Par Ahoulou Konan Noël, chef du bureau régional de l’AIP à Aboisso
Aboisso, août 2025 (AIP) – Ils avaient des diplômes et des perspectives prometteuses à Abidjan. Pourtant, ils ont choisi de tourner le dos à la vie citadine pour retrouver la terre de leurs origines. À Bondoukou 2, dans la sous-préfecture d’Aboisso, et à Aboisso même, deux jeunes diplômés ivoiriens tracent un chemin inattendu : celui du retour volontaire aux champs. Dans leurs mains, l’ananas et le manioc deviennent les instruments d’une reconquête économique et sociale. Portraits croisés d’une génération qui fait de l’agriculture un pari de dignité, de réussite et de modernité.
Du droit à la terre : Salomon Adjoka, le juriste devenu planteur d’ananas
À Bondoukou 2, le lever du jour est rythmé par le chant des oiseaux, bientôt recouvert par le claquement sec des machettes contre les herbes. C’est dans ce décor que Salomon Adjoka, vêtu d’un tee-shirt rouge et de bottes poussiéreuses, démarre sa journée. Quelques années plus tôt, ce quadragénaire plaidait des dossiers dans les cabinets feutrés d’Abidjan. Master en droit privé en poche, costume bien taillé, il semblait promis à une carrière stable et respectée dans la capitale.
Mais en 2018, après des mois de réflexion, il prend une décision radicale : abandonner la ville et retourner au village familial. « J’ai choisi l’agriculture pour devenir mon propre patron et pour marcher dans les pas de mon père, qui cultivait l’ananas. Avec la rigueur acquise dans mes études de droit, je savais que je pouvais gérer mes champs comme une véritable entreprise », explique-t-il.
Aujourd’hui, Salomon supervise trois hectares d’ananas, aidé par des jeunes du village qu’il emploie saisonnièrement. Les rangées régulières de plants témoignent de sa discipline, et il parle de ses parcelles comme d’un “cabinet à ciel ouvert”. « Quand je compare ma situation financière d’aujourd’hui et celle d’autrefois, je trouve celle d’aujourd’hui plus confortable », confie-t-il.
Cependant, le jeune planteur reconnaît les difficultés telles que les prix élevés des intrants, les machines agricoles coûteuses, l’accès limité au crédit. « Il faut que l’État se penche davantage sur nous, les jeunes entrepreneurs agricoles », plaide-t-il. Malgré ces obstacles, il reste convaincu que l’avenir de la Côte d’Ivoire passe par une agriculture modernisée et portée par une jeunesse instruite.
Du rêve diplomatique à la réalité des champs : Tuo Kafana, l’ambassadeur du manioc
À environ 70 kilomètres de là, dans la ville d’Aboisso, un autre parcours illustre la même audace. Tuo Kafana, 42 ans, diplômé en anglais et détenteur d’un master en relations internationales, avait toutes les cartes en main pour faire carrière dans la diplomatie ou les ONG. Il a même collaboré avec des organismes onusiens. Mais lui aussi a choisi de quitter les couloirs institutionnels pour s’ancrer dans la boue fertile des champs de manioc.
« Le manioc, c’est une mine d’or. Je voulais un impact concret ici, chez moi, pas ailleurs », affirme-t-il, en montrant du doigt ses tubercules fraîchement arrachés. Sur ses sept hectares, Tuo enchaîne les rôles de superviseur, de formateur et d’entrepreneur. Sa voix s’anime lorsqu’il évoque son engagement dans la Plateforme des valeurs du manioc du Sud-Comoé, où il milite pour une meilleure organisation des producteurs et une valorisation de la filière.

Pour lui, les chiffres parlent d’eux-mêmes. « Pour un hectare de manioc, on peut récolter au moins sept bâchés. Chacun se vend entre 250 000 et 300 000 FCFA. Multipliez cela par plusieurs hectares et vous comprenez pourquoi je dis que l’agriculture nourrit son homme », se plait-il à souligner.
Tuo insiste aussi sur le changement de perception nécessaire. « Autrefois, retourner au village était vu comme un échec. Aujourd’hui, nous prouvons que c’est un choix de courage et de vision », explique-t-il.
Une jeunesse ivoirienne en quête de sens et d’autonomie
Au-delà de leurs trajectoires individuelles, Salomon Adjoka et Tuo Kafana incarnent une tendance grandissante, celle de jeunes diplômés ivoiriens qui refusent de voir l’agriculture comme une voie de dernier recours. Pour eux, c’est un secteur porteur, capable de créer de la richesse, des emplois et même une reconnaissance sociale.
Dans un pays où l’agriculture représente encore plus de 20 % du PIB et emploie près des deux tiers de la population active, le retour de diplômés instruits dans les champs est porteur d’espoir. Leur formation académique leur permet de gérer leurs exploitations avec méthode, d’innover dans les pratiques culturales et de chercher de nouveaux débouchés commerciaux.
Mais pour transformer ces initiatives individuelles en mouvement national, beaucoup reste à faire, à savoir améliorer l’accès au financement, développer les infrastructures rurales, sécuriser l’accès à la terre et moderniser les outils de production. Des défis qu’Adjoka et Tuo ne craignent pas de relever, convaincus que l’avenir agricole du pays passera par l’énergie et la créativité des jeunes.
Les mains calleuses, les bottes couvertes de boue mais le regard clair, ces diplômés devenus planteurs n’ont pas renoncé à leurs rêves. Ils les ont simplement transplantés dans le sol fertile de Bondoukou 2 et d’Aboisso. Leur parcours témoigne d’une conviction profonde, à savoir l’agriculture ivoirienne peut être moderne, rentable et respectée.
Et peut-être que l’avenir d’une jeunesse ivoirienne en quête de sens et d’autonomie se joue moins dans les CV et les carrières urbaines que dans le sillon tracé par une machette, au rythme des saisons des pluies.
(AIP)
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