Abidjan, 27 avr 2026 (AIP)- La mémoire de la colonisation en Afrique demeure un terrain d’affrontements symboliques où se mêlent traumatismes hérités, revendications identitaires et reconstructions historiques. Parmi les épisodes les plus emblématiques de la résistance à l’occupation française en Côte d’Ivoire, la conquête du pays baoulé (1891-1911) occupe une place singulière. Vingt années d’affrontements sporadiques, de guérilla forestière et de représailles sanglantes ont profondément marqué les populations, au point que certains discours militants, relayés notamment par les réseaux sociaux, n’hésitent plus aujourd’hui à qualifier ces événements de « génocide ». C’est à une mise au point rigoureuse que nous invite Fabio Viti, anthropologue à Aix-Marseille Université et spécialiste reconnu de l’histoire guerrière du Baoulé, dans le texte inédit que nous publions ici.
Non, la conquête coloniale du Baoulé ne fut pas un génocide ; ni de près ni de loin, ni dans les intentions ni dans les résultats cette qualification n’est acceptable. Puisque des interprétations en ce sens circulent librement dans les réseaux sociaux sans une documentation adéquate, une mise au point s’impose, fondée sur des sources et des évidences historiques précisément établies et référencées.
La résistance que les Baoulé ont opposée aux débuts de la mise sous tutelle coloniale de leur territoire a pris des formes différentes et s’est prolongée durant deux décennies, des premières intrusions dans le bas-Bandama en mars 1891 (mission Voituret et Papillon) à la reddition des derniers résistants N’gban retranchés dans l’Orumbo Boka (juillet 1910), Agba le long du fleuve N’zi (décembre 1910) ou Nanafoué-Kpri dans leur village de Salékro (février 1911).
Ces vingt ans d’affrontements par intermittence ont été marqués de toute sorte de brutalités de la part des troupes coloniales, en majorité composées de tirailleurs « sénégalais », mais provenant de toute l’Afrique occidentale sous domination française : massacres de civils, prises d’otages, incarcérations abusives, déportations, tortures, exécutions sommaires, destruction de villages, campements, cultures et bétail. Non seulement les résistants armés, mais l’ensemble des populations ont fait l’objet de violences, représailles et « châtiments », comprenant également des actes d’« atrocités » (mutilations et expositions de têtes coupées comme trophées de guerre), des excès parfois dénoncés au sein même du dispositif colonial. Les chefs rebelles, nommément identifiés, étaient tout particulièrement visés et pourchassés : Kouadio Okou eut la vie sauve uniquement par sa capacité de se soustraire à la poursuite en 1899 ; Appiah Akafou (Blalè), chef des N’gban du Sud, et Kouamé Djé, chef des Ouarébo à Sakassou, furent brutalement éliminés dès 1902. Plus chanceux, de nombreux chefs et « meneurs » furent déportés après leur « soumission ».
Les résistants baoulé n’ont pas non plus été sans pratiquer une guerre brutale comprenant également la mutilation des victimes, conformément aux pratiques anciennes, et l’agression des colporteurs dioula ou appoloniens, considérés comme les complices des autorités françaises.
La guerre de conquête coloniale et l’occupation qui s’en est suivie ont été caractérisées, dès le début, par la disparité des forces. Si les Baoulé pouvaient compter sur le nombre de leurs guerriers, la maîtrise du terrain et la détermination à défendre leur pays, les troupes coloniales disposaient d’un avantage fondamental en matière d’armement et de tactique. Leur artillerie et leurs armes à feu perfectionnées se sont révélées bien supérieures, en cadence, portée et précision de tir, aux vieux fusils à pierre dont disposaient les Baoulé, difficiles à recharger, peu puissants et précis, chargés de poudre et de balles artisanales qui les rendaient globalement peu efficaces.
Au delà de ce clivage technologique certain, la défaite des Baoulé a été surtout politique : leur désunion et leurs rivalités anciennes ont joué un rôle fondamental dans l’affrontement avec les troupes coloniales, qui ont su parfaitement exploiter les divisions au sein de l’ennemi. Certains groupes baoulé ont même pu penser que l’alliance avec les forces coloniales pouvait servir à régler de vieux contentieux, à assouvir de vieilles rancunes accumulées dans le temps et qui empoisonnaient les relations internes.
Les Baoulé avaient pratiqué la guerre vicinale bien avant l’intrusion coloniale, ce qui leur avait permis de s’imposer au peuplement autochtone ; sans foncièrement changer leur manière de combattre, ils ont affronté les troupes coloniales mieux armées. Ils se sont battus avec courage, détermination mais aussi en faisant preuve de prudence et de mesure, privilégiant l’esquive à l’affrontement direct. Sauf que cette tactique s’est révélée inefficace contre un ennemi inédit, dont les intentions n’ont apparu que trop tard, lorsque la domination coloniale s’était imposée. La défaite fut d’abord politique – désunion, incompréhension des buts réels des coloniaux – et ensuite militaire – infériorité dans l’armement, incapacité d’ajuster la conduite de la guerre au nouvel ennemi.
Malgré la précision des sources coloniales, l’extrême fragmentation du conflit et sa durée alimentée par des révoltes et des actes de résistance sporadiques empêchent qu’un bilan des pertes, même approximatif, puisse être établi. Si pour les troupes coloniales il existe des listes nominatives extrêmement précises des blessés et tués « à l’ennemi » (auxquels il faut ajouter les morts de maladies ou accidentelles), pour les morts et blessés baoulé les décomptes, lorsqu’ils existent, sont très approximatifs. Cela est dû à la nature des affrontements sous bois, faits d’embuscades suivies du repli immédiats des attaquants, qui ne permettait pas aux troupes coloniales d’établir un bilan des pertes infligées à l’ennemi ; quant aux sources orales baoulé, elles ne présentent jamais des décomptes précis des victimes.
Une exception notable est constituée par la riche documentation concernant un épisode singulier : la bataille de Salékro, village nanafoué anciennement situé sur le Haut-Bandama. Ici, en quelques jours de février 1911, les troupes coloniales infligèrent des pertes sans précédents aux défenseurs ; face aux quatre tirailleurs morts, les Baoulé eurent 217 tués « constatés », auxquels il faudrait probablement ajouter les disparus et les hommes qui pouvaient mourir plus tard, des suites de leurs blessures.
La disproportion des pertes est flagrante et généralisée mais un bilan démographique se révèle impossible, prenant en compte les victimes directes et indirectes, provoquées par la destruction des villages et des ressources, les famines et les migrations. Dans ce vide de documentation, des interprétations hâtives ont cours, comme celle d’un prétendu « génocide des Baoulé ». Sans nier les conséquences immédiates de la conquête et de l’occupation, cette notion juridique ne peut pas s’appliquer à ce contexte. Elle prévoit « l’intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel », selon la convention ONU du 9 décembre 1948. Or, une entreprise coloniale comme celle menée par la France en Afrique nécessitait la subordination, l’imposition et la « mise au travail » contraint des « indigènes », certainement pas leur extermination. Après la défaite, les Baoulé ont d’ailleurs su réagir aux contraintes coloniales en se réappropriant de l’économie de plantation et en faisant preuve d’un dynamisme certain.
L’ensemble des opérations militaires ayant conduit à la soumission de ces poches de résistance est bien documentée dans les archives coloniales, notamment dans les riches fonds conservés aux Archives Nationales de Côte d’Ivoire, sis au Plateau. Rien n’est caché, tous ces documents sont accessibles depuis des décennies et ont constitué la base de plusieurs travaux universitaires, thèses et publications.
Les traditions orales des villages concernés sont également très riches en informations sur les pratiques guerrières remontant à l’époque précédente la conquête coloniale ; elles peuvent toutefois se révéler réticentes lorsqu’il s’agit d’aborder une défaite douloureuse et ses conséquences durables. Les victoires sont davantage mémorables que les défaites et celle subie face aux troupes coloniales a été particulièrement cuisante. C’est que la conquête coloniale a vu les Baoulé se diviser entre les différents nvle (tribus ou cantons) et en leur sein également. L’attitude des chefs et des populations baoulé face aux autorités coloniales a été très diversifiée et variable, entre résistance armée, soustraction, attente, adaptation, accommodement, résignation, compromis et compromission, jusqu’à la collaboration active de certains groupes.
Ces divisions internes rendent aujourd’hui difficile l’élaboration d’une mémoire tant soit peu consensuelle et partagée et en son absence l’oubli s’impose, au point que qui voudrait produire un discours militant autour de ces faits trouverait davantage d’arguments dans l’archive coloniale que dans les sources orales baoulé.
Fabio Viti
Anthropologue, Professeur à Aix-Marseille Université (AMU), membre de l’Institut des Mondes africains (IMAF), auteur de La guerre au Baoulé. Une ethnographie historique du fait guerrier. Côte d’Ivoire, XVIIIe-XXe siècles, Paris Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2023, 496 p. https://www.editions-msh.fr/eventarticle/rencontre-avec-fabio-viti/

