Gagnoa, 20 août 2025 – Sept victoires consécutives ont suffi à faire taire les sceptiques. Quand Do Maxime Coulibaly débarque au Luxembourg en 2019, beaucoup pensent encore que « les Africains ne connaissent pas le football ». Aujourd’hui, à 34 ans, ce jeune Sénoufo devenu entraîneur diplômé UEFA-B est respecté dans tout le Grand-Duché sous le surnom de « Le technicien africain ». Mais son ascension n’a pas été un long fleuve tranquille. Face au racisme ordinaire d’un jeune président de club, il a préféré claquer la porte plutôt que de transiger sur ses valeurs. De passage à Gagnoa, cet ancien joueur professionnel livre les coulisses d’un parcours hors norme et met en garde contre les pièges qui guettent les jeunes talents africains.
Interview réalisée par Dogoui Dogad, chef du bureau AIP de Gagnoa
Votre transition de joueur à entraîneur s’est-elle faite naturellement ?
Ma carrière de joueur s’est étalée de 2012 à 2019 : deux années en deuxième division belge, puis six saisons en D2 luxembourgeoise. C’est en 2019 que j’ai obtenu mes diplômes d’entraîneur.
La bascule vers le coaching s’est faite de manière inattendue. Après un match victorieux où j’avais marqué, mon ancien entraîneur de Belgique m’a contacté. Il dirigeait alors un club luxembourgeois en difficulté et m’a proposé de le rejoindre comme assistant. « Tu as toujours eu l’étoffe d’un entraîneur depuis l’époque où tu étais mon joueur », m’a-t-il dit. Sans hésiter, j’ai raccroché les crampons le soir même de cette victoire.
Le football luxembourgeois offre-t-il de réelles opportunités ?
Absolument. Le Luxembourg permet de vivre décemment du football. Cependant, le pays révise actuellement sa politique concernant les joueurs étrangers. Historiquement, le Luxembourg peinait à attirer directement des talents africains. Aujourd’hui, les autorités travaillent à créer des filières directes entre l’Afrique et leurs championnats.
Je pense que d’ici deux ans, le niveau va considérablement s’élever. Pour l’instant, le Luxembourg reste un pays tremplin : nous y formons des joueurs avant de les orienter vers la France ou la Belgique.
Comment avez-vous gagné le surnom de « Le technicien africain » ?
C’est né de ma première expérience à Rumelange. L’équipe était en grande difficulté : cinq matches, zéro victoire, trois défaites et deux nuls. J’ai proposé à l’entraîneur principal de changer de système tactique, passant du 4-3-3 au 4-2-3-1.
Initialement réticent – cet Italien de 62 ans tenait à son schéma habituel -, il a fini par me faire confiance. Mon approche consistait à jouer défensivement en 4-2-3-1 avec un double pivot devant la défense, puis à basculer en 4-3-3 lors des phases offensives. Le déclic a eu lieu quand il a compris que nous retrouvions finalement son 4-3-3 préféré en possession.
Les résultats ont été immédiats : sept matches, sept victoires. Lorsque la presse l’a interrogé sur ce retournement, il a déclaré : « C’est grâce au technicien africain. » L’expression m’est restée. Plus tard, il m’a confié : « Je pensais sincèrement que les Africains ne maîtrisaient pas les subtilités tactiques du football. » Nous avons terminé deuxièmes du championnat et obtenu la montée en première division.
Votre collaboration a-t-elle perduré ?
Nous avons enchaîné plusieurs défis ensemble. Après une troisième place en D1, nous avons relevé un nouveau challenge avec un club outsider de D2, Steinsel, que nous avons mené au titre de champion et à la montée. Notre réputation grandissant, les gros clubs luxembourgeois ont commencé à nous courtiser.
Malheureusement, notre dernière collaboration s’est mal terminée. Lors de la signature dans un nouveau club, j’ai vécu une expérience particulièrement choquante. Alors que je présentais nos besoins en recrutement, le jeune président – 32 ans – m’a interrompu devant tout le monde pour déclarer : « Dans ton recrutement, pas trop de Noirs. »
Cette remarque, adressée à un entraîneur noir, était inacceptable. Par respect pour tous les présents, j’ai quitté la réunion immédiatement. Mon collègue italien, fidèle à ses principes, m’a suivi en déclarant : « Si tu touches à Coulibaly, tu m’as touché. »
Comment le milieu a-t-il réagi à cet incident ?
Le lendemain, les médias ont rapporté leur version des faits. Nous avons demandé un droit de réponse pour rétablir la vérité. Curieusement, les journalistes ont alors admis qu’ils savaient que ce projet était voué à l’échec avec ce nouveau président. Cet épisode m’a conforté dans ma décision de me consacrer à d’autres projets.
Vous êtes également agent de joueurs. Comment conciliez-vous ces activités ?
Aujourd’hui, je travaille avec l’agence CTC, basée près de Saint-Tropez et créée par Clovis Kambou, ancien international burkinabé. Notre particularité réside dans notre approche : nous sommes des Africains partis d’Afrique, ce qui nous donne une compréhension particulière des défis rencontrés par nos joueurs.
Nous limitons volontairement notre portefeuille à 12 joueurs maximum pour assurer un suivi optimal. Imaginez : si trois sont blessés simultanément, il faut organiser leur retour, leur préparation individuelle, leur accompagnement psychologique. C’est un investissement personnel considérable.
Notre différence avec d’autres agences dirigées par des joueurs noirs nés en Europe, c’est cette expérience directe de la migration sportive africaine.
Quelle est la différence entre agent et agence ?
L’agence regroupe plusieurs métiers : scouts, agents, accompagnateurs. Le scout détecte les talents, l’agent FIFA négocie les contrats. Dans notre cas, nous travaillons avec Torgeir, notre agent FIFA norvégien, pour les aspects contractuels.
Que représente Gagnoa dans votre stratégie de détection ?
Gagnoa est un vivier exceptionnel. Rappelons que lors de la dernière CAN, neuf joueurs ivoiriens étaient originaires de cette région. Nous organisons un tournoi de détection avec une quinzaine d’académies au stade Biaka Boda.
En septembre 2025, accompagné d’une dizaine de coachs, scouts et agents internationaux venus d’Europe et d’Asie, nous mènerons une détection de deux jours pour des joueurs de 17 à 19 ans. L’objectif : sélectionner 100 talents sur l’ensemble de la Côte d’Ivoire.
Cette mission s’effectue en partenariat avec la structure Mambo (MPI) et représente un événement unique cette année en Côte d’Ivoire.
Quel message adressez-vous aux jeunes footballeurs ?
Méfiez-vous des agents véreux. Un agent sérieux ne commence jamais par parler d’argent. L’argent vient après les résultats. Si un « agent » vous demande de payer quoi que ce soit, fuyez : c’est de l’escroquerie.
La procédure légitime est simple : l’agence détecte le joueur, envoie l’invitation officielle, gère le visa et finance le voyage. Le club d’accueil prend en charge tous les frais. Aucun parent ne devrait débourser un centime.
Pourtant, beaucoup de familles paient…
C’est effectivement un fléau. Ces pseudo-agents disparaissent une fois l’argent encaissé, abandonnant les jeunes dans des championnats mineurs sans suivi.
Quand un parent paie 3 000 à 4 000 euros pour un hypothétique visa, il se fait systématiquement escroquer. La règle d’or : un agent légitime investit sur le talent, il ne fait pas payer les familles.
Notre vision chez CTC repose sur la transparence et l’accompagnement à long terme. Si un joueur n’a pas le niveau requis, nous le disons honnêtement. Mais si nous nous engageons, c’est pour un suivi complet, pas pour un abandon après l’arrivée en Europe.
(AIP)
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