Reportage réalisé par Georges Konan
Abidjan, 22 juil 2026 (AIP)- Dans l’enceinte paisible du Grand Séminaire Saint Cœur de Marie d’Anyama, mardi 21 huillet 2026, une effervescence particulière règne depuis le début de la semaine. Loin des cris et des tumultes qu’on pourrait attendre de 250 enfants rassemblés, c’est un calme surprenant qui émane des différents groupes. Bienvenue au camp « Prévenir pour Protéger » de la Communauté Chemin Neuf, où « la non-violence », n’est pas qu’un thème, mais une expérience vécue.
Une initiative au cœur d’un projet plus vaste, « Sauver les familles » : la vision globale
Le chef de projet, Houedou Barima Laure, membre engagée de la CCN, nous accueille avec un sourire empreint de détermination. Sa voix porte la conviction de celle qui sait que chaque jour compte dans cette mission. « Le projet ‘Prévenir pour Protéger’ s’inscrit dans le grand projet de la communauté Chemin Neuf (CCN) qui est ‘sauver les familles’. La communauté Chemin Neuf a pour pastoral la famille, et dans ce grand projet, nous avons plusieurs projets, notamment les projets avec les couples, avec les adolescents, avec les jeunes, avec les veuves », explique-t-elle.
Ce camp, dédié aux enfants de 8 à 13 ans, représente la sixième édition d’une aventure commencée en 2021. Mais cette année, une thématique particulièrement brûlante a été choisie, la non-violence. « Aujourd’hui, beaucoup d’enfants vivent la violence à l’école, autour d’eux, en famille. Les quatre violences que nous connaissons (physiques, verbales, psychologiques et sexuelles) sont partout, » assure Laure.
Des origines diverses pour un message universel
L’originalité de ce projet réside dans son ouverture. Bien que porté par une communauté catholique à vocation œcuménique, le camp accueille des enfants de toutes confessions. « Nous avons des membres catholiques, évangéliques, protestants. Mais nous recevons aussi des enfants qui ne croient pas, et même des musulmans viennent, » précise Laure. « Ce que nous vivons ici ne tourne pas uniquement autour de la foi, ce sont des valeurs humaines que nous leur apprenons », ajoute-t-elle.
Les participants viennent de plusieurs villes, Tiassalé, Danané, et bien sûr Abidjan. Cette diversité géographique témoigne de l’ampleur du phénomène de violence qui touche les enfants, sans distinction de région ou de milieu social.
Une organisation millimétrée pour 250 enfants : une répartition par tranches d’âge
L’organisation du camp reflète une attention particulière aux spécificités de chaque âge. Les enfants sont répartis en trois groupes distincts : les 8-10 ans, les 11-12 ans, et les 13 ans, ces derniers étant en phase préadolescente.
« Nous utilisons des pédagogies différentes pour tous ces enfants, » souligne la chef de projet. Une approche qui permet d’adapter le message et les activités à la maturité de chacun.

La présence des plus petits : une leçon de non-violence en soi
Aux 250 enfants du camp s’ajoutent 50 tout-petits, âgés de 0 à 7 ans, qui sont les enfants des encadreurs. Une présence qui n’est pas anodine.
« On dit que c’est aussi une forme de non-violence, car on ne peut pas laisser nos tout-petits à la maison. Même s’ils n’ont pas 8 ans, on les met à côté de nous, avec une équipe qui les encadre », Mme Houenou.
Au total, ce sont donc 300 enfants qui sont pris en charge par 100 encadreurs, respectant ainsi les recommandations de l’OMS d’un encadreur pour deux à trois enfants.
Des équipes dévouées et bénévoles
La dimension bénévole du camp mérite d’être soulignée. Comme le rappelle Laure. « Nous ne sommes pas des prestataires payés, nous sommes des volontaires », fit-elle remarquer.
Ekou Marie-Pierre, serviteur pour la tranche d’âge 11-12 ans, témoigne de cet engagement. « J’ai reçu l’appel de Dieu et j’ai toujours voulu encadrer les enfants. Être au milieu des enfants me réjouit le cœur ».
Assa Françoise Esther, qui s’occupe cette année des 13 ans, ajoute, « C’est un service que j’aime bien faire. Partager ce temps avec ces enfants me permet moi-même de me recueillir mais aussi d’apporter ma petite contribution à la formation spirituelle des enfants ».
La non-violence s’apprend au quotidien : des ateliers variés pour un message fort
La journée d’aujourd’hui était entièrement dédiée à la thématique de la violence. Le programme, dense et varié, combine à la fois des formations théoriques sur les différentes formes de violence, des études de cas pour analyser des situations vécues par d’autres enfants, des sketchs, des écoutes, des temps de jeu, des projections de films et une enquête anonyme (plus tard) pour recenser les cas de violence.
« Les enfants, eux, ne savent pas toujours ce que c’est que la violence. Pour eux, ce n’est pas de la violence, ils vivent la vie. Et dans la vie d’un enfant, il y a la bagarre, il y a la parole. C’est sa manière de s’intérioriser, » explique Laure.
Le message est pourtant clair. « La parole peut blesser. La parole peut tuer. Quand tu dis à un enfant ‘tu es bête’, ça peut agir toute une vie ».
Des résultats déjà visibles
Dès le deuxième jour, les effets se font sentir. Laure observe. « Déjà, on voit des enfants qui viennent, ‘Tata, bienvenue, je viens de parler mal à mon camarade, je m’en excuse.’ Ils se rendent compte qu’ils ne devaient pas faire ça ».
Dr Stéphane Ourigbalé, formateur, confirme. « Nous avons senti les enfants très intéressés par la thématique de la non-violence car ça fait partie de leur actualité, de leur vie. Nous avons essayé de leur faire prendre conscience que parfois, ça peut causer des traumatismes qui peuvent avoir des conséquences graves sur leur évolution », a-t-il relevé.

Une transformation remarquable
Le changement est si perceptible que les responsables du Grand Séminaire d’Anyama, qui accueille le camp, l’ont remarqué. « Ils trouvent que cette année, avec le thème, il y a moins de bruit, c’est plus calme. Des enfants de 8 ans sont en train de réfléchir parce qu’ils sont concentrés, » rapporte Laure.
Sarah Nanié, encadreur des 13 ans, nuance cependant. « Les enfants de ma fraternité ne sont pas violents, et même quand ils le sont verbalement, ce n’est pas dans l’intention de blesser. On essaie de leur faire comprendre que peut-être tu le dis gentiment, mais ça peut être mal interprété ».
Dans les coulisses du camp, la logistique : un défi quotidien
Nourrir plus de 300 personnes nécessite une organisation sans faille. La coordonnatrice générale opérationnelle sur le site, Annick Yoboué, maîtresse de maison, nous détaille le dispositif. « Nous avons mis en place une organisation par entités d’âge, avec des serviteurs volontaires déployés selon les services », explique-t-elle.
Une journée typique s’articule autour de plusieurs repas, notamment le petit-déjeuner, le goûter, le déjeuner, le goûter de 16h et le dîner. Entre ces temps, les enfants participent aux services. « Nous faisons participer les cheminants, de sorte qu’ils se sentent imprégnés, et puis ils apprennent de nouvelles choses. Ça leur permet aussi d’avoir cela en rentrant chez eux », dit-elle.
Une attention particulière à la santé et aux régimes
La cheffe cuisinière du Grand Séminaire a été mobilisée, et elle a constitué une équipe étoffée pour faire face à l’afflux. Aka Nadine, infirmière, chapeautée par un médecin, veille sur la santé des enfants.
« Il y a des enfants qui sont venus déjà avec leur traitement. Ils passent le matin, le midi, le soir pour prendre les médicaments. Pour ceux qui font la fièvre, qui ont des petits bobos, je fais la consultation », a-t-elle expliqué.
Les allergies ont été recensées en amont via un formulaire Google, et la cuisine en tient compte. Comme le souligne Annick. « On sait les repérer par rapport aux différents responsables de groupes. Ceux qui ont un besoin particulier, on les assiste directement », assure-t-elle.
Un secrétariat en première ligne
La responsable du secrétariat et des finances, Huguette Perreti, gère un flux constant d’informations. « Le rôle du secrétariat consiste en le suivi de l’inscription. Je fournis les listes à tous les services du camp, notamment à la cuisine, aux maîtres de maison. Je m’assure aussi du suivi des paiements et de la communication aux parents », a-t-elle relaté.
Pendant le camp, le secrétariat devient le centre névralgique des impressions et des ajustements de dernière minute.
Un modèle économique pour pérenniser l’action : une contribution raisonnée
Le coût réel du camp par enfant s’élève à 350 000 FCFA, mais la contribution demandée aux parents n’est que de 80 000 FCFA. Le reste est couvert entre autres par des subventions (notamment celle de Save The Children cette année), des dons, la participation de la communauté Chemin Neuf à travers sa pastorale.
« Save The Children nous a subventionnés en partie. Le reste, ça a été des dons et la participation de la communauté, » précise Laure.
Le recrutement : une ouverture à tous
Les inscriptions se font via des flyers diffusés dans les paroisses, en interne, et sur plusieurs plateformes. Un lien d’inscription est partagé, et tout parent intéressé peut inscrire son enfant, sans condition de résultats scolaires.
« Ici, c’est le critère d’âge, et puis c’est le parent qui choisit d’inscrire son enfant, » résume Laure.
Une souplesse qui permet d’accueillir aussi bien des enfants venant pour la première fois que des habitués du camp.
Les objectifs : des familles apaisées, une société renouvelée, un impact à long terme
Les ambitions du projet dépassent le simple cadre du camp. Laure énumère les résultats attendus. « D’abord, que les enfants soient plus posés, plus calmes, responsables. Que la vie dans nos maisons soit plus paisible. Que nous ayons des enfants qui comprennent les parents, et des parents qui comprennent les enfants. Qu’il y ait moins de cris, et que même quand il y a des cris, qu’on comprenne pourquoi ».
Le slogan visible sur les tee-shirts résume cette vision pour ces enfants qui préparent une adolescence de qualité, pour une jeunesse de qualité, pour une société de qualité.

Le rôle des parents
Samedi, une rencontre avec les parents est prévue. Un moment crucial, car comme le souligne Mme Houenou Laure,
« Nous, les parents, sommes violents mais on ne sait pas. Dire à un enfant ‘tu es bête’ parce qu’il n’a pas de bons résultats, c’est une parole qui a une puissance. L’enfant risque de rester bête. Mais dire à un enfant ‘même si tu n’as pas de bons résultats, tu es fort, je sais que tu vas y arriver la prochaine fois’, cet enfant va faire un effort ».
Pour Kouakou Guy Charles, membre engagée de la CCN, les temps de partage en groupe, suivi de question sur le thème, augurent de ce les enfants en savent. « Ils ont partagé les différents types de violence qu’ils connaissaient, verbale, psychologique, sexuel. Voir ces enfants de cet âge me ressortir ces différents types de violence, me fait dire que les parents doivent être très attentifs à leur égard », a-t-il indiqué.
Un message d’espoir et de responsabilité partagée : le chemin vers la paix intérieure
Alors que le soleil décline sur le Grand Séminaire, les rires des enfants résonnent encore dans les allées. Des rires peut-être plus doux, plus mesurés que la veille. Car c’est tout le pari de ce camp : transformer des enfants en ambassadeurs de la paix, armés non pas de violence, mais de mots, de compréhension et d’écoute.
Comme le résume avec émotion Houedou Barima Laure, « C’est vraiment dire merci à tous les parents qui ont eu confiance, à tous ceux qui nous ont soutenus, à Save The Children, à tous les partenaires, et merci au Seigneur qui nous envoie en mission ».
Un message que ne renierait pas Assa Françoise Esther, qui conclut. « C’est vraiment une bénédiction, une grâce pour ces enfants. Il y a tellement de souffrance dans la vie. Ceux que le Seigneur a appelés, on prie pour qu’ils continuent son œuvre avec eux et qu’ils soient des enfants selon le cœur de Dieu ».
Au-delà des appartenances religieuses, c’est bien une humanité plus apaisée qui se construit ici, un enfant à la fois, une parole à la fois, un sourire à la fois. Et c’est peut-être là la plus belle des révolutions silencieuses.
(AIP)
gak/fmo

