurs compétences.
Les réticences familiales s’expliquent également par des facteurs socioculturels et économiques. « De nombreuses familles associent les métiers artistiques à une forte précarité, à une instabilité financière ou à une forte précarité, à une faible reconnaissance sociale. »
Pour faire évoluer la situation, Dr Mohamed Doumbia préconise une transformation des processus de socialisation et des représentations collectives. Il appelle notamment à promouvoir une éducation fondée sur l’égalité des genres, à valoriser les réussites des femmes dans les différents domaines artistiques et à renforcer les politiques de soutien à la création féminine.
« Cela implique de promouvoir une éducation fondée sur l’égalité des genres, de valoriser les réussites des femmes dans les différents domaines artistiques, de renforcer les politiques publiques de soutien à la création féminine et de sensibiliser les familles ainsi que les institutions des stéréotypes. A long terme, la déconstruction de stéréotypes permettra d’assurer une participation plus équitable des femmes à l’ensemble des métiers de l’art », relate-t-il.
Le sociologue appelle à une éducation fondée sur l’égalité des genres, à une meilleure valorisation des réussites féminines et à un renforcement des politiques publiques de soutien à la création féminine.
Des pionnières aux nouvelles générations
Journaliste, critique d’art et président de l’Organisation professionnelle des critiques d’art de Côte d’Ivoire, Christian Guéhi retrace pour sa part, l’évolution de la présence féminine dans les arts.
Il distingue trois grandes périodes : l’époque traditionnelle, la période des pionnières et de l’époque contemporaine.
Dans la société traditionnelle, les femmes étaient notamment présentes dans la poterie, le textile, les chants et les danses. « Cette première époque qui est caractérisée d’un traditionnel a été marquée par l’impact des femmes plutôt dans l’artisanat. On parle plus précisément du textile, de la poterie », explique-t-il.
La période des pionnières a ensuite vu émerger des femmes issues des structures de formation artistique et de l’industrie musicale. Christian Guéhi cite notamment Simone Guirandou, Aïcha Koné et les Sœurs Komoé.
Mais derrière ces parcours, il relève une difficulté récurrente : l’absence de moyens pour transformer le talent en véritable carrière.
« Beaucoup de femmes ont du talent, mais malheureusement, leur situation économique ne leur a pas toujours permis de contribuer pleinement au développement des arts. Beaucoup de ces talents se sont malheureusement éteints très tôt », déplore-t-il.
Le talent seul ne suffit pas
Christian Guéhi insiste sur la capacité des femmes à s’imposer. « Malgré ces difficultés, aujourd’hui, on peut dire que les femmes ont quelque part porté, sinon continuent de porter, l’industrie des arts et de la culture », soutient-il. Mais prévient-il, le talent seul ne suffit pas.
Pour lui, les priorités sont le financement et la formation. Il y ajoute le renforcement des capacités, la visibilité, le mentorat et la consommation des productions féminines sur les marchés locaux et internationaux.
Il attire également l’attention sur les femmes présentes dans l’artisanat, la mode et d’autres secteurs moins médiatisés. « Il y a beaucoup de femmes qui sont dans l’artisanat, la mode, qui sont dans ce qu’on appelle les petits métiers de l’art, qui existent, mais qui n’ont pas de visibilité », relève-t-il.
L’enjeu est désormais de permettre à ces talents de construire de véritables parcours professionnels grâce à un meilleur encadrement, au financement, à la formation, au mentorat et à une plus grande visibilité.
Cinéma : les femmes avancent, les métiers techniques persistent
Dans le cinéma, la progression de la présence féminine apparaît plus marquée.
Pour la présidente de l’Association internationale des femmes du cinéma et de l’audiovisuel, Yolande Bogui, les femmes ivoiriennes occupent désormais une place importante dans le secteur avec des productions à succès.
Elle relève notamment une évolution dans la prise de responsabilités. « Nous avons constaté une grande évolution de la place de la femme dans le cinéma en Côte d’Ivoire et en Afrique, notamment en termes d’engagements et de prise de responsabilité », souligne-t-elle.
Cette évolution contraste avec une période où les hommes étaient davantage présents derrière la caméra, tandis que les femmes étaient surtout sollicitées comme actrices.

Selon Yolande Bogui, les femmes ont également contribué à la relance de la production cinématographique après la crise de 2011. « Quand on est sortis de la crise en 2011, ce sont les femmes qui ont révolutionné la production en Côte d’Ivoire », soutient-elle.
Plusieurs productions portées par des femmes ont ainsi contribué, au retour du cinéma ivoirien sur le devant de la scène. Mais certains métiers demeurent fortement masculins, notamment ceux de chef électro et de machiniste. « Les métiers du cinéma qui sont restés encore très masculins, c’est le métier de chef électro et machiniste », relève-t-elle.
Son association entend donc encourager les jeunes filles à se former davantage à ces métiers techniques.
L’évolution est ainsi réelle, mais inégale selon les disciplines. Du slam au cinéma, de la sculpture aux arts plastiques, les femmes ont gagné du terrain. Reste désormais à leur permettre de transformer cette présence en carrières durables.
Au-delà du talent, l’accès à la formation, au financement, aux réseaux professionnels et aux espaces de visibilité apparaît comme l’un des principaux enjeux pour les nouvelles générations d’artistes.
Une même aspiration : créer, s’imposer et transmettre
Du slam au conte, de la sculpture aux arts plastiques, du portrait au cinéma, les trajectoires présentées dans ce dossier dessinent une même réalité : les femmes ne se contentent plus d’occuper une place dans les arts, elles cherchent à participer pleinement à leur transformation.
Au-delà du manque de statistiques officielles sur leur proportion dans le secteur artistique, leurs témoignages montrent cependant que le talent ne suffit pas toujours à franchir les barrières. Les normes sociales, les préjugés, les responsabilités familiales, le manque de financement, la faible visibilité et l’accès encore limité à certains métiers techniques continuent de peser sur les carrières.
Mais les parcours de Noferima Fofana, Flopy Mendosa, Dagnogo Tanga, Patricia Rachel Dadjé, Ayekoe Samira, ainsi que les témoignages de Yolande Bogui et des autres acteurs du secteur, témoignent également d’une dynamique nouvelle.
Ces femmes investissent les scènes, les ateliers, les studios, et les espaces d’exposition. Elles créent, transmettent, forment et encouragent les générations à venir.
À travers leurs voix, une conviction s’impose : la place des femmes dans les arts ne doit plus être définie par les stéréotypes, mais par leur talent, leur travail, leur créativité et leur capacité à contribuer à la transformation de la société.
Encadré 1 : l’implication des femmes dans les métiers techniques du cinéma
Pour la présidente de l’Association internationale des femmes du cinéma et de l’audiovisuel, Yolande Bogui, la prochaine étape du combat féminin dans le cinéma consiste à investir davantage les métiers techniques, encore fortement masculins.
« Il faut que nos femmes s’engagent à quitter la scène pour prendre les caméras dans les métiers techniques du cinéma pour qu’elles impactent dans la filière », affirme-t-elle. Elle cite notamment les métiers de chef électro et de machiniste, qui restent, selon elle, majoritairement masculins.
Son ambition va jusqu’à imaginer des équipes entièrement féminines. « Si les femmes s’engageaient plus, on aurait même des plateaux 100 % féminins qui pourraient montrer que les femmes sont engagées », affirme-t-elle. Pour y parvenir, elle mise sur la formation, le réseautage, l’entraide et les masterclass destinées à susciter des vocations chez les jeunes filles.
Encadré 2: les principaux freins à la carrière des femmes artistes
Dans le milieu artistique, les femmes restent confrontées à plusieurs obstacles qui entravent leur parcours professionnel et limitent leur épanouissement. Parmi les principaux obstacles figurent :
- Les normes sociales et les stéréotypes de genre ;
- Le poids du mariage, de la maternité et des responsabilités familiales ;
- Le manque de financement ;
- L’insuffisance de visibilité et d’exposition ;
- L’accès limité à certains métiers techniques ;
- Le manque de confiance accordée aux femmes artistes ;
- Les propositions indécentes et certains comportements inappropriés ;
Encadré 3 : les leviers pour renforcer la place des femmes dans l’art
Pour améliorer la place des femmes dans le secteur artistique et favoriser l’égalité des chances, plusieurs pistes peuvent être envisagées :
- Renforcer le financement et l’accompagnement des projets féminins ;
- Favoriser le mentorat entre pionnières et nouvelles générations ;
- Multiplier les espaces d’exposition et de diffusion ;
- Encourager les jeunes filles à investir les métiers techniques ;
- Accroître la visibilité des productions féminines ;
- Développer des réseaux d’entraide entre femmes artistes ;
Renforcer les politiques publiques favorisant l’accès des femmes aux responsabilités.
(AIP)
ad/cmas
Côte d’Ivoire-AIP/ Les femmes portent le secteur de l’art et de la culture, mais restent en quête de visibilité, affirme Christian Guéhi (Interview)

Abidjan, 10 oct 2026 (AIP)- Le journaliste critique d’art et président de l’organisation professionnelle des critiques d’art de Côte d’Ivoire, Christian Guéhi, a affirmé jeudi 13 août 2026 à Abidjan, lors d’une interview accordée à l’AIP, que les femmes portent le secteur des arts et de la culture, mais restent en quête de visibilité.
Dans cet entretien, M. Guéhi revient sur la place des femmes dans les arts et la culture en Côte d’Ivoire, les obstacles qui freinent leur visibilité et leur carrière, ainsi que les actions nécessaires pour mieux valoriser leurs talents et renforcer leur présence dans le secteur.
AIP : Au regard de l’histoire de l’art en Côte d’Ivoire, comment analysez-vous l’évolution de la présence des femmes dans le domaine artistique ?
Christian Guéhi : L’évolution de la présence des femmes dans l’art en Côte d’Ivoire peut être répartie en trois grandes périodes : l’époque traditionnelle, celles des pionnières et l’époque contemporaine, marquée notamment par les avancées technologiques.
À l’époque traditionnelle, les femmes était particulièrement présentes dans l’artisanat, notamment la poterie et le textile. Elles participaient également aux chants et aux danses, qui faisaient partie de l’organisation socioculturelle des communautés. À cette époque, la notion d’artiste telle qu’on la conçoit aujourd’hui n’existait pas véritablement. Les femmes chantaient et dansaient naturellement dans le cadre des activités sociales.
Après l’indépendance (1960, ndlr), une période marquée par l’émergence des pionnières s’est ouverte. Des femmes se sont illustrées dans différentes disciplines artistiques et ont contribué à faire émerger des talents féminins, notamment dans les arts plastiques, la poésie, le théâtre et la musique.
Malheureusement, beaucoup de ses talents se sont éteints très tôt. Plusieurs facteurs expliquent cette situation : le manque de soutien, les responsabilités familiales, le mariage, les grossesses, les difficultés de mobilité et l’insuffisance de moyens financiers. Certaines femmes ont ainsi manqué des occasions qui auraient pu leur permettre de développer leurs talents.
L’avènement de l’industrie musicale a également favorisé l’émergence de grandes figures féminines, notamment Aïcha Koné et les Sœurs Komoé. Ces femmes ont contribué à donner une visibilité aux talents féminins dans la musique.
AIP: Malgré leur présence dans les différentes disciplines artistiques, les femmes bénéficient-elles réellement des mêmes opportunités de création, d’exposition, de reconnaissance et d’accès au marché de l’art que les hommes ?
Christian Guéhi : Non. Les femmes ne bénéficient pas des mêmes avantages que les hommes. Les réalités qui ont freiné leur évolution par le passé persistent aujourd’hui.
Lorsqu’une artiste se marie et a des enfants, elle doit concilier création, carrière artistique, responsabilités familiales et les engagements conjugaux. Ces contraintes constituent des obstacles majeurs pour de nombreuses artistes, qu’elles soient peintres, comédiennes, musiciennes ou cinéastes.
Certaines ont été contraintes d’interrompre leur carrière en raison de leurs responsabilités envers leur époux, leurs enfants ou leur famille. À l’inverse, celles qui ont bénéficié d’un environnement favorable, du soutien de leurs proches ou de la confiance de leur entourage ont davantage réussi à s’imposer.
L’exemple d’Aïcha Koné illustre l’importance de l’accompagnement familial. Selon les éléments dont je dispose, sa mère allait jusqu’à garder ses biens et son argent. Cela montre qu’elle avait identifié le talent de sa fille et choisi de l’encadrer.
Le problème est donc aussi lié au patriarcat. Il faut permettre aux femmes de s’affranchir de certaines contraintes sociales afin qu’elles puissent pleinement développer leur potentiel artistique.
AIP: Malgré ces difficultés, peut-on dire que les femmes ont réussi à s’imposer dans l’industrie des arts et de la culture ?
Christian Guéhi: Oui. Malgré toutes ces difficultés, les femmes ne sont pas restées en marge. Les résultats sont là. Dans la musique, les arts plastiques, le cinéma ou encore l’humour, elles sont présentes et certaines ont connu un véritable succès.
Au regard des difficultés évoquées, on peut dire qu’aujourd’hui, les femmes ont, dans une certaine mesure, porté et continuent de porter l’industrie des arts et de la culture.
Le véritable problème reste celui des talents qui n’ont pas bénéficié d’un encadrement suffisant et qui n’ont donc pas pu donner leur mesure.
AIP: Quels sont aujourd’hui les principaux défis auxquels les femmes artistes sont confrontées ?
Christian Guéhi : Le premier défi est celui de l’encadrement. Le talent seul ne suffit pas. Il faut accompagner les femmes artistes afin qu’elles puissent développer leurs capacités et faire valoir leurs compétences.
Le deuxième défi concerne le financement et la formation. Il faut créer davantage de possibilités pour leur permettre de se former, de voyager, de rencontrer d’autres artistes et de découvrir des univers artistiques plus développés.
L’art est en constante mutation. Les artistes doivent donc actualiser leurs connaissances et leurs pratiques pour s’adapter à l’évolution du public et du marché.
Il faut également renforcer la visibilité des femmes sur le marché local. Le public ne peut pas consommer une production dont il n’a jamais entendu parler. Les œuvres et les créations des femmes doivent donc être davantage mises en lumière.
AIP: Quelles mesures pourraient être prises pour améliorer la situation ?
Christian Guéhi: Il faut agir sur plusieurs leviers : le financement, le renforcement des capacités, la visibilité sur le marché local et la consommation des productions artistiques, aussi bien sur le marché national qu’international.
Il faut également développer des programmes spécifiques, notamment des résidences de création, qui permettent aux artistes de travailler sur des thématiques contemporaines et de renforcer leurs capacités.
Un véritable système de mentorat doit aussi être mis en place entre les pionnières des arts et de la culture et la nouvelle génération. Cette démarche est importante pour créer des passerelles entre les anciennes et les nouvelles générations.
Enfin, la structuration du secteur doit tenir compte de la nécessité de favoriser l’émancipation artistique des femmes.
AIP : Quel rôle le marché local peut-il jouer dans cette évolution ?
Christian Guéhi : Il faut développer une véritable culture de consommation des productions artistiques ivoiriennes. Les œuvres des femmes doivent être connues et visibles sur le marché local.
On ne peut pas prétendre réussir à l’international sans avoir d’abord construit une audience sur le marché national. Il faut donc développer ce que l’on pourrait appeler un « collectionnisme ivoirien », afin de mettre en valeur les œuvres des artistes ivoiriens, particulièrement celles des femmes.
Le manque de visibilité constitue aujourd’hui un véritable problème. Beaucoup de femmes sont actives dans l’artisanat, la mode et ce que l’on appelle les petits métiers de l’art, mais elles restent insuffisamment visibles.
AIP : Qu’en est-il de la formation des femmes dans les structures spécialisées ?
Christian Guéhi : Il existe un autre paradoxe. Beaucoup de femmes sont formées dans les structures spécialisées, mais une grande partie d’entre elles se retrouvent finalement dans l’enseignement.
Il faut davantage favoriser leur insertion dans l’industrie artistique elle-même. Le fait que certaines soient affectées loin des grands centres artistiques peut également freiner leur carrière et limiter leur visibilité.
Les femmes portent le secteur, mais leurs talents restent insuffisamment valorisés. Il faut donc réfléchir à des mécanismes permettant à celles qui sont formées d’exercer réellement dans leur domaine et de développer leur carrière artistique.
AIP : Comment favoriser l’accès des femmes aux postes de décision dans le secteur culturel ?
Christian Guéhi : Les femmes ont déjà occupé des postes importants dans le domaine de la culture. Mais il faut aller plus loin et mettre en place une politique spécifique en leur faveur.
Il faut développer des projets, des financements et des programmes permettant d’identifier, de former et d’accompagner davantage de femmes dans les différents domaines des arts et de la culture.
On pourrait, par exemple, mettre en place des programmes destinés à sélectionner des femmes, à les former autour d’objectifs précis et de les accompagner jusqu’à ce qu’elles acquièrent une véritable visibilité.
La question de l’accès aux postes de décision doit donc être intégrée à une politique plus globale de développement des femmes dans l’industrie des arts et de la culture.
AIP : Quel regard portez-vous finalement sur la place des femmes dans les arts et la culture en Côte d’Ivoire ?
Christian Guéhi : Les femmes ont toujours été présentes dans les arts et la culture, mais leur contribution reste insuffisamment valorisée.
Le véritable enjeu aujourd’hui est de repenser la contribution des femmes à l’industrie des arts et de la culture.
Cela passe par une politique ambitieuse, le financement, la formation, l’accompagnement, le mentorat et surtout la visibilité.
Il faut également travailler sur la diplomatie culturelle, en adoptant une approche qui mette davantage en avant la contribution des femmes.
(AIP)
ad/cmas
(Dossier réalisé par Awa Diaby)

