Reportage-dossier realisé par Dogad Dogoui AIP Gagnoa
Gagnoa, 16 août 2026 (AIP) – Au carrefour du tribunal, dans le quartier Nayraiville à Gagnoa, une moto accidentée, un blessé et parfois un conducteur introuvable. La scène résume l’un des défis auxquels fait face la région du Gôh, à savoir la prolifération des motos et tricycles dont une grande partie échappe encore à toute identification formelle. Dans cette région où plus de 200 000 engins à deux et trois roues circuleraient, selon la direction régionale des Transports et des Affaires maritimes, l’enjeu dépasse la seule mobilité. Accidents, insécurité, vols et manque à gagner pour l’État ont conduit les autorités à expérimenter, depuis 2026, une opération d’identification pour remettre de l’ordre dans un secteur devenu incontournable.
Des motos devenues indispensables
Dans les villes, les villages, les campements et sur les pistes rurales du Gôh, les motos et tricycles se sont imposés comme des moyens essentiels de déplacement. Là où l’état des routes rend difficile l’accès des véhicules, ils assurent le transport des personnes et l’acheminement des produits agricoles vers les centres de commercialisation.
Mais leur développement rapide s’est accompagné d’un problème majeur : l’absence d’immatriculation et d’identification d’une grande partie du parc. « L’écrasante majorité » des motos en circulation dans la région ne serait pas régulièrement identifiée, affirme le directeur régional des Transports et des Affaires maritimes du Gôh, Koué-Bi Ferdinand.
Cette situation pose un problème de traçabilité. Lorsqu’un engin est impliqué dans un accident, un vol ou une agression, l’absence d’informations fiables sur son propriétaire complique le travail des forces de sécurité et des services compétents.
Pour les autorités, le défi consiste désormais à concilier une réalité sociale, celle de la moto devenue indispensable à la mobilité et à l’activité économique, avec l’exigence de réglementation et de sécurité.
Des accidents aux responsabilités difficiles à établir
Les chiffres témoignent de l’ampleur du phénomène. Selon les données du Centre national de la protection civile (ONPC) du Gôh, les motos et engins à trois roues ont été impliqués dans 458 accidents de la circulation en 2024, puis dans 521 en 2025.
Dans le ressort de la préfecture de police de Gagnoa, 991 accidents sur la voie publique ont été recensés en 2025. Les motos étaient impliquées dans 898 cas et les tricycles dans 138 autres. Ces accidents ont fait 1 233 blessés et 55 morts, selon le décompte de la police.
Sur le terrain, les secours sont régulièrement confrontés à une même difficulté : retrouver ou identifier le conducteur responsable d’un accident.
Un pompier civil rencontré après une intervention raconte une scène qui, selon lui, se répète. Une semaine avant son intervention au carrefour du tribunal, son équipe avait été appelée pour secourir un adolescent victime d’un accident au rond-point de Dioulabougou.
À leur arrivée, il n’y avait plus que l’engin et le blessé.
« On nous a dit à notre arrivée que le conducteur a fui en abandonnant la moto », rapporte-t-il.
L’officier de police chargé du constat n’avait alors trouvé aucun élément permettant d’établir un lien formel entre la moto et son conducteur.
Dans les services de santé, le constat est également préoccupant. Un infirmier évoque le « ballet des jeunes gens accidentés de motos », particulièrement visible en début de soirée. Il déplore notamment l’absence fréquente des conducteurs impliqués dans les accidents.
Sans identification fiable, il devient difficile d’établir les responsabilités et de retrouver les personnes concernées. Pour les autorités du Gôh, l’identification des engins apparaît ainsi comme l’un des maillons essentiels de la lutte contre l’insécurité routière.
Quand les motos deviennent aussi un enjeu de sécurité publique
Le problème ne s’arrête pas aux accidents.
Dans les commissariats, plusieurs motos et tricycles sont immobilisés depuis des années. Certains engins ont été abandonnés après des accidents ou des infractions. D’autres ont été retrouvés à la suite de vols ou d’agressions, sans que leurs propriétaires puissent toujours être identifiés.
Les forces de sécurité considèrent que cette absence de traçabilité peut également favoriser certaines formes de criminalité.
En 2025, les vols de motos ou de tricycles ont représenté 10 % des vols enregistrés dans la zone couverte par la préfecture de police de Gagnoa. Les vols commis à l’aide de motos ou de tricycles représenteraient également 10 % des faits enregistrés, selon une source policière.
« Les agressions et braquages s’opèrent avec des motos qui, elles-mêmes, sont souvent volées », confie cette source.
Pour les responsables des forces de sécurité, identifier un engin revient à disposer d’une première porte d’entrée vers son propriétaire. L’ancien préfet de police du Gôh-Djiboua, le commissaire divisionnaire major Boa Kouassi Jean, alors en poste à Gagnoa, estimait que cette mesure faciliterait la lutte contre « le grand banditisme et les infractions ».
L’objectif est de pouvoir remonter plus facilement jusqu’au détenteur d’une moto impliquée dans un accident, retrouvée après un vol ou utilisée lors d’une infraction.
La traçabilité, également un enjeu pour les recettes de l’État
Derrière la sécurité routière et la sécurité publique se cache un troisième enjeu : les recettes de l’État.
L’identification des engins constitue une étape vers leur mise en conformité avec les procédures administratives. Selon les termes de référence du projet expérimenté dans le Gôh, chaque propriétaire concerné doit s’acquitter de 8 000 FCFA pour l’identification de son engin non immatriculé.
Ces frais couvrent notamment les timbres fiscaux, les imprimés, le développement et l’hébergement de l’application informatique ainsi que certains consommables.
À cela s’ajoutent les ressources liées aux amendes forfaitaires, à l’immatriculation et à la confection des cartes grises et des plaques.
En 2025, la trésorerie de Gagnoa a recouvré 21,756 millions de FCFA d’amendes forfaitaires sur un objectif de 24,268 millions de FCFA, soit un taux de recouvrement de 89,65 %. Pour les six premiers mois de 2026, ce taux s’élevait à 82,9 %.
Ces chiffres concernent l’ensemble des véhicules et engins soumis aux contrôles, mais ils illustrent l’enjeu financier que représente la régularisation du secteur. Avec un parc estimé à plus de 200 000 motos et tricycles dans le seul Gôh, les autorités y voient un potentiel important de mobilisation de ressources.

Les lenteurs de l’immatriculation en question
Entre la réglementation et son application, le chemin reste cependant semé d’obstacles.
Certains propriétaires affirment détenir depuis plusieurs années des documents liés à leurs démarches sans avoir encore obtenu de carte grise ou de plaque d’immatriculation.
« Chacun des dossiers enregistrés par nos services est envoyé à CI-Logistique, qui a en charge l’immatriculation des véhicules et engins à deux et trois roues », explique le directeur régional des Transports.
Pour le Haut conseil des transports du Gôh, les lenteurs administratives constituent l’une des raisons du faible niveau de régularisation des engins.
Les autorités souhaitent également mettre fin au recours aux intermédiaires. « On n’a pas besoin de démarcheurs, on veut l’engin », insiste Koué-Bi Ferdinand.
Le principe est que chaque propriétaire se présente avec sa moto et les documents nécessaires afin que les services compétents enregistrent son identité, son lieu de résidence et le numéro de châssis de l’engin.
Pour le directeur régional, la constitution d’une base de données constitue la clé du dispositif. « Ce qui est difficile en informatique, c’est la collecte des données. Tant que tu n’as pas les données, tu ne peux rien entreprendre », explique-t-il.
Le Gôh, région pilote d’une nouvelle organisation
Face à l’ampleur du phénomène, les autorités ont choisi le Gôh comme région pilote. Depuis mars-avril 2026, une opération d’identification des motos et tricycles non immatriculés y est expérimentée sur une période de 18 mois.
L’ambition est de connaître progressivement le nombre réel d’engins en circulation, d’identifier leurs propriétaires et de faciliter ensuite leur immatriculation.
Depuis juillet 2026, la direction régionale des Transports affirme avoir renforcé l’application de la procédure pour les nouveaux engins.
« Tout engin nouvellement acquis passe par nous. Même s’il n’est pas immatriculé, au moins, il sera identifié. S’il fait des dégâts, on pourra le retrouver », assure Koué-Bi Ferdinand.
Le dispositif repose sur une idée : identifier avant d’immatriculer définitivement. Le propriétaire obtient un récépissé lui permettant de circuler pendant une période déterminée, dans l’attente de la finalisation de la procédure administrative.
Parallèlement, les autorités envisagent de recenser les vendeurs de motos et de mieux les intégrer dans le processus de régularisation afin d’éviter que de nouveaux engins rejoignent, sans contrôle, les milliers de motos déjà difficiles à tracer.
Un test grandeur nature
Le défi du Gôh dépasse désormais ses frontières régionales.
Si l’opération pilote améliore la connaissance du parc, facilite la recherche des propriétaires après les accidents et les infractions et accélère la régularisation administrative, la question de son extension à l’ensemble du pays se posera.
Derrière les milliers de motos anonymes qui circulent quotidiennement sur les routes, les pistes et les rues du Gôh se joue une problématique plus large : comment encadrer un moyen de transport devenu indispensable sans ignorer les réalités économiques et sociales qui ont favorisé son expansion ?
À Gagnoa, la réponse expérimentée passe par la traçabilité.
Identifier avant d’immatriculer. Recenser avant de réguler. Disposer de données avant de mieux contrôler.
Pendant les 18 mois de la phase pilote, le Gôh servira ainsi de laboratoire pour une réforme dont les résultats pourraient, à terme, inspirer l’organisation et l’encadrement des engins à deux et trois roues dans les autres régions de Côte d’Ivoire.
(AIP)
Dd/kp
Encadré

ENCADRÉ – « On payait, mais on ne recevait ni plaque ni carte grise », selon le porte-parole Haut conseil des transports du Gôh
Gagnoa, 16 août 2026 (AIP) – Pour les acteurs du transport, la difficulté à faire immatriculer les motos ne s’explique pas uniquement par le manque de volonté des propriétaires. Elle est aussi liée, selon eux, aux difficultés rencontrées au fil des années dans les procédures de régularisation.
Chef de gare central et délégué par intérim du Haut conseil des transports du Gôh, Mamadou Diarra, dit Mamadou KN, assure que sa structure a été associée au lancement du projet pilote d’identification des motos dans la région.
« Le projet est bon parce qu’avec cette identification, on sait désormais à qui appartient l’engin et avec quel numéro de châssis », se réjouit le porte-parole des transporteurs.
Selon lui, l’expansion des motos dans la région s’est accélérée après la crise de 2002. Ces engins ont progressivement occupé une place importante dans le transport des personnes et des marchandises, sans que leur encadrement administratif ne suive toujours le même rythme.
Pour Mamadou KN, les difficultés rencontrées par de nombreux propriétaires au moment de l’immatriculation expliquent également la persistance d’un important parc d’engins non régularisés.
Un bureau de CI Logistique avait été installé à Gagnoa et les acquéreurs s’acquittaient des droits demandés dans le cadre des démarches d’immatriculation. Mais, affirme-t-il, beaucoup sont restés dans l’attente de leurs documents.
« Ils étaient très nombreux à payer. Mais personne n’a reçu ni sa plaque, ni sa carte grise. Au moins, ils achetaient la vignette », témoigne-t-il.
Cette situation explique, selon lui, pourquoi de nombreux propriétaires disposent encore aujourd’hui d’engins dépourvus de documents définitifs.
Le projet pilote d’identification apparaît donc, aux yeux des transporteurs, comme une première réponse. « Certes, l’identification ne remplace pas la plaque d’immatriculation ni la carte grise, mais il existe désormais une base de données qui permet de savoir qu’une moto appartient à telle ou telle personne », souligne Mamadou KN.
Il invite ainsi les propriétaires à faire identifier leurs engins auprès des services des Transports avant d’accomplir les autres formalités prévues.
Le responsable des transporteurs insiste toutefois sur la nécessité de poursuivre la sensibilisation. Certains propriétaires, regrette-t-il, s’intéressent davantage aux dépenses et aux « faux frais » auxquels ils sont confrontés sur les routes qu’aux avantages de la réforme.
« Les gens regardent les faux frais qu’ils doivent payer sur les routes, au lieu de voir que le projet peut aussi contribuer à sécuriser leur engin contre les vols », déplore-t-il.
(AIP)
Dd/kp

INTERVIEW –
Oudipa Samuel, président communal des taxis-motos de Diégonéfla : « On ne sait plus quel remède utiliser contre les vols de motos »
Gagnoa, 16 août 2026 (AIP) – Le président communal des taxis-motos de Diégonéfla, Oudipa Samuel, salue le projet pilote d’identification des engins à deux et trois roues lancé dans la région du Gôh. Dans cet entretien, il évoque la recrudescence des vols de motos et estime que la mise en place d’un système de traçabilité pourrait faciliter l’identification des engins volés et les recherches menées par les forces de sécurité.
AIP : On parle d’un début d’identification des engins à deux et trois roues. Qu’en pensez-vous ?
Oudipa Samuel : C’est une bonne nouvelle et le projet est le bienvenu. Il y a beaucoup trop de vols de motos ici à Diégonéfla et, plus généralement, dans la région du Gôh. Je n’ai pas de chiffres précis, mais en tant que responsable des taxis-motos, je peux vous dire que c’est un véritable fléau.
On vous vole votre engin et, quelques heures plus tard, vous pouvez voir passer votre propre moto sans même la reconnaître, parce qu’elle a été complètement démontée, puis rhabillée autrement. D’autres motos volées sont utilisées pour commettre des braquages, sans que l’on puisse toujours connaître leur origine. Avec l’identification, si une moto est volée ou impliquée dans un acte délictueux, les recherches pourraient être facilitées.
AIP : Pourquoi certains propriétaires semblent-ils encore réticents à l’identification ?
O.S. : C’est une opération nouvelle et la sensibilisation doit encore se poursuivre. Les uns et les autres sont donc un peu craintifs. Mais avec une bonne communication auprès des groupements, des populations, des jeunes et de la chefferie, je pense que l’adhésion suivra.
Lorsqu’il existe des relais pour expliquer le bien-fondé de l’opération, la sensibilisation porte davantage. Les propriétaires de taxis-motos sont dans le besoin et tiennent à leurs engins, qui constituent leur outil de travail. Si on leur explique clairement la vision et les avantages du projet, ils comprendront. Qui ne veut pas être en sécurité ? Qui ne veut pas que son engin soit protégé, surtout face à l’ampleur des vols à Diégonéfla ?
AIP : Avez-vous une idée du nombre de motos en circulation et des cas de vol dans votre commune ?
O.S. : Il y a plus de 2 000 motos à Diégonéfla, qui est une localité étendue avec de nombreux quartiers. Quant aux vols, ils sont fréquents. Certains propriétaires se font même voler leurs motos à domicile.
Lorsque nous signalons un vol, la police demande notamment le numéro de châssis et les documents d’achat. Avec un système d’identification et une base de données, il serait plus facile de savoir qu’un engin donné a disparu et d’orienter les recherches.
Aujourd’hui, nous autres responsables de taxis-motos, on ne sait plus quel remède utiliser pour arrêter cette hémorragie que constituent les vols de nos engins.
(AIP)
Dd/kp

