Abidjan, 3 nov (AIP) – Symbole architectural et religieux de l’héritage de Félix Houphouët-Boigny, la basilique Notre-Dame de la Paix de Yamoussoukro a également été au cœur de controverses lors de sa construction et de sa consécration par le pape Jean-Paul II, le 10 septembre 1990.
Entre les réserves exprimées par certains responsables de l’Église catholique, les interrogations sur les priorités sociales du pays et la défense d’une vision présidentielle à long terme, ce projet a révélé des divergences sur les rapports entre pouvoir politique et autorité religieuse.
À l’approche du 33e anniversaire du décès du premier président ivoirien, le 7 décembre 1993, l’Agence ivoirienne de presse (AIP) revient sur cet épisode méconnu de son héritage.
Parmi les voix critiques figurait celle du cardinal Bernard Yago, alors archevêque d’Abidjan, qui s’interrogeait notamment sur la place accordée aux fidèles dans la réalisation de cet imposant édifice religieux. D’autres responsables religieux, dont l’évêque français Jacques Gaillot, avaient également exprimé des réserves sur la portée de la visite pontificale. À ces critiques s’ajoutaient celles du père Renaud de Crécy, prêtre français en poste à Abidjan, tandis que Mgr Bernard Agré, alors évêque de Man, apportait un éclairage différent sur la place de l’Église dans cette initiative présidentielle.
À cette lecture critique s’ajoute celle de Traoré Moussa, écrivain et ancien président de l’Union nationale des journalistes de Côte d’Ivoire (UNJCI), qui considère la construction de la basilique comme l’expression d’une vision présidentielle à long terme, assumée malgré les oppositions de l’époque.
Les archives de la presse contemporaine révèlent ainsi une controverse qui dépassait la seule question architecturale. Elle portait également sur les relations entre pouvoir politique et autorité religieuse, la destination des ressources consacrées au monument et la responsabilité sociale de l’Église dans un pays confronté à des difficultés économiques.
Un projet présidentiel aux dimensions exceptionnelles
La basilique Notre-Dame de la Paix figure parmi les réalisations majeures associées au projet de transformation de Yamoussoukro, ville natale de Félix Houphouët-Boigny, que le président souhaitait ériger en capitale politique et administrative du pays.
La première pierre de l’édifice a été posée le 2 février 1986 et les travaux se sont achevés en 1989. Inspirée de la basilique Saint-Pierre de Rome, l’œuvre a été réalisée sous la direction de l’architecte Pierre Fakhoury, avant d’être consacrée par le pape Jean-Paul II, le 10 septembre 1990.
Pour le chef de l’État, cette construction constituait à la fois un témoignage de foi et une réalisation emblématique de sa ville natale. Présentée comme un don personnel, elle devait également inscrire Yamoussoukro dans le paysage des grands sanctuaires catholiques.
Toutefois, l’ampleur de l’ouvrage, son coût et le contexte économique dans lequel il a été réalisé ont alimenté des interrogations. À une époque où les besoins en infrastructures sanitaires et sociales demeuraient importants, certaines voix s’interrogeaient sur l’opportunité de consacrer autant de ressources à un tel projet, alors que celles-ci auraient pu contribuer à l’amélioration des conditions de vie des populations.
La contestation était déjà perceptible à quelques semaines de la consécration de l’édifice. Dans une dépêche publiée le 5 août 1990 sous le titre « Dans un mois, le pape bénit la basilique Notre-Dame-de-la-Paix », l’Agence de presse internationale catholique (APIC) rapportait que le sanctuaire continuait de diviser le clergé ivoirien.
Le document faisait notamment état de la protestation du père Renaud de Crécy, un prêtre français en poste à Abidjan, qui avait observé une semaine de jeûne pour dénoncer la consécration de la basilique. Selon l’APIC, il menaçait également d’entamer une grève de la faim si la cérémonie n’était pas reportée.
Le prêtre estimait que les ressources consacrées à cet édifice auraient pu servir à construire des hôpitaux, des écoles ou à venir en aide aux populations démunies. Il allait jusqu’à contester la légitimité morale du don présidentiel, déclarant : « Accepter un cadeau qui est en partie volé est un péché de recel. »
Cette contestation illustrait la profondeur des interrogations suscitées par le coût et l’opportunité sociale d’un projet religieux d’une telle ampleur, dans un pays où les besoins en infrastructures et en services sociaux demeuraient importants.
Traoré Moussa : « La basilique est le fruit d’une vision, pas d’un consensus »
La construction de la basilique ne faisait pourtant pas l’unanimité, y compris dans certains milieux religieux et politiques. Pour Traoré Moussa, écrivain et auteur d’un ouvrage consacré à la face méconnue de Félix Houphouët-Boigny, cette réalisation doit être replacée dans la vision à long terme du premier président ivoirien.
Dans un entretien accordé à l’occasion de la présentation de son ouvrage intitulé « Houphouët-Boigny, la face méconnue », il soutient que la construction de la basilique ne résultait pas d’un consensus, mais d’une volonté présidentielle assumée malgré les oppositions.
« La construction de la basilique n’était pas le fruit d’un consensus. C’était une vision. Houphouët-Boigny voulait laisser à la Côte d’Ivoire une œuvre majeure », explique-t-il.
Selon l’écrivain, plusieurs personnalités, notamment le cardinal Bernard Yago et le cardinal Bernardin Gantin, avaient exprimé des réserves, estimant que le contexte économique du pays ne se prêtait pas nécessairement à la réalisation d’un tel ouvrage.

Traoré Moussa considère toutefois que le choix du président s’inscrivait dans une logique de projection historique, au-delà des difficultés immédiates.
« Lorsqu’on a une vision, il faut se donner les moyens de la réaliser. Il faut regarder l’intérêt supérieur de la nation et se projeter sur 30, 50, voire 100 ans », affirme-t-il.
Pour illustrer son propos, il établit un parallèle avec la tour Eiffel, dont la construction avait également suscité des critiques avant de devenir l’un des symboles les plus connus de la France.
Cette lecture met en évidence une autre manière d’apprécier le projet de Yamoussoukro : au-delà de son coût et des controverses immédiates, la basilique aurait été conçue comme un investissement symbolique destiné à traverser les générations.
Bernard Yago : des réserves sur la consécration et la participation des fidèles
L’une des expressions les plus significatives de cette controverse est rapportée par le quotidien français Le Monde dans son édition du 9 septembre 1990, à la veille de la consécration de la basilique.
Le journal évoque les réserves du cardinal Bernard Yago concernant la venue du pape Jean-Paul II en Côte d’Ivoire, dans un contexte politique et social délicat. Il rapporte également le contenu d’une lettre adressée par le prélat aux prêtres du diocèse d’Abidjan, dans laquelle celui-ci critiquait, sans la désigner explicitement comme telle, la consécration d’un ouvrage réalisé sans participation des fidèles.
Le cardinal s’interrogeait ainsi sur les conditions dans lesquelles ce projet avait été mené et sur les interprétations suscitées par l’édifice.
Cette position est importante pour comprendre les rapports entre Bernard Yago et Félix Houphouët-Boigny. Premier cardinal ivoirien, élevé à cette dignité en 1983, le prélat n’hésitait pas à exprimer des réserves sur certaines orientations du pouvoir. La basilique apparaît, dans ce contexte, comme un autre point de divergence entre les deux personnalités.
Les critiques ne portaient donc pas uniquement sur les dimensions du monument. Elles soulevaient également la question de la place de la communauté catholique dans une œuvre destinée au culte, mais conçue et financée à l’initiative du chef de l’État.
Jacques Gaillot : une critique au nom de la justice sociale
La controverse dépassait les frontières ivoiriennes. En août et septembre 1990, Mgr Jacques Gaillot, alors évêque d’Évreux, en France, exprimait des réserves sur la consécration de la basilique et sur le sens de la visite pontificale.
Selon des comptes rendus de presse de l’époque, il estimait que l’Église ne devait pas se limiter à bénir de grands édifices religieux, mais devait également lutter contre la misère et promouvoir la justice et la paix.
Le 9 septembre 1990, Le Monde rapportait notamment sa critique du déplacement du pape en Côte d’Ivoire, qu’il qualifiait d’« une insulte à la misère ».
Cette prise de position permet de replacer la controverse dans un débat plus large sur la mission de l’Église : comment concilier la construction de grands sanctuaires, l’expression publique de la foi et les exigences de solidarité envers les populations démunies ?
Il convient toutefois de distinguer cette critique de celle du cardinal Bernard Yago. Les réserves de Mgr Gaillot visaient notamment la portée sociale et symbolique de la visite pontificale. Elles ne suffisent pas, à elles seules, à établir une opposition formelle au chantier de construction de la basilique.
Bernard Agré : une autre lecture de la controverse
Les prises de position de Mgr Bernard Agré, alors évêque de Man, apportent un éclairage complémentaire sur les divergences qui traversaient les milieux catholiques.
Dans une dépêche publiée le 5 août 1990 par l’Agence de presse internationale catholique (APIC), à partir d’un entretien accordé au quotidien français La Croix, le prélat reconnaissait que la décision de construire la basilique de Yamoussoukro ne relevait pas de la Conférence épiscopale ivoirienne et qu’aucun évêque n’avait été associé à la décision initiale.
Il soulignait toutefois que les évêques ivoiriens n’avaient pas tous la même appréciation de l’opportunité du projet. Concernant la venue du pape Jean-Paul II, il estimait qu’il ne fallait pas mettre le souverain pontife en cause, celui-ci venant à Yamoussoukro dans une démarche pastorale.
Pour défendre cette position, Mgr Agré avançait également un argument symbolique. Il rappelait que plusieurs grands édifices religieux étaient alors en construction dans le monde, notamment des mosquées, et regrettait que les chrétiens eux-mêmes critiquent la réalisation d’un sanctuaire susceptible de rivaliser avec ces monuments.
Cette prise de position révèle une attitude nuancée : sans revendiquer la décision de construire la basilique au nom de l’Église, le prélat défendait la venue du pape et la place que pouvait occuper cet édifice dans le rayonnement du christianisme.
Plus de dix ans après, devenu cardinal et archevêque d’Abidjan, Bernard Agré revenait sur cette controverse dans un entretien accordé à Jacques Berset, de l’APIC, publié le 28 mai 2001.
Il reconnaissait que les critiques relatives aux sommes investies et aux besoins en infrastructures sanitaires et sociales étaient compréhensibles, tout en rappelant que la basilique constituait un don du président Félix Houphouët-Boigny à sa ville natale et non une initiative de l’Église.
Il précisait notamment : « Je n’ai jamais été un défenseur de cette Basilique, mais aujourd’hui beaucoup s’y rendent en pèlerinage et c’est une bonne chose. »
Il soulignait également les perspectives de développement liées au sanctuaire, en évoquant notamment les initiatives sociales associées à la Fondation Notre-Dame de la Paix et le projet de construction de l’hôpital Saint-Joseph-Moscati à Yamoussoukro.
Ces déclarations successives montrent l’évolution de son appréciation : en 1990, il distinguait la décision présidentielle de la responsabilité de l’Église, tout en défendant la venue du pape et l’utilisation du sanctuaire. En 2001, il insistait davantage sur les possibilités pastorales et sociales offertes par l’édifice, sans nier les critiques initialement formulées.
Une vision présidentielle qui continue de diviser les lectures historiques
La controverse autour de la basilique révèle deux manières d’apprécier l’action de Félix Houphouët-Boigny : l’une privilégiant les besoins immédiats des populations, l’autre mettant en avant les réalisations destinées à traverser les générations.
Pour Traoré Moussa, la construction de cet édifice doit être appréciée à l’aune de la capacité du premier président ivoirien à anticiper l’avenir.
« Houphouët-Boigny pensait à ce qu’il allait faire dans 50 ou 100 ans », souligne l’écrivain, qui estime que cette capacité de projection constituait l’une des caractéristiques majeures de son mode de gouvernance.
Il considère que la basilique, devenue un site de rayonnement religieux et touristique, illustre cette ambition de laisser une empreinte durable dans l’histoire nationale.
« Aujourd’hui, les visiteurs qui arrivent en Côte d’Ivoire sont fascinés par cette basilique. Ils font parfois de longs voyages pour venir la découvrir. C’est une fierté pour les Ivoiriens », fait-il valoir.
L’ancien président de l’UNJCI rappelle également que son travail sur Félix Houphouët-Boigny vise à faire connaître des dimensions moins connues de sa personnalité, au-delà de son parcours politique. Il indique notamment avoir consacré dix années à la recherche et au recueil de témoignages pour la réalisation de son ouvrage.
Cette démarche, selon lui, permet de mieux comprendre les motivations et la manière de penser de l’ancien chef de l’État, notamment sa capacité à se projeter sur plusieurs décennies.
Cette lecture ne fait cependant pas disparaître les interrogations soulevées au moment de la construction. Elle apporte plutôt un autre éclairage sur un débat qui oppose les impératifs de développement social aux investissements destinés à inscrire un pays dans la durée.
Une controverse révélatrice de l’héritage d’Houphouët-Boigny
L’édifice témoigne de l’ambition du premier président ivoirien de transformer sa ville natale et de laisser une empreinte durable dans l’histoire du pays. Sa consécration par Jean-Paul II a également conféré à Yamoussoukro une place particulière dans la géographie des grands sanctuaires catholiques.
Mais les débats de 1990 rappellent que cette réalisation n’a pas fait l’unanimité au moment de sa construction. Les réserves du cardinal Bernard Yago, la protestation du père Renaud de Crécy, les critiques sociales de Mgr Jacques Gaillot et les positions plus nuancées de Mgr Bernard Agré montrent que le projet a suscité des interrogations distinctes sur la participation des fidèles, les priorités sociales et les rapports entre pouvoir politique et autorité religieuse.
À ces appréciations s’ajoute celle de Traoré Moussa, qui défend l’idée d’une réalisation portée par une vision présidentielle à long terme. Pour l’écrivain, Houphouët-Boigny avait la capacité de penser les réalisations nationales sur plusieurs décennies, au-delà des contingences immédiates.
Entre les réserves exprimées au sein de l’Église, les préoccupations sociales et la défense d’une ambition historique, la basilique apparaît ainsi comme un révélateur des différentes facettes de l’héritage du premier président ivoirien.
(AIP)
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