Abidjan, 23 avr 2026 (AIP) – Dans un entretien accordé à l’Agence Ivoirienne de Presse, jeudi 23 avril 2026 à Abidjan, le journaliste et auteur Olvis Dabley revient sur son ouvrage Kotrohou, un essai historique consacré aux origines du nom de la Côte d’ivoire et de ses encrages symboliques dans la région du Gboklè. À travers ce livre, il retrace le rôle central de cette région dans les premiers contacts entre la Côte d’Ivoire et les puissances européennes, notamment les Portugais et les Néerlandais, tout en mettant en lumière ses enjeux mémoriels, culturels et économiques. L’auteur plaide pour une meilleure valorisation de cette région qu’il qualifie de patrimoine historique et géographique et pour son intégration dans les politiques culturelles et éducatives nationales.
AIP: Présentez-vous?
Olvis Dabley : Je suis Olvis Dabley, journaliste de profession et médiateur culturel. Je préside le Réseau ivoiriens des entrepreneurs en industries culturelles et créatives (Réseau ivoire Icc), et je suis l’auteur de l’essai historique intitulé Kotrohou, récemment publié. Cet ouvrage publié grâce au soutien de l’ambassade des Pays-Bas en Côte d’Ivoire, s’inscrit également dans le cadre de mes fonctions de président de l’ONG de développement régional, A Wa Gbôklè (Awg). Cette organisation œuvre pour la visibilité, le développement et le rayonnement de la région du Gbôklè, qui regroupe les départements de Sassandra et de Fresco.
AIP : Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire cet ouvrage ?
Olvis Dabley : L’écriture de cet ouvrage est née de la volonté de mettre en lumière l’histoire du nom de la Côte d’Ivoire et ses liens avec les débuts de la coopération entre la Côte d’Ivoire et les Pays-Bas remontant au XVIIe siècle sur la côte de Fresco, dans la région du Gbôklè. Cette histoire a eu pour théâtre Kotrohou, qui est en réalité le nom du canton regroupant les Loglagnoan, un peuple autochtone du département de Fresco. Étymologiquement, Loglagnoan signifie « les hommes des dents d’éléphant », en d’autres termes, « les Ivoiriens ». Ce peuple tire ses origines de l’île de Kosso, où, avant le XVIIe siècle, un chasseur qui avait tiré sur un éléphant, l’a retrouvé mort. Le chasseur en rapporta la queue au village et informa les siens que ce site était propice à leur installation, surtout dans un contexte de famine.
En s’y rendant, ils découvrirent non seulement l’éléphant abattu, mais aussi un grand nombre d’ossements d’éléphants et d’ivoires, comprenant qu’il s’agissait d’un ancien cimetière d’éléphants. Ils s’y installèrent alors.
Les premiers navigateurs européens, notamment les Portugais au XVe siècle, puis les Hollandais au XVIIe, en longeant les côtes africaines, découvrirent des épices naturelles sur la côte entre la Sierra Leone et le Libéria. Mais aussi une floraison d’éléphants sur la côte allant de Tabou à Grand-Lahou. Ils étaient à la recherche d’une voie de contournement du blocus de la route maritime de Constantinople, aujourd’hui Istanbul, en direction des Indes.
Sur la côte de Fresco, les Hollandais se spécialisèrent particulièrement dans le commerce de l’ivoire, en collaboration avec les populations autochtones de Kosso. Les Loglagnoan chassaient les éléphants pendant que les Européens assuraient le négoce. Un commerçant hollandais, semble-t-il nommé Kotro, s’y serait installé et aurait fait de cette zone un véritable comptoir commercial, attirant d’autres Européens et commerçants locaux.
Le nom Kotrohou viendrait ainsi d’une expression locale signifiant « je vais chez Kotro ». Avec le temps, ce toponyme s’est imposé.
Cette histoire révèle surtout que cette région constitue le berceau des relations historiques entre la Côte d’Ivoire et les Pays-Bas. C’est également de cette abondance d’ivoire que les premiers Européens auraient nommé le littoral ouest « Côte des dents », appellation qui deviendra plus tard, avec les Français, Côte d’Ivoire.
C’est donc cette histoire, à la fois locale et internationale, que mon livre met en lumière.
AIP : Quel héritage cette histoire laisse-t-elle aujourd’hui aux populations locales du Gboklè ?
Olvis Dabley : En termes d’héritage, il faut d’abord parler du patrimoine matériel et mémoriel. L’île de Kosso, ancien cimetière des éléphants, qui a servi de lieu de rencontre et de point de départ des échanges commerciaux entre les Pays-Bas et la Côte d’Ivoire, existe encore aujourd’hui. Certes, le village a été délocalisé sur une petite plaine voisine, mais l’île demeure. Malheureusement, elle n’est pas véritablement valorisée. Pourtant, elle représente un symbole fort de l’identité nationale ivoirienne, car elle est située sur une côte et abritait un important bassin d’ivoire. Sur les plans culturel et mémoriel, elle pourrait incarner le nom même de la Côte d’Ivoire.
Le second héritage est culturel et ethnonymique. Il s’agit du peuple Loglagnoan, dont le nom signifie « les hommes des dents d’éléphant », « les ivoiriens ». Ce peuple existe toujours, mais très peu d’Ivoiriens savent qu’il pourrait avoir inspiré le nom ou l’identité auxquels ils sont associés. C’est donc une valeur culturelle qu’il faut s’approprier et faire connaître, en termes de trésors humains.
Tous ces symboles peuvent servir de base à un tourisme culturel et mémoriel, ce à quoi travaille l’ONG A Wa Gbôklè. Afin de susciter des retombées économiques et sociales importantes pour les populations locales du Gboklè, mais aussi pour l’ensemble de la Côte d’Ivoire. Ce patrimoine n’appartient pas seulement aux populations de la région ; il constitue une richesse nationale.
Mon livre s’inscrit dans cette démarche. Il est sobre et modeste dans sa présentation, mais très riche dans son contenu. Il est structuré en quatre chapitres, même si, dans le fond, on peut le résumer en deux grandes parties : la première retrace l’histoire des Pays-Bas jusqu’à leur arrivée sur cette côte ; la seconde explique ce qu’ils y ont fait avec les populations locales, jusqu’à l’arrivée des Français et l’adoption du nom Côte d’Ivoire.
J’y ai également consacré un chapitre à la traite négrière, car les Pays-Bas ont joué un rôle important sur cette côte. Ce travail a d’ailleurs été encouragé par l’ambassadeur des Pays-Bas, qui souhaitait que cette partie de l’histoire ne soit pas occultée. Aujourd’hui, les Pays-Bas développent une conscience nationale autour de la repentance liée à l’esclavage. Ils prévoient notamment de construire, d’ici 2028, le plus grand musée d’Europe dédié à l’esclavage transatlantique.
Lors de mon séjour là-bas (mars dernier), j’ai rencontré plusieurs institutions et fondations engagées sur cette question. Elles envisagent d’organiser bientôt des missions en Côte d’Ivoire. Car dans la route néerlandaise de l’esclavage, notre pays ne figure pas encore, alors qu’il a pourtant joué un rôle important.
Au-delà de mon rôle d’auteur, cela fait partie de mon travail de diplomate culturel : faire reconnaître, valoriser et inscrire cette mémoire dans l’histoire commune.
AIP : Quel message voulez-vous transmettre à travers ce livre ?
Olvis Dabley : Le premier message que nous voulons porter concerne notre région, le Gboklè, en lien avec la vocation de notre ONG. Nous voulons montrer que cette partie du territoire ivoirien mérite d’être regardée avec honneur et fierté. Car, en réalité, une grande partie de l’histoire de la Côte d’Ivoire, du point de vue historique, part de là.
Si l’on considère que la modernisation du pays est le fruit des premières coopérations avec l’Occident, alors il faut rappeler que les tout premiers Européens à avoir foulé le sol ivoirien furent les Portugais, et qu’ils sont d’abord passés par notre région, sur le littoral ouest. De Tabou à Fresco, en passant par Sassandra, c’est là que les premiers contacts ont eu lieu. La ville de Sassandra, par exemple, a été baptisée par les Portugais lorsqu’ils découvrent l’embouchure du fleuve éponyme en 1471, un fait établi par les historiens.
Du point de vue de la traite négrière, la ville a connu un marché aux esclaves dont les vestiges existent encore. Il y a aussi ce qu’on appelle le “Tunnel de la honte” dans le village de Drewin (Bassa), un passage souterrain reliant une ancienne résidence coloniale à la mer. Selon nos recherches, ce couloir servait pour le transit nocturne des esclaves, même si certains chercheurs continuent d’en débattre. À ce titre, notre région pourrait devenir une destination importante de tourisme mémoriel, à l’image de Gorée ou d’autres hauts lieux de mémoire.
La région a aussi été un poumon économique pour la Côte d’Ivoire. À Sassandra, l’un des vestiges les plus symboliques reste le wharf. En 1951, avant l’ouverture du port d’Abidjan et durant les travaux du canal de Vridi, alors que les wharfs de Grand-Bassam et de Port-Bouët ne fonctionnaient plus, c’est Sassandra qui a porté pendant près de 20 ans une grande partie de l’économie ivoirienne.
Sur le plan éducatif aussi, Sassandra a joué un rôle majeur. Son école régionale et son premier lycée ont formé de nombreuses personnalités ivoiriennes, dont l’ancienne Première dame Thérèse Houphouët-Boigny, qui y a fréquenté l’école primaire. D’autres autorités du pays y ont également étudié.
En somme, Sassandra, Fresco et, plus largement, toute la région du Gboklè constituent un repère historique, un symbole national et un bassin économique pour la Côte d’Ivoire.
Le message que je porte, en tant qu’auteur de ce livre et président d’une ONG de développement, est qu’il est temps de regarder notre passé à travers le prisme de cette région, qui a nourri la Côte d’Ivoire, l’a ouverte vers la mer et vers ses premières coopérations internationales. Historiquement, la “Côte d’Ivoire” désignait d’abord le littoral allant de Tabou jusqu’à Grand-Lahou, voire Jacqueville, tandis que plus à l’est, vers Grand-Bassam et Assinie, les Européens parlaient plutôt de “Côte d’Or”.
Autrement dit, avant même l’existence du pays tel que nous le connaissons aujourd’hui, c’est ce littoral ouest qui portait déjà l’empreinte de l’identité historique de la Côte d’Ivoire.
AIP : Quelle satisfaction vous tirez de ce livre ?
Olvis Dabley : La première satisfaction que je tire de ce livre est une fierté personnelle. Après toutes les recherches menées, voir aujourd’hui cet ouvrage publié, est une véritable gratification. J’ai eu l’honneur de bénéficier de la confiance des Pays-Bas, à travers leur ambassade en Côte d’Ivoire, et d’avoir produit un résultat à la hauteur de leurs attentes, voire au-delà.
L’ambassadeur a largement soutenu et promu le livre. Dès sa parution, des exemplaires ont été distribués aux différentes ambassades de l’Union européenne présentes à Abidjan. Il a également organisé une cérémonie à sa résidence, à l’occasion de la rentrée annuelle, au cours de laquelle il a offert le livre à des opérateurs économiques néerlandais et ivoiriens, en ma présence.
Au-delà du financement de mes recherches, l’ambassade a pris en charge les premiers tirages, à deux reprises, et les a diffusés dans son propre réseau. C’est une grande source de satisfaction.
Ma deuxième satisfaction est liée à mon rôle de président de l’ONG Awg dont la vocation est de promouvoir la destination Gbôklè. Cet ouvrage constitue une véritable vitrine de notre région. Il permet à ceux qui le lisent, où qu’ils soient, de regarder cette région avec fierté, en découvrant que l’identité historique de la Côte d’Ivoire trouve en partie ses origines là-bas.
C’est aussi une preuve concrète de l’action de notre ONG. Beaucoup d’associations existent et communiquent sur leurs ambitions, mais aujourd’hui, ce livre est une réalisation palpable, qui apporte une visibilité réelle à la région. Il peut susciter l’intérêt d’investisseurs ou de touristes, en mettant en avant les atouts historiques, culturels et économiques du Gboklè.
Enfin, ma dernière satisfaction est de démontrer qu’un livre peut être un véritable instrument de diplomatie culturelle entre les États. Lors de mon séjour aux Pays-Bas, l’une de mes premières audiences a été avec l’ambassadeur de Côte d’Ivoire dans ce pays, S.E.M. Mifougo Youssouf Diarrassouba, à qui je renouvelle mes remerciements. Lorsqu’il a découvert le contenu du livre, il a été émerveillé et à inviter nos compatriotes à s’approprier cette histoire commune. Avec beaucoup de spontanéité, l’ambassade de Côte d’Ivoire aux Pays-Bas a acheté un lot de Kotrohou. C’est pour moi une preuve supplémentaire que cet ouvrage dépasse le simple cadre littéraire pour devenir un outil de valorisation de notre histoire et de renforcement des relations culturelles et diplomatiques.
AIP : Quelles actions sont prévues pour assurer la promotion de votre livre
Olvis Dabley : Plusieurs actions sont prévues pour la promotion du livre. D’abord, du 28 avril au 2 mai 2026, je tiendrai un stand au Salon international du livre d’Abidjan pour présenter l’ouvrage au public.
Par ailleurs, si son agenda le permet, la ministre ivoirienne de la Culture et de la Francophonie devrait me recevoir bientôt. Elle m’a d’ailleurs adressé un message de félicitations dès qu’elle a été informée du succès rencontré par le livre aux Pays-Bas, alors que j’y étais en mission. Nous nous sommes récemment revus au Marché des arts du spectacle d’Abidjan et avons convenu de nous rencontrer prochainement.
L’objectif principal est que le gouvernement ivoirien mesure l’importance de ce travail, qui offre à la Côte d’Ivoire l’opportunité de mieux communiquer sur son identité, de se réapproprier son histoire et de donner une origine symbolique forte à son nom. Ce serait également une belle réponse à nos partenaires, notamment les Pays-Bas, qui ont soutenu et financé cette initiative.
Aujourd’hui, nous souhaitons que l’État ivoirien s’approprie cette œuvre afin de la mettre au service des générations futures, notamment dans les programmes scolaires. Que ce soit dans les cours d’histoire, d’éducation civique ou dans les supports culturels, cet ouvrage pourrait servir de référence, quitte à être adapté dans sa forme. Notre plaidoyer est que les autorités ivoiriennes l’intègrent dans une dynamique de valorisation de notre visibilité et de notre parcours historique.
Au-delà de la promotion du livre, ce projet ouvre aussi des pistes d’optimisation de la coopération bilatérale entre la Côte d’Ivoire et les Pays-Bas. Dans le domaine des échanges académiques, par exemple, je travaille sur des connexions avec l’une des plus anciennes universités européennes, située à Leiden, près d’Amsterdam. Cette université a un lien historique avec un jeune esclave acheté à Sassandra, offert en Hollande, puis scolarisé jusqu’à devenir le premier pasteur réformé africain, avant de servir au Ghana où il mourut.
Je travaille également à rapprocher universitaires et gouvernants autour de projets de recherche communs. Concernant la traite négrière, notamment à la lumière du chapitre 4 du livre, nous menons un plaidoyer pour que la Côte d’Ivoire figure dans la cartographie néerlandaise de l’esclavage. Aujourd’hui, cette cartographie mentionne des lieux comme Elmina (Ghana) ou le Bénin, mais pas la Côte d’Ivoire, alors que des zones comme Sassandra, Grand-Lahou et Fresco ont joué un rôle important.
En somme, au-delà d’un simple livre, ce projet constitue un véritable chantier d’ouverture pour renforcer la coopération culturelle, académique et mémorielle entre la Côte d’Ivoire et les Pays-Bas.
(AIP)
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Interview réalisée par Alain Zagadou

